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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 23:57

Les jumeaux ont été séparés. Nadia est montée dans le train n° 76. Viktor, qui a dû attendre le train n° 77, se retrouve dans un wagon destiné au transport de bétail : « Avec Kostia, nous nous sommes installés dans un coin. Deux planches branlantes permettaient de regarder dehors et de respirer un peu. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 96.) Le dénommé Kostia est un camarade de classe de Viktor. Texte italien : « Io e Kostya » (La sfolgorante luce, p. 82).

Non moins rempli d’enfants que le n° 77, le train 76 n’a pas fait le trajet prévu. Il s’est engagé sur une voie secondaire et s’est arrêté à la sortie de Léningrad. Nadia raconte : « En réalité, on n’est pas si mal, ici. Il y a plein d’arbres, et c’est comme quand on campe avec les Jeunes Pionniers. Avec les autres enfants, nous avons pris le contrôle du train. Par exemple, dans le wagon numéro 4, nous avons organisé un terrain de jeux pour les petits. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 124.) Or le nous oppose ici les enfants (et adolescents) aux rares femmes adultes qui se trouvent aussi dans le train. Cette fois, on se demande vraiment pourquoi le traducteur a tenu à rendre par deux phrases françaises une phrase italienne unique. Voici l’ensemble du passage : « In realtà qui non si sta così male. Ci sono un sacco di alberi e sembra di essere al campeggio dei Giovani Pionieri, con noi ragazzi che abbiamo preso il controllo del treno. » (La sfolgorante luce, p. 105.)

La deuxième de ces phrases peut se traduire de la façon suivante : « Il y a plein d’arbres et on se croirait au campement des Jeunes Pionniers, mais avec nous, les enfants, qui avons pris le contrôle du train. » Le tour est oral, voire familier. L’ajout d’un mais m’a semblé nécessaire pour rendre intelligible en français la signification de cet avec qui se comprend plus facilement à l’oral qu’à l’écrit. Si le traducteur ne s’était pas hâté de recourir à sa construction fétiche (« Avec les autres enfants, nous… »), il aurait pu s’interroger sur le sens de ce « con noi ragazzi che… » et sur l’enchaînement des idées entre les deux membres de la phrase. Traduction moins littérale : « […] on se croirait au campement des Jeunes Pionniers, sauf que là c’est nous, les enfants, qui avons pris le contrôle du train. »

Le journal de Nadia se poursuit : « Avec Anna, nous avons essayé de jouer aux échecs, mais nous avions énormément de mal à nous concentrer, alors tant pis. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 127.) De fait, il faut être deux pour faire une partie d’échecs. Anna est une adolescente rencontrée par Nadia dans son train. Texte italien : « Io e Anna abbiamo provato »… (La sfolgorante luce, p. 107). Pourquoi se refuser à traduire en français courant et correct une construction qui dans la langue de départ est courante et correcte ?

Les passagers du train 76 ont été conduits par le commissaire politique local dans une ville située au bord du lac Ladoga. Parmi les enfants il y a un garçon gros et fort prénommé Boris, qui est un camarade de classe de Viktor mais qui s’est retrouvé dans le même train que Nadia. Dans son journal, celle-ci écrit : « […] Boris m’a attrapée par le coude. / […] / Je l’ai suivi. Et c’est ce qui nous a sauvé la vie. / Avec Boris, Anna et Lilya, nous nous sommes frayé un chemin dans cette foule d’enfants. Beaucoup pleuraient et tout le monde était tellement serré qu’on avait du mal à passer, mais à force de pousser, nous avons pénétré dans la pièce [= le bureau du pope]. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 214.) On se demande bien quels sont les personnages désignés par le pronom nous dans une phrase où la préposition avec est suivie d’une telle ribambelle de prénoms.

Écrire : « Boris, Anna et Lilya et moi, nous nous sommes frayé un chemin dans cette foule d’enfants. » Ou, mieux : « Suivis d’Anna et de Lilya, nous nous sommes frayé un chemin dans cette foule d’enfants. » En effet, vu la manière dont les phrases précédentes ont fixé notre attention sur Boris et Nadia (narratrice), il serait judicieux de faire en sorte que le pronom nous renvoie ici spécifiquement à ces deux personnages. Et pour éviter une répétition du verbe suivre à si peu d’intervalle, il suffirait de remplacer plus haut « Je l’ai suivi » par : « Je lui ai emboîté le pas. » Mais le texte italien dit simplement : « Io, Boris, Anna e Lilya ci siamo fatti largo nella calca di ragazzi […]. » (La sfolgorante luce, p. 179.)

On notera toutefois qu’à la page 495 le traducteur donne à la préposition avec son véritable sens : « Hier, j’ai donc passé le jour de mon anniversaire en prison. On m’a arrêtée, avec Boris et Klara. » En italien : « Mi hanno arrestata insieme a Boris e Klara […]. » (La sfolgorante luce, p. 407.) Insieme a : locution prépositionnelle signifiant « avec ».

 

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