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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 19:41

Dans nos conversations et sous la plume des écrivains, la conjonction de subordination comme et la locution conjonctive ainsi que ont maintenant tendance à être considérées comme deux équivalents de la conjonction de coordination et :

« Louis [= Louise] comme moi étions stupéfaits. » (Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, Fayard, 2010, p. 340.) Au lieu de : « Louis et moi étions stupéfaits. ».

Normalement, les conjonctions comme, ainsi que, non moins que, pas plus que, expriment la comparaison. Elles ne servent pas à énumérer.

Cet accord illogique a beau être attesté dans la littérature depuis près d’un siècle, comme le montrent les exemples recensés par Grevisse et Goosse dans Le bon usage (édition de 1988, § 445), nous ferions mieux d’utiliser et pour unir deux termes qui sont perçus comme réalisant ensemble le processus exprimé par le verbe ; d’utiliser ou lorsque les deux termes réalisent ce processus alternativement.

« Le couple Godard/Karina fait désormais partie des plus médiatisés, et France-Soir comme d’autres journaux populaires, L’Aurore, Paris-Jour, Paris-Presse, suivent ses boires et ses déboires au plus près. » (Antoine de Baecque, Godard biographie, Grasset, 2010, p. 182.) Soit on écrit « suit », soit on coupe la phrase en deux, ce qui m’apparaît comme la solution la plus fidèle aux intentions de l’auteur : « Le couple Godard/Karina fait désormais partie des plus médiatisés. France-Soir et d’autres journaux populaires, L’Aurore, Paris-Jour, Paris-Presse, suivent ses boires et ses déboires au plus près. »

« J’avais appris, en mars dernier [sic], la mort du poète québécois Alain Grandbois dont l’œuvre autant que le nom m’avaient autrefois intéressé […]. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, 2009, p. 85.) Au lieu de : « dont l’œuvre et le nom m’avaient autrefois intéressé ».

« “La biographie d’un créateur n’a absolument aucune importance. Si l’auteur ne peut être identifié par son œuvre, c’est que celle-ci, comme lui-même ne valent rien. Un créateur ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre.” Ce ferme propos est de B. Traven, qui lui a été fidèle au point qu’aujourd’hui l’on n’est toujours pas absolument sûr de sa véritable identité […]. » (Notice intitulée Sur B. Traven, signée « L’Éditeur », publiée en préambule des récentes rééditions, parues en 2004 et en 2010, des romans de Traven aux éditions de la Découverte/Poche : par exemple Le vaisseau des morts, Rosa blanca, La charrette.) Comme d’habitude, j’ai respecté scrupuleusement la ponctuation imprimée.

« Tintin comme Malraux sont de ces rencontres d’adolescence qui vous accompagnent pour la vie entière, mais évoquer les rapports entre ces deux univers ne relève pas, de ma part, d’un attendrissement gâteux […]. » (Alix de Saint-André, « Malraux et Tintin », dans Modernité du Miroir des limbes : Un autre Malraux ; éditions Classiques Garnier, 2011, p. 279.)

Sur la quatrième de couverture d’un essai intitulé iPhilosophie, ou Comment la marque à la Pomme investit [sic] nos existences, par Vincent Billard (Presses de l’Université Laval, 2011), nous lisons : « Une partie de ce livre a été rédigée à Montréal ainsi qu’une autre à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie. » (La phrase sert de conclusion à la biographie de l’auteur.) On se demande quelle comparaison peut bien se cacher dans cet énoncé.

S’agirait-il donc de faire mieux entendre la coordination qu’avec un simple et ?

« D’autre part, l’action responsable comme les réalisations effectives s’imposent si l’on ne veut pas reculer devant les communistes : “Une gauche nouvelle […] ne peut lutter contre le Parti communiste qu’au nom d’une réalité assez convaincante pour le rejeter à l’utopie.” » (Janine Mossuz-Lavau, « Le contexte idéologique des années 1940 à 1960 : les sources d’un “décentrement” », dans Modernité du Miroir des limbes, éditions Classiques Garnier, 2011, p. 31. La citation de Malraux, ici mise entre guillemets anglais, est tirée d’un entretien paru dans L’Express en 1955 ; le mot réalité est souligné dans le texte.) La formulation classique ne serait pas moins explicite : « l’action responsable et les réalisations effectives s’imposent ».

Plus difficile :

« Le rythme de la nuit et du jour lui aussi comme celui des vagues et des marées s’épousent, s’ajustent, se disloquent, bondissent, débordent, recommencent. » (Pascal Quignard, Vie secrète, Gallimard, 1998, p. 139.) Grammaticalement, le seul mot qui peut exercer la fonction de sujet dans cette phrase est le nom rythme, les noms nuit et jour n’étant que deux compléments déterminatifs du précédent. Quant à la conjonction comme, elle me paraît conserver toute sa valeur comparative. Introduisant une comparaison, elle ne saurait jouer le rôle d’un mot coordonnant. Mais où est la syntaxe, où est la structure de cet énoncé ? La phrase semble vouloir dire ceci : « La nuit et le jour, eux aussi, comme la propagation horizontale des vagues et le mouvement ascendant-descendant des marées, s’épousent l’un l’autre, s’ajustent l’un à l’autre, se disloquent, bondissent, débordent l’un dans l’autre, recommencent. » Si le lecteur veut comprendre ce que signifie la phrase d’origine, il doit lui faire subir plusieurs transformations, il est obligé de la « traduire ». La phrase en perd son chatoiement poétique de surface, mais acquiert une perfection ou une beauté grammaticale qui compensent cette perte.

Le syntagme « l’un comme l’autre », fréquemment traité comme une locution figée, devient un dangereux cliché :

« Voilà quelques années, quand une polémique a opposé les tenants de l’analyse aux partisans des thérapies comportementales, je ne me suis pas sentie habilitée à trancher pour la bonne raison que, sur ma petite personne, les deux méthodes ont globalement échoué. L’une comme l’autre m’ont certes apporté du réconfort, mais elles ne m’ont jamais réellement permis d’apaiser le malaise qui m’aura travaillée mon existence durant […]. » (Matthieu Jung, Vous êtes nés à la bonne époque, éditions Stock, 2011, p. 10.)

« À notre décharge, il faut reconnaître que nous étions l’un comme l’autre passablement alcoolisés. » (Vous êtes nés à la bonne époque, p. 20-21.) « L’un comme l’autre », mis pour « l’un et l’autre », ne répond à aucune nécessité logique, à aucune exigence de style.

En revanche, dans l’extrait suivant, la même construction est mise au service d’une vraie comparaison : « La demi-heure qui suivit fut douloureuse pour l’une comme pour l’autre. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 150.)

 

Philippe Muray, dans sa prose habituellement impeccable, emploie lui aussi cette construction : « Imaginez ce dialogue de dédales, la confrontation entre le miniaturisateur logique des données chiffrées du monde en chute, et le dessin de l’énigme dont la question comme la réponse se trouvent hors de ce monde. » (Philippe Muray, « Somme », qui est un article sur Paradis de Sollers, paru dans Art press nº 44, janvier 1981.) Le jeune Muray célèbre ici un livre qui serait parvenu à dire le monde humain à la manière des circuits d’un microprocesseur et simultanément à la manière d’un labyrinthe médiéval. Le livre qui aurait ainsi fait fusionner la science, la symbolique et la métaphysique pourrait bien être Paradis de Sollers, quoique sur ce point l’article ne soit pas très clair. Dans sa dernière partie, la phrase que j’ai citée évoque les circonvolutions formées par les chemins du paradis, tels qu’ils sont gravés sur le pavement de certaines églises médiévales.

Or il se pourrait que son comme fasse dire à la phrase quelque chose qu’elle n’aurait pas exprimé avec un simple et. Affirmer que la réponse à l’énigme (de l’existence) se trouve hors du monde, c’est une banalité ; mais il est moins banal de supposer que la question de l’énigme se trouve elle aussi hors du monde, et c’est ce paradoxe que désigne le comme. Existe-t-il donc un comme qui serait mixte, un comme qui allierait la comparaison à la coordination ? Encore une fois j’en doute fort, car le sens de cet énoncé serait exactement le même si l’on mettait le verbe au singulier, en écrivant : « énigme dont la question, comme la réponse, se trouve hors de ce monde » ; ou encore : « énigme dont la question se trouve, comme la réponse, hors de ce monde ».

 

« À un premier niveau, celui qu’ont retenu à l’époque Fanon et Césaire, sont [sic] propos [= son propos, c’est-à-dire le propos qu’exprime Octave Mannoni dans son livre Psychologie de la colonisation] est négatif, désespérant, en ce qu’il nous dit que l’émancipation intégrale est impossible. Mais c’est bien là le message, conjoint, de la psychanalyse et de la sociologie, de Freud et de Durkheim. En prendre acte n’est pourtant pas renoncer à la liberté, mais seulement au fantasme infantile de toute-puissance ou à l’utopie d’une société sans ordre. La sociologie comme la psychanalyse peuvent nous aider, en revanche, à progresser sur la voie d’une authentique liberté, fondée sur la reconnaissance de l’existence du monde, psychique comme social, de son caractère structuré et des limites qu’il impose à la volonté et au désir. » (François Vatin, « Dépendance et émancipation : retour sur Mannoni » ; dans la Revue du MAUSS, n° 38, second semestre 2011, p. 121.)

Il aurait mieux valu écrire, tout simplement : « La sociologie et la psychanalyse peuvent nous aider… » ; ou alors, si l’on tient à privilégier l’idée de comparaison : « La sociologie peut nous aider comme la psychanalyse… », avec déplacement du syntagme introduit par comme.

 

Pour utiliser à bon escient les conjonctions du type de comme et d’ainsi que, il faut que nous apprenions à choisir entre l’idée de coordination et l’idée de comparaison, même si nous sommes souvent tentés de les confondre.

 

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Published by Forator
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