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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 07:50

Nous voyons disparaître presque tous les traits d’union utiles, et apparaître de nombreux traits d’union inutiles.

La disparition du trait d’union utile se constate couramment dans les prénoms composés : Jean-Marc Dupont devient Jean Marc Dupont, parfois même Jean M. Dupont. Les documents administratifs ont suivi le mouvement général. Dans les rares organismes qui consentent au maintien du trait d’union dans leurs imprimés, nous voyons ordinairement les secrétaires ou les directeurs introduire une autre faute juste après, en dactylographiant nos noms de la façon suivante : « Jean-marc Dupont ». Trop fatigant aussi, taper la majuscule.

Les patronymes sont imprimés en capitales dans les documents administratifs : « Jean Marc DUPONT », comme s’il fallait sans cesse écarter tout risque de confusion entre le prénom et le nom de famille. Admettons cela. Mais on ne devrait jamais procéder ainsi dans les phrases d’une narration, sous peine de dissocier exagérément le prénom et le patronyme, et de donner l’impression que le patronyme est prononcé plus haut que le prénom.

Quand ce n’est pas « DUPONT Jean Marc » qui est imprimé ! Misère… Faire précéder du patronyme le prénom, le pré-nom ! Et pas seulement dans l’annuaire du téléphone, sur les papiers d’identité ou sur les tombes… On devrait pourtant savoir que la présence du trait d’union permet d’éviter bien des équivoques, car il nous aide à ne pas déformer le nom de certaines personnalités : tels Jean-Edern Hallier (prénom : Jean-Edern), Olivier Germain-Thomas (patronyme : Germain-Thomas), Jean Pierre-Bloch (patronyme : Pierre-Bloch), ou encore Louis Martin-Chauffier (prénom : Louis). Sinon, comment savoir où s’arrête le prénom et où commence le nom de famille ? Voulons-nous adopter sur ce point, comme sur tant d’autres, l’usage redoutablement flou qui est celui de la langue anglaise, où abondent les noms tels que Victor Davis Hanson ou Clarissa Pinkola Estés, auteurs de livres qu’un Français ne sait jamais à quelle lettre ranger ?

Nous voyons aussi disparaître le ou les traits d’union contenus dans le nom des villes, des départements, des régions. Les panneaux à l’entrée des agglomérations et les plaques de rue ont depuis des années entériné le nouvel usage. Même dans des documents officiels, nous lisons maintenant : « Conseil général de Meurthe et Moselle », au lieu de Conseil général de Meurthe-et-Moselle. Certes, il existe encore un « Conseil général de Maine-et-Loire », sur les papiers duquel les indispensables traits d’union semblent solidement implantés… Devons-nous donc admettre que certaines régions de France sont plus attachées que d’autres aux caractéristiques élémentaires de l’orthographe française ?

Dans l’écrit de tous les jours, ce recul est un fait patent. Qui se rappelle la différence qui existe entre « de petits enfants » et « des petits-enfants » ? Entre la « belle famille » de quelqu’un et sa « belle-famille » ? Et qui sait encore qu’il y a une différence entre « sur le champ » et « sur-le-champ » ? Le premier étant un complément circonstanciel de lieu, l’autre un adverbe qui apporte une indication de temps.

« Offrez vous un nom de domaine ! », peut-on lire sur Internet. « Gérez les réactions de vos visiteurs et répondez leur sur votre blog ! » En l’absence du trait d’union qui devrait joindre le verbe, ici mis à l’impératif, et le pronom personnel postposé, on perçoit entre ces mots une pause intempestive.

Nous voyons le trait d’union disparaître dans quelques-uns, aussi bien que dans soixante-quinze.

Le trait d’union qu’on met après l’adjectif grand, dans grand-mère, grand-rue, grand-messe ou grand-chose (Ils ne voyaient pas grand-chose), signale l’archaïsme du composé. Or ce trait d’union manque de plus en plus souvent dans le composé chef-d’œuvre, où il s’avère fort utile. C’est le trait d’union qui, signalant l’archaïsme, justifie la non-prononciation du f qui s’y trouve ; ce f qu’au contraire on entend clairement dans chef d’orchestre ou dans chef d’accusation.

De même, en oubliant de mettre à Michel-Ange son trait d’union, on modifie la prononciation de ce nom illustre (un prénom qu’il est d’usage d’employer, comme Raphaël ou Rembrandt, à la place du nom complet), et on rend perplexes les lecteurs en les plaçant devant un syntagme qui désigne un individu ayant pour prénom Michel et dont Ange serait le patronyme !

En revanche, un trait d’union intempestif tend à surgir dans plusieurs expressions très courantes, que naguère les éditeurs savaient imprimer correctement : tout à fait, bien sûr, double jeu, double page, extrême droite, extrême gauche, compte rendu, bande dessinée. Un trait d’union apparaît également dans la construction à demi mort, à demi ouvert, etc., ainsi que dans les nombres vingt et un, trente et un, cinquante et un, etc. Lorsque je vois ces nombres imprimés avec des traits d’union, je me demande si la faute ne s’est pas répandue sous l’influence de « se mettre sur son trente-et-un », où la présence de traits d’union s’explique par la substantivation (quoique cette expression s’écrive aussi bien sans aucun trait d’union).

Toutes sortes de documents font désormais apparaître les graphies suivantes : « tout-à-fait », « double-jeu », « à demi-ouvert », etc. Nos contemporains aiment à introduire un trait d’union parasite dans la locution qu’est-ce que (en écrivant partout : « Qu’est-ce-que ») et à l’omettre dans Attends-moi (en écrivant : « Attends moi »). Tantôt l’on veut s’épargner l’effort de tracer un signe, tantôt l’on prend une sorte de plaisir pervers à faire proliférer ce signe.

 

Ces phénomènes ne sont certainement pas sans rapport avec la confusion qui se manifeste, dans la typographie récente, entre le trait d’union et le tiret. Sachez que c’est le tiret qui, un peu plus long que le trait d’union, se trace isolé entre deux espaces – et non pas le trait d’union. Les éditions Fayard l’ignorent lorsqu’elles laissent imprimer, à la page 222 du dernier livre de Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, le texte suivant : « Le train avançait lentement. À trente kilomètres – heure tout juste. » Oui, des kilomètres tiret heure

Nous trouvons cela dans plusieurs pages de Houellebecq : « Bruno, pour sa part, avait décidé de s’inscrire en fac de lettres : il commençait à en avoir marre des développements de Taylor – Maclaurin, et surtout en fac de lettres il y avait des filles, beaucoup de filles. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 78.) L’éditeur aurait dû imprimer : « développements de Taylor-Maclaurin » (allusion à une formule mathématique qui permet de développer les fonctions).

De même, à la page 88 de cette édition : « La faculté d’Orsay – Paris XI est la seule université en région parisienne réellement conçue selon le modèle américain du campus. » Dans ce cas précis, les espaces peuvent-elles se justifier ? L’un des noms accolés s’écrit en deux mots. Le fait de souder par le trait d’union les noms Orsay et Paris aurait-il pour effet de rendre équivoque le chiffre XI, seul élément qui se verrait séparé des précédents ? Or nous constatons le contraire. S’il avait été imprimé dans la bonne typographie de naguère, cet énoncé aurait été encore plus lisible : « La faculté d’Orsay-Paris XI est la seule université… » L’esprit en aurait saisi la structure de manière immédiate.

C’est à partir de trois noms accolés que les espaces avant et après chaque trait d’union peuvent améliorer la clarté visuelle du texte imprimé. Dans le roman Qui a tué Arlozoroff ?, de Tobie Nathan, nous lisons (Grasset, 2010, p. 39) : « En grand titre, à la une : “Alliance Staline – Ben Gourion – Hitler !” » (L’acticle porte sur un événement de 1933.) L’ancienne typographie aurait donné cette séquence confuse, qu’on aurait déchiffrée avec difficulté : « “Alliance Staline-Ben Gourion-Hitler !” » Dans ces conditions, l’usage récent se justifie. Mais il serait judicieux, en lieu et place des tirets qu’a choisis l’imprimeur des éditions Grasset, de mettre des traits d’union, tout en maintenant les espaces.

Toutefois, dans de nombreux cas, l’ajout d’espaces n’apporte strictement rien. Il est inepte d’écrire : « Nord - Pas-de-Calais », au lieu de Nord-Pas-de-Calais.

Dans un album pour enfants, Les Bêtes d’Ombre, par Anne Sibran et Stéphane Blanquet (Gallimard, 2010), le tiret a pris la place du trait d’union, purement et simplement, à toutes les pages. Le signe qui sert à indiquer qu’un personnage prend la parole au discours direct (signe dûment précédé d’un retrait et suivi d’une espace) fait également office de trait d’union entre deux mots. À toutes les pages de ce livre, le signe trait d’union a la forme du tiret demi-cadratin ! Encore heureux que le tiret ainsi mésemployé ne soit pas, de surcroît, imprimé entre deux espaces.

Observez bien cet extrait des Bêtes d’Ombre, que j’ai pris dans la page 12 et que voici très exactement reproduit : « “Petit Frère ! Réveille–toi ! Est–ce que tu vois une entrée ?” »… J’imagine que d’autres albums de la collection Giboulées des éditions Gallimard Jeunesse témoignent de ce choix typographique aberrant, qui a peut-être été jugé par le maquettiste comme étant plus… juvénile.

Rappelons que, si la langue anglaise ne connaît pas le trait d’union, elle fait usage du tiret. Ceci n’est pas loin d’expliquer cela. On dirait qu’un signe typographique qui n’existe pas en anglais n’a plus de raison d’être conservé dans notre langue. Du reste, qui d’entre nous désigne encore le brave trait d’union autrement que par la stupide appellation de « tiret du 6 » ou de « barre du 6 » ? Tout cela parce que, sur nos chers claviers, la frappe du trait d’union est commandée par la même touche que celle du chiffre 6. Le nom même de trait d’union est en train de s’effacer des mémoires (les nôtres).

 

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21 mars 2010 7 21 /03 /mars /2010 09:30

Dans un texte destiné à l’impression, tout prosateur veillait à prévenir les risques d’amphibologie. Il veillait aussi à ce que les phrases aient chacune une sorte d’autonomie. Pas seulement pour qu’elles soient citées dans les dictionnaires de l’avenir, mais par souci légitime de la solidité du style. Celle-ci épargne au lecteur la fatigue de devoir s’interrompre, toutes les trois lignes, pour tenter de comprendre une phrase mal bâtie ou pour la refaire mentalement.

Un style robuste résiste aux relectures, et amène la pensée à ne ralentir que là où l’exige la présence d’une difficulté de raisonnement ou celle d’une image poétique. Certes, on ne saurait interdire au véritable artiste la liberté d’écrire quelques phrases volontairement tordues, pour le plaisir d’en écrire, ou alors pour obliger le lecteur à sortir de son hypnose, l’hypnose dans laquelle le texte l’avait plongé, et à relire tout un paragraphe, méthode classique de « manipulation » littéraire. Mais la littérature actuelle regorge de phrases tordues indépendamment de toute intention argumentative ou esthétique et comme à l’insu de leurs auteurs.

La lecture de l’extrait suivant, bel exemple de style tarabiscoté, fait suer à grosses gouttes : « [Angeline] se fit sans doute des amies, mais pas de ces “meilleures amies” dont toute fille finit par se doter à la force de ses atouts et en assouvissement de ses nécessités prépubères. Des amies périphériques, satellisée au hasard des jeux et des rondes et des vents en bourrasques ou sagement coulis. » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 216.)

Les amies d’Angeline sont « périphériques », dit le texte. Mais, alors, qui est satellisé ? L’accord de l’adjectif (« satellisée ») donne à croire que c’est la petite Angeline. Rendue à la grammaticalité, la phrase devrait être plus explicite : « Des amies périphériques, qu’elle se faisait en se laissant satelliser au hasard des jeux et des rondes »… Pourtant, si Angeline est satellisée, alors Angeline devient elle aussi « périphérique », puisque située dans l’orbite de quelqu’un d’autre. Dans ce cas, qui tourne autour de qui ? Il est plus simple de considérer que la phrase a été défigurée par une coquille typographique : « satellisée » serait mis pour le pluriel « satellisées ». Donc Angeline aurait eu quelques amies, qui se seraient satellisées autour d’elle au moment des rondes et des jeux et au hasard des vents.

Malgré ces conjectures, nous peinons à réduire l’obscurité du texte.

Il me paraît évident que les éditeurs ont cessé de lire de près les œuvres qu’ils publient.

 

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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 21:03

Il n’empêche que les phénomènes récents sont décourageants. J’entends dire : « Ça m’è égal. » On nous annoncera bientôt le « Journal de vin heures ».

D’autre part, nous entendons déjà prononcer « quatre-vin ans », « le si’ avril », « les différen arguments », « un mystérieu informateur », « un gro investissement », « faire un gro effort »… J’ai entendu cette phrase : « Les trains qui circulent sont parfois en très mauvai état. » Or, s’il est usuel de ne pas lier parfois au mot suivant, il est anormal de ne pas faire entendre le s final de mauvais devant un nom qui commence par une voyelle.

Il est loin le temps où une chaîne de magasins pouvait être nommée Prisunic. Les créateurs de ces magasins, au début des années 1930, ont transcrit dans la graphie la manière dont se prononçait alors l’expression « prix unique » (chacun des magasins proposait de riches assortiments de produits de consommation courante et les vendait à prix modique, à prix « unique » : tous les sous-vêtements à dix francs, etc.).

Quoi d’autre ? « C’est de plus en plu important », voire même : « c’est de plu en plu important », « il y a des choses plu importantes » (en concurrence avec le « plusse important » cité dans le billet précédent) ; et ainsi de suite, même dans les paroles d’écrivains réputés, interviewés sur France Culture ; même dans les paroles de Français d’un certain âge, lesquels montrent ainsi une aptitude au désapprentissage langagier au moins aussi développée que celle de leurs petits-enfants. Tout est normal.

Les jeunes parents ne disent pas encore que leur enfant sera bientôt âgé « de un han », ils continuent de lier le n à la voyelle qui le suit. Mais pour articuler la date du 31 octobre, jeunes et vieux disent déjà, avec l’hiatus : « trente et un hoctobre ». J’ai entendu récemment à la radio : « Beaucoup de Français sont en herrance », pour : en errance (c’est-à-dire « en nerrance », si j’essaie de noter le plus précisément possible la prononciation traditionnelle sans recourir aux caractères de l’alphabet phonétique).

Et c’est à la langue académique qu’on reproche de manquer de logique…

La liaison p + voyelle concerne très peu de syntagmes. Pourtant, dans une expression comme « trop élevé », même les pauvres prononçaient le p dans les années 1980. Aujourd’hui, nous entendons : « c’est tro onéreux ».

Le même abandon se manifeste dans la tendance actuelle à dire et à écrire, puérilement : « du orange », « du Antonioni » (ce dernier spécimen, je l’ai trouvé dans la biographie de Godard par Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010, p. 239) ; et non plus : « de l’orange », « de l’Antonioni ». Certes, dire « du orange » indique sans ambiguïté qu’on parle de la couleur et non du fruit (« Toutes les couleurs sont permises, jusqu’à l’orange le plus vif » : substantif masculin), mais la tournure est infantile.

Quant à ceux qui disent déjà : « un vieu écran », « un vieu ordinateur », ils infusent une jolie dose de barbarie dans la langue française. Ils auraient peur de se tromper sur le genre en disant : « un vieil » ?

J’ai aussi entendu « Elles accusent… » être prononcé : « Elle accuse » !… par pur refus de la liaison. De même que tout le monde dit maintenant : « X avait beaucoup d’autr’ amis », au lieu de : « beaucoup d’autrezamis ».

Dans le CD qui accompagne l’album Carmen : un opéra de Georges Bizet, raconté par Irène Jacob (éditions Gallimard Jeunesse, collection grand Répertoire, 2004), la narratrice, Irène Jacob, lit la phrase suivante : « Chaque jour, lorsque la cloche sonne midi, la place se remplit de jeunes hommes qui ne manquent jamais de venir les contempler [= contempler les ouvrières de la manufacture de tabac] lorsqu’elles quittent leur travail pour aller déjeuner. » (Deux fois lorsque dans la même phrase… Le texte se trouve à la huitième page du livre.) Or nous entendons Irène Jacob prononcer distinctement : « la place se remplit de jeun’ hommes ». L’effet est désastreux. C’est justement parce que la prononciation « jeun’ zommes » heurtait quelque peu l’oreille que traditionnellement on disait : un jeune homme, des jeunes gens. L’auteur du texte (Paule du Bouchet ?) a eu tort d’écrire « jeunes hommes » au lieu de « jeunes gens », et Irène Jacob a amplifié cette maladresse en omettant le s intermédiaire.

 

En fuyant les liaisons, on croit éviter tout risque de pataquès, de velours ou de cuir, mais l’effet de cet évitement systématique de la difficulté n’est-il pas encore plus destructeur qu’un velours ou qu’un cuir commis par inadvertance, – comme on en reprochait, sous la Troisième République, aux orateurs de la chambre des députés ?

 

Parallèlement à la disparition des liaisons traditionnelles, se produit un phénomène qui, à première vue, paraît aller en sens contraire. Ce phénomène se présente sous deux aspects distincts. D’une part, les Français ont maintenant tendance à prononcer la consonne finale de l’adjectif numéral cardinal qui se trouve placé avant un nom à initiale vocalique, en produisant entre les deux mots ce qu’on pourrait décrire comme une liaison non adoucie : « Sisse hommes ont été aperçus pénétrant dans la forêt avec du matériel encombrant ». La date du « 10 août » se voit ainsi prononcée comme l’adjectif dissoute. Tout cela va dans le même sens que le « plusse himportant » déjà décrit. D’autre part, on entend prononcer la consonne finale de tel ou tel adjectif numéral alors qu’elle aurait dû être amuïe devant un substantif commençant par une consonne. Exemples : « le disse mai » (pour le dix mai), prononciation qui m’a heurté dans les propos radiodiffusés d’un écrivain par ailleurs très érudit ; ou la date du « 10 juin », prononcée comme l’adjectif disjoint ; ou encore : « En maternelle tu gères tout le temps cinq ou sisse choses différentes ». Mais aussi : cinq cents (« cin cents »), aujourd’hui prononcé « cinK cents ». Attendez cinq minutes est devenu : « Attendez cinK minutes ». Les médias nous parlent du « pont du huitte mai », de la commémoration du « dix-huitte juin », et j’entends même de vieux gaullistes, lorsqu’ils évoquent l’appel lancé en 1940 sur les ondes de la BBC, adopter cette prononciation que rien ne justifie.

Les prononciations les plus anarchiques se sont répandues : « si’ euros » ou « sisse euros » ; « disse hiboux » et « sisse hors-d’œuvre »… Mais on n’entendra plus : « sizeuros », pourtant correcte. Pour « di’ hiboux » et « si’ hors-d’œuvre », qui ne sont rien d’autre que les syntagmes dix hiboux et six hors-d’œuvre correctement prononcés, s’ils n’ont pas encore disparu, je pense que c’est parce qu’ils nous rappellent nos paiements de « si’ euros » ou de « di’ euros ».

J’aurai mainte occasion de le redire : les mots français sont devenus des pierres toutes lisses qui ne s’emboîtent plus entre elles. Faire les liaisons, c’était revendiquer la connaissance de l’orthographe. Désormais nous parlons et écrivons le français en protégeant chaque mot par un glacis d’ignorance, non seulement comme si nous ne maîtrisions plus du tout cette langue, mais comme si nous voulions affirmer, par un phrasé haché et hésitant, notre volonté de ne plus la maîtriser, de nous désolidariser de son fonctionnement antérieur, pour mieux habiter le village universel, le village mondialqu’en bon franglais nous appelons désormais : Village global.

 

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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 23:00

Voici des titres d’articles, lus sur Internet : « Les sévères diagnostics de Emmanuel Todd » ; « Retour sur l’assassinat de Ali Tounsi ». Bien sûr, en français, il aurait fallu écrire : « d’Emmanuel Todd », « d’Ali Tounsi ». Et on devrait pouvoir améliorer la programmation de certaines pages électroniques, pour que les individus qui se sont abonnés à tel ou tel site de « réseautage social » n’aient plus à lire, dans les messages qui leur sont envoyés automatiquement, des énoncés tels que : « C’est aujourd’hui l’anniversaire de Alexandre, qui fête ses vingt-cinq ans », mais que s’affiche, en bon français : « C’est aujourd’hui l’anniversaire d’Alexandre ».

La voyelle d’un article défini ou celle de la préposition de, si elle n’est pas élidée devant un nom ou devant un prénom commençant par une voyelle, fera ressortir ce prénom ou ce nom, le soustraira au lié de la phrase. Le prénom ou le nom se voit ainsi mis en relief, sans qu’il y ait à cela la moindre utilité, et ce procédé a pour effet de rendre exotique tout prénom et tout nom. Nous sommes tous à égalité dans l’exotisme, par la grâce du parler jeune, de la prononciation cool : « casquette de Olivier », « lunettes de Amine », « anorak de Évelyne »… Les journalistes et les critiques parlent même des romans « de Anne Wiazemsky ».

On trouve cela sur la couverture des livres et même souvent à l’intérieur des pages. Sur la couverture du premier album d’Astérix, imprimé en 1961 (éditions Dargaud S.A.), on lisait : « Dessins d’Albert Uderzo ». Hélas, la couverture des six albums suivants, parus entre 1962 et 1966, porte la mention : « Dessins de A. Uderzo » ; et sur la couverture d’Astérix chez les Bretons (1966) apparaît la mention, durable : « Dessins de Uderzo ». Sur telle couverture actuelle, on lit : « Préface de Élisabeth Roudinesco ». Dans le roman Plateforme de Michel Houellebecq : « À dix heures précises, il fut introduit dans le bureau de Éric Leguen » (Plateforme, Flammarion, 2001 ; collection J’ai lu, p. 149). Dans un manuel scolaire destiné aux lycéens, en tête d’un extrait des Héroïdes d’Ovide : « Lettre de Hélène à Pâris ». Vous imaginez-vous, toutefois, ce que ses lecteurs auraient pensé si Aragon avait donné pour titre à l’un de ses plus célèbres recueils de poèmes : « Les yeux de Elsa » ? On aurait jugé l’auteur gâteux.

Dans son roman Festins secrets, Pierre Jourde écrit : « La porte se referme sur les espoirs enfin réalisés de Olivier Blancpain » (Festins secrets, chapitre VI, éditions l’Esprit des péninsules, 2005, p. 126 ; édité en poche dans la collection Pocket en 2007, p. 117) ; « À ce moment, tu éprouves une grande pitié pour le dos mastic de Olivier Blancpain » (ibid., chapitre VIII, p. 182-183 ; Pocket, p. 167). Pourtant, un peu plus bas dans la même page : « Tu as pitié de l’égoïsme irrémédiable d’Olivier Blancpain. » Si ces choix obéissent à une logique, il faut me dire laquelle.

En revanche, les prénoms Henri et Hugues (donc aussi le nom Hugo) autorisent la non-élision, car on a souvent traité leur initiale comme un h aspiré. C’est le cas dans l’incipit de La princesse de Clèves : « La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. » Et il y a bien longtemps qu’on parle de la philosophie de Hegel ou de Hobbes (par exemple Joseph de Maistre, dans un livre paru en 1821, donnant pour titre à un chapitre : « Analogie de Hobbes et de Jansénius »). Il est permis, en effet, de respecter la manière dont un nom se prononce dans sa langue d’origine.

 

Un petit livre intitulé 100 films incontournables [sic], d’Emmanuelle Le Roy Poncet, nous offre un résumé du film Il était une fois en Amérique. Ce résumé nous rappelle que le dernier film de Sergio Leone a « comme fil conducteur la recherche du magot de un million de dollars, provenant du hold-up sanglant [que l’auteur a évoqué un peu plus haut] » (éditions J’ai lu, collection Librio, 2010, p. 82). La séquence « de onze » était parfois attestée au XIXe siècle, mais pourquoi diable se met-on à dire et à écrire : « de un » ?

Richard Millet, généralement loué pour son grand style et pour son éblouissante maîtrise de la langue, nous inflige dans La confession négative (Gallimard, 2009, p. 25) le même refus de cette élision élémentaire lorsqu’il écrit : « [E]n ce temps-là, et jusqu’à l’arrogance, j’étais la proie de l’esprit de sérieux et je passais presque toutes mes soirées au Sélect, à Montparnasse, en compagnie de un ou deux étudiants, à parler de littérature et non de femmes, comme le faisaient la plupart de mes congénères […]. »

L’oubli de ces élisions traditionnelles tend à se banaliser, à devenir la norme. On transcrit sur le papier la diction utilisée pour parler à des sourds.

Il me semble que le phénomène de la non-élision va de pair avec la disparition de la plupart des liaisons à l’oral, y compris celles qui étaient encore très courantes il y a vingt ans. Avez-vous remarqué l’incapacité des Français d’aujourd’hui à faire les liaisons entre un mot terminé par une consonne et, notamment, le mot euro(s) ? Pour cette raison au moins, il est fâcheux d’avoir perdu le franc… Les mêmes qui disent correctement « troiZ ans », « siZ ans », « vingT ans », « quatre-vingtZ ans », « cenT ans », « siZ avril », « vingt-huiT avril », « siZ heures », « vingT heures », s’appliquant donc à perpétuer les liaisons les mieux installées dans la mémoire collective, prononcent non moins spontanément : « troi euros », « si’ euros », « vin euros », « quatre-vin euros », « cen euros » ! Comme si le mot euro commençait par un h aspiré.

Sorti aux États-Unis et en France en 1985, L’année du Dragon, de Michael Cimino, est le film qui aura donné son plus beau rôle à Mickey Rourke. Son excellent doublage français contient un échange de répliques particulièrement intéressant, qui est situé un peu avant la trente-huitième minute du film en DVD. Dans le bureau du commissaire de police, le capitaine Stanley White (Mickey Rourke) demande que lui soit confié un jeune policier en civil d’origine chinoise, pour l’infiltrer dans un gang de Chinatown, mais Louis Bukowski, supérieur de White, intervient : « Ce que tu ne dis pas, c’est que c’est le bleu intégral : il lui faut cent heures de boutique au minimum ! » – « Malheureusement, on ne les a pas, les cent heures », répond le commissaire. La prononciation est irréprochable, les deux comédiens français du doublage ayant articulé sans problème : « cenT heures » (exactement comme on prononce le mot senteur).

Cette séquence cent heures, nos contemporains la prononcent soit de la manière dont ils diraient : « sans heures » (sanZ heures), en parlant par exemple d’une « montre sans heures », dont le cadran arbore deux aiguilles mais ne porte aucune graduation, soit de la manière dont certains disent peut-être encore : « sans heurt ». Mais la prononciation correcte, celle qui était comprise sans la moindre équivoque, semble avoir disparu.

Aujourd’hui, bien que la liaison entre les mots cent et ans, lorsqu’ils se suivent, soit encore ancrée dans la mémoire collective, les Français se montrent incapables de lier le numéral cent à un nom ayant une initiale vocalique. Au lieu de : « L’héroïne de ce roman veut vivre cent aventures » (cenT aventures), qui serait correct, nous entendrons dire, parallèlement au « cen haventures » qui aura été choisi par la plupart, ceci : « L’héroïne veut vivre cents aventures » ; ce qui peut s’entendre également ainsi : « veut vivre sans aventures » (sanZ aventures). Et je me demande comment serait prononcée, même par des professeurs d’université, l’épithète « aux cent yeux » qui suit habituellement le nom d’Argos dans un récit mythologique traduit du grec ou du latin…

La liaison t + voyelle serait-elle devenue incongrue pour la quasi-totalité des locuteurs dont le français est la langue maternelle ? Pas nécessairement, puisque cette liaison se maintient dans « sont-ils », « prennent-elles », « sait-on », ainsi que dans le groupe « petit ami ».

Qui, dans les années 1980 et 90, en prononçant l’expression « faire le grand écart », aurait songé à omettre la liaison qui s’impose entre l’adjectif et le nom ?

 

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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 23:56

Elle nous accable partout, l’omission de la négation ne. Dans certains livres, l’absence de cet adverbe se constate dans tel paragraphe et pas dans tel autre, au petit bonheur, ce qui renforce l’impression d’incohérence syntaxique que procure si uniformément notre littérature de vaches maigres. Exemples :

« – Ma première maîtresse, je te dis… Après elle, on a plus besoin de personne… », déclare un personnage du roman d’Olivier Maulin En attendant le Roi du Monde (l’Esprit des péninsules, 2006, p. 116). « – Tu sais, il faut que tu comprennes une chose, c’est qu’on est pas des hippies pourris qui pensons que les esprits sont tous gentils. […] On est pas des rescapés de Findhorn [= communauté New Age qui s’est créée en Écosse au début des années 1960]. On n’adore pas l’esprit des petits pois. C’est clair ? » (Olivier Maulin, Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 244.)

Dans le roman Des hommes de Laurent Mauvignier, nous lisons (Minuit, 2009, p. 142) : « [E]t bientôt on entend rien que les larmes et la plainte infinie de la femme qui se jette sur l’enfant. » Cette fois, il ne s’agit pas de paroles tirées d’un dialogue, mais du discours attribuable au narrateur lui-même, déployé sous la forme d’un monologue intérieur, au cœur d’un roman encensé par la critique.

« Heureusement on a pas mis le feu au train ! », lit-on dans Le train des dragons, album pour les petits, écrit et illustré par Lucie Phan (l’École des loisirs, 2010).

Il faut admettre que cette omission du ne à l’écrit ne fait qu’entériner un usage de plus en plus répandu à l’oral, depuis un bon siècle, et qu’elle risque de nous paraître bénigne et insignifiante, sous prétexte que, dans nombre de cas, le ne reste audible même s’il n’est pas écrit. Contrairement à tant d’autres liaisons qui ont récemment disparu, la liaison du on au mot suivant s’il commence par une voyelle semble se maintenir : « on a pas » et « on n’a pas » se prononcent de la même façon – mais pour combien de temps encore ?

Cela ne suffit pas à légitimer l’omission du ne dans la prose soignée ou qui veut passer pour telle. Cette omission est particulièrement malencontreuse si elle introduit de l’équivoque, ce qui se produit dès lors qu’est employé l’adverbe de négation plus. En effet, comme il n’existe plus aucun moyen de distinguer J’ai plus mal (= je souffre davantage) de J’ai plus mal (= je n’ai plus mal), la première de ces phrases en est venue à se prononcer ainsi : « J’ai plusse mal. » À l’oral, l’omission du ne aura donc suscité son remède.

Hélas, pauvre remède !

« Plusse que jamais, les réformes sont nécessaires » (ce qui se disait auparavant : plu’ que jamais), « Futurama est beaucoup plusse subversif que les Simpson », « Je vais employer un terme un peu plusse parlant », « Vous trouverez peut-être plusse facilement », « C’est devenu plusse important », et même : « Moi, j’ai plusse préféré l’autre »… Nous entendons cela tous les jours, dans la bouche de nos voisins et de nos amis, tout autant que sur France Culture.

Non seulement les règles qui avaient cours depuis des siècles, soit la non-prononciation du s devant une consonne (comme dans plus subversif) et l’ancienne liaison (en z) devant une voyelle (comme dans plus important), ont été déprogrammées dans les esprits, mais on constate en outre la présence d’une micro-coupure entre « plusse » et tout adjectif commençant par une voyelle. Plus important se prononce : « plusse himportant » (comme si l’adjectif commençait par un h aspiré). Comment avons-nous pu en arriver à cette manière d’achopper sur tous les mots ? La langue a perdu son lié. Ses locuteurs natifs la parlent à peine mieux qu’une langue étrangère apprise au collège. Les mots français sont devenus des galets tout lisses, ils ne s’emboîtent plus les uns dans les autres.

En 1968 ou 1969, quand fut doublé en français le sublime Il était une fois dans l’Ouest, la consonne s de l’adverbe plus ne se prononçait pas encore, ni lorsque ce dernier était combiné avec ne, pour exprimer la négation, ni lorsqu’il voulait dire « davantage », sans ne. On peut le vérifier en consultant le DVD du film de Sergio Leone, à une heure et cinquante et une minutes du début : le shérif de Flagstone annonce au « Cheyenne » (Jason Robards), de nouveau menotté, qu’on va le conduire à la prison de Yuma (fine allusion…), dans laquelle il trouvera d’exceptionnelles conditions de sécurité. « Tu vas à la gare de chemin de fer, lui dit le shérif. Tu prendras le train pour Yuma. Ils ont une prison moderne là-bas, avec plus de murs, plus de barreaux, plus de gardiens. Tu commenceras à l’apprécier… dans vingt ans ! Tu verras ! »

Les plus de la phrase située au centre de cette réplique ont beau être synonymes de l’adverbe davantage, ils sont tous prononcés « plu ».

La tendance à l’omission du ne et à la mauvaise prononciation du plus ne sera pas combattue. Prendrons-nous l’habitude de distinguer « plus » et « plusse » dans l’écriture ? Ce serait alors un moindre mal.

Mais pour l’heure, comme la prononciation « plusse », généralement grotesque devant une consonne, n’a pas été avalisée par la langue écrite, voici un exemple de ce qu’on peut lire sur Internet : « Ensuite, s’ils sont rejetés par les autres, c’est parce qu’ils maîtrisent plus les codes de la francitude légitime. » Parce qu’ils ne maîtrisent plus ou parce qu’ils maîtrisent plusse ? Nous parle-t-on de cancres endurcis ou de bons élèves ? Sans le contexte, nous ne pouvons plus en décider.

 

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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 21:40

Le tour n’avoir de cesse a toujours été d’un maniement délicat. Il exprime l’effort, les tentatives successives, voire infructueuses, en vue d’atteindre un but lointain ; de sorte qu’il est bien venu dans la phrase suivante : « Accablé sous le poids d’une faute morale, Lord Jim n’a de cesse de se racheter. » Malheureusement, la phrase contient une malfaçon qui en amoindrit la précision et la vigueur. Son auteur aurait dû écrire, respectant la forme qu’avait conservée cette tournure pendant plusieurs siècles : « Lord Jim n’a de cesse qu’il ne se soit racheté ».

Dans mon Petit Larousse de l’an 2000, on ne trouvait encore que la construction classique : « n’avoir de cesse que… ne… », mais on me dit que le Larousse dernière mouture accepte la tournure litigieuse et la donne même pour correcte. Or la construction récente a le grave défaut de ne plus nous laisser percevoir que cesse y signifie « répit ».

« N’a de cesse qu’il ne se soit racheté » = « n’a de répit qu’il (c’est-à-dire : avant qu’il) ne se soit racheté », et on notera la présence du passé résultatif. À ce propos, une phrase que Renaud Camus propose à titre d’exemple, dans son remarquable Répertoire des délicatesses du français contemporain (éditions P.O.L, 2000, p. 91), pour illustrer sa propre définition de n’avoir de cesse, me semble irrecevable : « Elle n’a pas de cesse qu’il ne la remarque. » Il faudrait dire : « qu’il ne l’ait remarquée ».

La phrase suivante est due à Pierre Jourde : « Incapables de professer ou de se consacrer à la recherche fondamentale, mais doués pour la bureaucratie, soumis à la hiérarchie et pleins de zèle envers la religion pédagogique, ils n’ont eu de cesse qu’ils se faufilent dans les ISFP [= instituts supérieurs de formation pédagogique] lorsque le Système les a créés. » (Jourde, Festins secrets, chapitre IX, éditions l’Esprit des péninsules, 2005, p. 187 ; édité en poche dans la collection Pocket en 2007, p. 171.) Au lieu de : « ils n’ont eu de cesse qu’ils ne se soient faufilés »… Cela paraîtra lourd à certains, mais au moins c’est grammatical.

Certes, il semble que l’adverbe ne puisse être supprimé, donc la phrase : « ils n’ont eu de cesse qu’ils se soient faufilés » ne serait pas incorrecte. 

Mais en employant n’avoir de cesse avec la préposition de, on commet l’erreur consistant à croire qu’un nom d’action est toujours suivi de la même préposition que celle avec laquelle se construit le verbe correspondant. En l’occurrence, ce n’est pas parce que cesser se construit avec un complément introduit par de, que le nom dérivé du verbe peut se construire de la même façon.

Lorsque les écrivains emploient « n’avoir de cesse de » comme un synonyme, qu’ils croient raffiné, du verbe courant « ne pas cesser de », leur gaucherie est sans excuse. « La Campagne de France était un journal, l’auteur n’a eu de cesse de le rappeler », écrit ainsi Renaud Camus dans Du sens (essai paru en 2002, éditions P.O.L, p. 39). Cette tournure n’offre pas la plus légère nuance de sens par rapport à la formulation la plus simple, la plus ordinaire, qui serait : « l’auteur n’a cessé de le rappeler ». La gaucherie est la même dans : « Il n’aura de cesse de clamer son innocence » (anonyme) ; ou dans : « [Le critique] n’ignore pas que l’obsessionnel [Julien Gracq] n’a de cesse d’augmenter son isolement – quitte à le tempérer par d’opportunes interviews » (Angelo Rinaldi, article écrit en 1992, repris dans Service de presse, Plon, 1999, p. 407).

Le comble de la maladresse d’expression me semble avoir été atteint par cet extrait d’une notice consacrée à la vie d’Émile Zola, que j’ai trouvée dans un manuel scolaire de français pour la classe de troisième : « Poursuivi et condamné pour diffamation, il n’aura de cesse de continuer son action jusqu’à sa mort, en 1902, survenue dans des circonstances troublantes : il est intoxiqué par les émanations de son poêle […]. » (Français 3e, livre unique, sous la direction de Françoise Colmez ; éditions Bordas, 2003, p. 223 ; la notice a été rédigée par un professeur.) Que peut bien vouloir dire : « n’avoir de cesse de continuer… » ? C’est un pur non-sens.

Assez récemment, comme l’atteste Grevisse, nous avons vu apparaître « n’avoir de cesse que de » (+ infinitif). Faut-il y voir le témoignage d’un louable embarras éprouvé devant « de cesse de » ? Car il s’agit visiblement d’un compromis entre la tournure classique et la nouvelle ; mais le compromis se révèle insatisfaisant comme cette dernière, parce qu’il méconnaît la faute que constitue le choix de la préposition de après le nom cesse. Cette formule bizarre, « n’avoir de cesse que de », est employée à plusieurs reprises dans Chaque pas doit être un but, de Jacques Chirac et Jean-Luc Barré (éditions NiL, 2009). On la trouvait déjà dans Nancy Huston, Journal de la création (Seuil, 1990, p. 185, et Actes Sud, coll. Babel, p. 236) : « [E]ux n’ont eu de cesse que de la rabattre sur son personnage » ; alors qu’il était possible d’écrire : eux (Bataille et Leiris) n’ont eu de cesse qu’ils ne l’aient rabattue (Colette Peignot) sur son personnage (de Laure) ; ou, en français d’aujourd’hui : n’ont cessé de vouloir la rabattre, se sont obstinés à la rabattre sur son personnage.

Est tout à fait correcte, en revanche, la tournure : « n’avoir de cesse que lorsque… », le mot cesse y ayant bien le sens de « répit ». On peut la trouver dans Les Rats de Bernard Frank (la Table Ronde, 1953 ; réédition Flammarion, 2009, p. 135) : « Tu n’auras de cesse que lorsque ce pays ne sera plus qu’une immense lézarde. »

Cette construction est à retenir. Elle mériterait d’être utilisée beaucoup plus couramment, puisqu’elle permet de conserver le « n’avoir de cesse » qui semble tant séduire l’oreille de nos contemporains et qu’elle ne porte pas atteinte à la signification exacte du nom cesse. Militons en sa faveur.

 

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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 14:58

Claude Duneton a écrit, pour le Figaro littéraire du jeudi 11 décembre 2008 :

 

« L’une des contraintes scolaires qui furent jetées aux orties dans le courant des années 1960, [ce] dont nous voyons les retombées, est la pratique de la traduction des langues étrangères enseignées. […]

« Ce changement se fit en dehors de toute réflexion sur ses conséquences dans l’apprentissage du français lui-même. Personne ne prit garde que la langue française n’a été enseignée pendant deux ou trois siècles que par le seul biais de la traduction, et que même plus tard la traduction fut sur le devant de la scène pédagogique – la version latine en l’occurrence. Avec le latin, nul besoin de grands plats de grammaire puisque celle-ci est consubstantielle des langues à flexion.

« Mais il y a aussi le choix des mots, des nuances, la construction des phrases et leur couleur, leur niveau, qui font de la traduction d’une langue vivante le plus puissant outil d’enseignement de la langue maternelle. »

 

Note : Comme pourront le constater les lecteurs qui aiment vérifier les sources, j’ai corrigé le début de cet extrait. Duneton avait curieusement écrit : « L’une des contraintes scolaires qui furent jetées aux orties dans le courant des années 1960, et dont nous voyons les retombées »…

 

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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 10:11

Un nouvel usage, lourd et cacophonique, est en train de s’imposer partout, même sous la plume de nos écrivains les plus talentueux. J’imagine que cet usage doit passer pour élégant. Il suffit pourtant d’avoir un peu d’oreille pour en percevoir le caractère inesthétique et pour comprendre à quel point l’ajout est presque toujours superflu. Je veux parler du « que l’on » substitué, de plus en plus machinalement, à un simple « qu’on ».

Il faut être dénué du sens élémentaire des proportions pour percevoir dans la succession de ces deux derniers mots, sur lesquels l’accent ne porte jamais, une syllabe malsonnante. On ne devrait être remplacé par l’on que lorsque la syllabe « qu’on » est elle-même suivie d’un verbe commençant par con- ou par com- ; ce qu’illustre le célèbre alexandrin de Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ». Pourtant, lorsque j’écris : « C’est plutôt l’inverse qu’on constate », mon oreille n’est pas heurtée ; de sorte que j’en viens à me demander si ce ne sont pas les simples exigences de la métrique qui ont conduit Boileau au choix qu’il a fait.

Bien sûr, notre « que l’on » rend moins abrupte la clausule de phrases comme celle-ci : « Pour éclairer les diverses facettes de l’œuvre et comprendre l’homme, il faut remonter aux sources : embrasser l’enfance d’un garçon modeste ; suivre les premiers succès d’un très jeune écrivain encouragé par Simenon ; […] puis revenir sur la naissance du commissaire San-Antonio en 1949 et la consécration de ce personnage emblématique de la saga trépidante que l’on sait. » (Quatrième de couverture de Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio, par François Rivière, Fleuve Noir, 1999 ; « Nouvelle édition revue et augmentée », collection Pocket, 2010.) Le « que l’on sait » est parfois situé au milieu d’une phrase : « Ayant connu la fortune que l’on sait, le complexe d’Œdipe », etc.

Pourtant, même dans ces phrases-là, je ne suis pas sûr que la transformation du on en l’on soit aussi nécessaire que d’aucuns l’affirment. Je ne vois rien de choquant à lire les formulations : « la saga trépidante qu’on sait », « la fortune qu’on sait ». Elles aussi ont de sérieuses cautions dans la littérature.

Ayant rendu compte de ces points litigieux, je peux citer de multiples exemples où l’emploi du « que l’on » gâte le style.

« Ce que l’on sait de Mme Kacew exclut absolument cette hypothèse délirante. » (Jean-Marie Catonné, Romain Gary, éditions Solin et Actes Sud, 2010, p. 227.) « Il n’y a de mauvaise polémique que celle que l’on accepte d’engager. » (Frédéric Schiffter, Délectations moroses, éditions du Dilettante, 2009, p. 31.)

« On te le fera payer un maximum dans cette France où, pendant que l’on lance un rideau de fumigènes en discutant islam et identité nationale, adoption gay et décroissance soutenable, on détruit à l’arme lourde le code du travail et on a cinq millions de chômeurs. » (Jérôme Leroy, Physiologie des lunettes noires, éditions Mille et une nuits, 2010, p. 13-14.) Cette Physiologie des lunettes noires est un récit-essai jubilatoire et Jérôme Leroy un écrivain qu’il faut lire et qu’il faut suivre. Mais il a adopté le « que l’on », comme la plupart de ses confrères.

Songeons aussi à une expression ancienne, « le moins qu’on puisse dire », désormais remplacée par : « le moins que l’on puisse dire ».

L’actuelle inflation du « que l’on » me semble particulièrement fâcheuse dans la pièce Incendies de Wajdi Mouawad (éditions Actes Sud, collection Papiers, 2003-2009), p. 30 : « [I]l y a des choses que l’on a envie de dire au moment de la mort. Des choses que l’on aimerait dire aux gens que l’on a aimés », etc.

Certes, on trouve parfois ces trois mots dans la prose soignée des grands écrivains du passé : « Je fus élevé par la charité publique et recueilli par M. Jansiré, que l’on appelait par abréviation maître Jean, professeur de musique et organiste de la cathédrale de Clermont. » (George Sand, Contes d’une grand-mère, « L’Orgue du Titan », 1873.)

Cette faiblesse se manifeste même chez l’un des prosateurs que je préfère, André Malraux, qui, dans La Corde et les Souris, IVe partie (texte de 1976, repris dans Œuvres complètes, volume III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 583), fait dire à de Gaulle : « Comme il est étrange que l’on doive se battre à ce point, pour arracher de soi ce que l’on veut écrire ! Alors qu’il est presque facile de le faire quand on parle. » Notez que, dans la première édition de ce texte, parue sous le titre Les chênes qu’on abat… (Gallimard, collection NRF, 1971, p. 34), c’était pire. La deuxième de ces phrases s’y présentait ainsi : « Alors qu’il est presque facile de tirer de soi ce que l’on veut dire, quand on parle. »

Enfin, le « que l’on » me gâche le titre d’un essai de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (éditions de Minuit, 2007) ; et surtout le titre d’un excellent roman de Joël Egloff : L’homme que l’on prenait pour un autre (éditions Buchet-Chastel, 2008). 

Neuf fois sur dix, le banal et classique « qu’on » est préférable au moderne (et emphatique) « que l’on ». D’autre part, il arrive que le pronom on ne soit que le substitut familier d’un nous. Si nous avions plus souvent le réflexe de remplacer on par nous, la tentation du « que l’on » serait moins fréquente.

 

L’affreux « lorsque l’on » est devenu tout aussi courant.

« Respecter la totalité d’un texte, c’est bien plutôt s’attendre toujours à juger trop hâtive la façon dont nous avons rapproché ou disjoint certains éléments ; c’est surtout ne pas se contenter de ces disjonctions ou de ces rapprochements tant que tout le texte ne rentre pas dans l’interprétation ou qu’un seul morceau est négligé lorsque l’on a fait apparaître la structure d’ensemble de l’œuvre. » (François Roustang, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, éditions Payot, 2009, p. 13.)

« Permettez-moi, à partir de là, de généraliser et de formuler un dernier principe de la lecture : la construction d’un texte apparaît lorsque l’on a réussi à passer du point d’horreur au point de rire. » (François Roustang, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, p. 27 ; c’est l’auteur qui souligne et moi qui mets en gras.)

« Freud nous avait pourtant montré la voie dans les psychanalyses dont il rend compte. Sa passion théorique lui a fait négliger une part importante des informations dont il disposait, comme on peut le constater lorsque l’on compare le compte rendu des séances de son analyse de l’homme aux rats et ce qu’il en a gardé lors de la publication. » (François Roustang, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, p. 111.)

Il est fréquent de trouver « lorsque l’on » et « que l’on » rassemblés dans la même phrase : « [Hergé] avait un côté ombre que l’on retrouve dans son œuvre, lorsque l’on lit entre les lignes. » (Michael Farr, L’Express, hors-série nº 5, déc. 2009-janv. 2010, p. 19.)

C’est encore pire quand un on est mis pour un nous : la séquence « lorsque l’on » réalise alors l’alliage du langage familier et d’un trait de préciosité.

 

Même effet désastreux avec « puisque l’on » ou « parce que l’on » :

« On s’écrivait des mails où l’on réinventait l’orthographe parce que l’on venait de relire Des fleurs pour Algernon peu de temps avant de s’être rencontrés. » (Physiologie des lunettes noires, p. 105.)

Voici un nous et un on clairement distingués, mais la phrase n’est pas pour autant préservée de toute cacophonie : « La biologie nous en fournit un modèle, puisque l’on sait aujourd’hui que chaque cellule d’un être humain le spécifie comme individu et que cette spécification le fait en même temps appartenir à l’espèce. » (François Roustang, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, p. 100.)

Citons encore : « Cette doctrine donnait la certitude de pénétrer au cœur de toutes les disciplines, c’est-à-dire de savoir tout, puisque l’on s’introduisait dans le défaut de chacune d’elles » (François Roustang, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, p. 147).

 

Le cas de « si l’on » appelle un jugement plus nuancé. L’on est presque toujours acceptable après le subordonnant si. Mais lorsque le verbe qui suit l’on commence par le son l, il vaudra mieux écrire « si on » que de s’imposer un « si l’on » devenu cacophonique. Écrire, par exemple, « si on loue », plutôt que « si l’on loue ».

On fera des observations similaires à propos des séquences phonétiques « où l’on », « où on ». Voici la définition du paradis que donne un des héros du dernier roman de Yasmina Khadra, L’Olympe des infortunes : « Je suppose que c’est un bled chouette où l’on se la coule douce aux frais du Seigneur. » (Éditions Julliard, 2010, p. 128.) L’ajout du « l’ » devant « on » engendre une allitération en l qui n’apporte rien et manque de grâce, et cela d’autant plus qu’elle succède à l’expression malheureuse de « bled chouette ».

 

Note d’octobre 2010 :

L’usage du « que l’on » passe pour une élégance littéraire. Les jeunes écrivains, qui fuient tous les autres raffinements de style, révèrent celui-là.

Fabienne Jacob est l’auteur de quelques courts romans. Le plus récent, paru en septembre 2010 aux éditions Buchet-Chastel, est sobrement (ou chichement) intitulé Corps. Son titre aurait aussi bien pu être Corps des femmes, puisque les personnages masculins de l’histoire n’y sont dépeints qu’indirectement, et qu’un seul d’entre eux, le cousin Jan, semble posséder un corps au sens le plus riche du terme.

Dans ce roman, je l’ai vérifié, Fabienne Jacob prend soin d’écrire « qu’on » et « lorsqu’on ». Certes, à ce « lorsqu’on » qu’elle doit juger trop littéraire, Fabienne Jacob préfère généralement un « quand on » de bon aloi, qui peut sembler plus modeste. Mais ce qu’elle a évité de manière systématique, c’est notre « que l’on » et notre « lorsque l’on ». Le lecteur ne prend pas vraiment conscience qu’il y a dans ce refus un choix volontaire, avant d’être parvenu à l’endroit du texte où Fabienne Jacob fait dire à la narratrice du roman, qui évoque son enfance paysanne :

« Comme toujours Else [= la sœur aînée de la narratrice] retourne à la commode, ouvre un autre tiroir que celui des bas et de la combinaison, en retire un foulard de mousseline qu’elle attache en capeline à son cou. Elle fait le tour de la chambre comme ça avec son étole et ses souliers perchés. Elle attrape aussi une autre démarche quand elle se déhanche, elle exagère je trouve. Personne ne marche comme ça à la ferme. Les dix centimètres de talon lui donnent le droit, avec l’autre vision du monde vient une autre langue où on ne dit plus “on” mais “l’on”. “Il faut que l’on songe à s’en aller.” On peut quitter la ferme grâce à une simple apostrophe. Que ses pieds ne remplissent pas les chaussures, qu’elles bâillent à l’arrière et sur le côté, Else s’en fiche, du moment qu’elle dit “l’on songe”, elle croit que ça compense. » (Corps, éditions Buchet-Chastel, 2010, p. 132-133.)

On aura aussi noté l’absence du pronom en dans la quatrième phrase de ce passage : Fabienne Jacob s’est efforcée de créer l’illusion d’une langue orale et populaire, qui s’arrache douloureusement à la banalité et dans laquelle se glissent, outre des mots et des tournures très familières, quelques incorrections. Pour renforcer l’aspect de langue parlée que présente son style, l’auteur s’est montrée avare de ses points et plus encore de ses virgules.

Pour en revenir au sujet qui nous occupe, il est amusant de constater que Fabienne Jacob, partout ailleurs que dans ce passage, n’emploie « qu’on » que par fidélité à une idée reçue que prennent à leur compte les deux fillettes : prononcer « que l’on », ce serait s’embourgeoiser !

Pour cela, il faudrait qu’elles commencent par dire : « que nous »…

 

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