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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 11:26

La mère de la narratrice du dernier roman de René Reouven évoque son ancêtre Valentine Roch, « simplement l’une de ces filles de famille pauvre qui se plaçait, comme on disait alors, chez des patrons d’une classe sociale plus aisée » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 45).

Il n’y a pas de raison que le verbe « se plaçait » soit accordé avec le pronom une, alors que la phrase évoque précisément l’importance numérique de ces jeunes filles qui devenaient domestiques au XIXe siècle. La marque du pluriel s’impose d’autant plus fortement que le complément circonstanciel (« chez des patrons ») est au pluriel. À chaque jeune fille correspond un patron ; une jeune fille n’était point placée chez plusieurs patrons simultanément.

J’ai déjà étudié la difficulté que crée l’ajout d’une subordonnée relative à un groupe nominal introduit par le syntagme « un de ces » ou « un des ». Voir : « Un de ces », « un des » : le refus de choisir entre le singulier et le pluriel. Depuis la publication de ce billet, d’autres exemples fâcheux sont venus me déconcentrer au cours de mes lectures. Ce sont eux qui m’incitent à donner une suite à mon premier billet.

 

Cette fois, je veux organiser avec plus de clarté les exemples que je me propose d’examiner. Je les répartirai en deux groupes distincts. Dans le premier se trouveront les phrases où la faute peut être corrigée par l’ajout d’une seule marque grammaticale, par la modification d’une seule forme verbale (généralement celle de l’auxiliaire du verbe).

Frédéric Beigbeder écrit, dans Premier bilan après l’apocalypse (éditions Grasset, 2011), p. 347 : « [Matzneff] est l’un des premiers intellectuels français à s’être engagé pour le combat du peuple palestinien (dans Le Carnet arabe, 1971). » À s’être engagés, bien sûr.

En l’occurrence, il ne s’agit pas d’une subordonnée relative, mais d’un infinitif prépositionnel. Cette construction est fréquente après le premier (+ nom), le dernier (+ nom), le seul (+ nom), etc. Cet infinitif relié à un groupe nominal a pratiquement la même fonction syntaxique qu’une proposition relative : il est épithète.

Il arrive à Beigbeder de citer tel ou tel écrivain classique. Nous le voyons citer Huysmans dans une autre page de son livre, et le passage qu’il cite montre pourtant qu’on a longtemps mis au pluriel le participe passé, au sein d’une relative déterminative ayant pour antécédent un groupe de mots introduit par « un des » : « Rappelons ce que Huysmans dit de Virgile dans À rebours, paru dix ans plus tôt [que Paludes] : “l’un des plus terribles cuistres, l’un des plus sinistres raseurs que l’antiquité ait jamais produits ; […]” (Premier bilan après l’apocalypse, p. 410, note en bas de page).

Nous devons admettre que les fautes de ce type étaient parfois commises dans les années 1980. Cet autre exemple le prouve : « Poète de la solitude, Reverdy est de ceux que le temps a rapproché de nous. » (Texte non signé, figurant sur la quatrième de couverture d’un recueil de poèmes de Pierre Reverdy que l’éditeur a intitulé Anthologie, ladite anthologie étant « établie par Claude Michel Cluny et présentée par Gil Jouanard » ; éditions de la Différence, collection Orphée, 1989.) À moins que ce non-accord ne soit dû à l’ignorance de la règle qui veut que le participe passé, construit avec avoir, s’accorde avec le COD antéposé, en l’occurrence le pronom relatif que.

Autre illustration assez ancienne du phénomène qui nous occupe : « Dans un des récits qui forme la Comédie de Charleroi, [Drieu] a admirablement exprimé les sentiments contradictoires qui se querellaient dans sa tête. » (Bernard Frank, La panoplie littéraire, éditions Flammarion, 1980, p. 197.) La mise au singulier du verbe de la relative est ici particulièrement absurde. Il faut plusieurs choses pour en « former » une autre, qui les englobe. La faute était-elle déjà commise dans la première édition de cet essai, publiée par Julliard en 1958 ? Je n’ai pas encore pu en consulter le texte.

 

Notre deuxième groupe de citations regroupe les phrases dans lesquelles la faute commise n’est pas seulement graphique, ou ne porte pas sur un seul mot.

Jacques Aubert, dans son introduction aux œuvres complètes de Joyce (dans la Pléiade !), a fait un choix aberrant : « Il est cependant moins important de s’interroger sur une incompréhension passée [de l’œuvre de Joyce] que sur une méconnaissance aussi actuelle que générale : car il est peu d’œuvres qui aient aussi bien réussi à décourager son lecteur. » (Jacques Aubert, au début du volume I des Œuvres de James Joyce dans la Bibliothèque de la Pléiade, « Introduction générale », éditions Gallimard, 1982, p. XI.) Il est peu d’œuvres qui aient aussi bien réussi à décourager leurs lecteurs. On peut se demander si Jacques Aubert n’avait pas d’abord écrit : « peu d’œuvres qui ait aussi bien réussi à décourager son lecteur » ; passant par là, un correcteur de chez Gallimard rectifie la première partie de l’énoncé mais oublie la deuxième…

Bernard-Henri Lévy, sans doute à la fin des années 1980, s’est entretenu avec Pierre Naville, surréaliste de la première heure. Le passage qui suit est extrait de l’entretien que Lévy a transcrit dans son livre intitulé Les aventures de la liberté. C’est la conclusion du témoignage de Pierre Naville sur Artaud : « Je pensais que [sic] Artaud était un des rares surréalistes qui avait accepté de pousser à l’extrême la situation [sic] physique et mentale dans laquelle il se trouvait. À l’extrême. Et il ne voulait jamais revenir en arrière. » (B.-H. Lévy, Les aventures de la liberté : Une histoire subjective des intellectuels ; Grasset, 1991, p. 67, et dans le Livre de Poche, p. 88.) Je perçois une contradiction entre « un des rares » et « à l’extrême ».

Si l’on pense que d’autres membres du groupe surréaliste se sont avancés jusqu’au même point de dénuement physique qu’Antonin Artaud, se sont risqués au cœur des mêmes zones où le corps et l’esprit cessent d’être perçus contradictoirement, etc., alors on écrira : « Artaud était un des rares surréalistes qui avaient accepté de pousser à l’extrême la situation physique et mentale dans laquelle ils se trouvaient. » Mais quels compagnons d’aventure pourra-t-on lui donner ? Il me semble que Pierre Naville a voulu dire autre chose : « Artaud offrait le rare exemple d’un surréaliste qui avait accepté de pousser à l’extrême la situation physique et mentale dans laquelle il se trouvait. »

Maintenant, j’espère qu’on me pardonnera la longueur de l’extrait qui va suivre. J’ai tenu à conserver dans la citation tous les éléments nécessaires à l’analyse de la construction qui apparaît en gras :

« Sur la piste de danse, une dizaine de filles ondulaient lentement sur une sorte de rythme disco-rétro. Les unes étaient en bikini blanc, les autres avaient enlevé leur haut de maillot pour ne garder que le string. Elles avaient toutes autour de vingt ans, elles avaient toutes une peau d’un brun doré, un corps excitant et souple. Un vieil Allemand était attablé à ma gauche devant une Carlsberg : ventre imposant, barbe blanche, lunettes, il ressemblait assez à un professeur d’université à la retraite. […] / Plusieurs machines à fumée entrèrent en action, la musique changea pour être remplacée par un slow polynésien. Les filles quittèrent la scène pour être remplacées par une dizaine d’autres, vêtues de colliers de fleurs à la hauteur de la poitrine et de la taille. […] / […] Le vieil Allemand fit un signe discret à l’une des filles qui attendait, toujours vêtue d’un string blanc, avant de remonter sur scène. Elle s’approcha aussitôt, s’installa familièrement entre ses cuisses. Ses jeunes seins ronds étaient à la hauteur du visage du vieillard, qui rougissait de plaisir. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 106-107.)

Ajouter une virgule entre « l’une des filles » et la relative « qui attendait » ne serait pas suffisant ; car ce sont toutes les danseuses du premier numéro qui attendent le moment de remonter sur la scène, et non pas seulement l’une d’entre elles. Il faudrait revoir toute la fin du passage, et par exemple écrire : « Le vieil Allemand fit un signe discret à l’une des filles qui attendaient avant de remonter sur scène. Toujours vêtue d’un string blanc, la fille s’approcha aussitôt », etc.

Pour finir, revoici Un trésor dans l’ombre, de René Reouven (p. 158) : « Il m’a alors jeté l’un de ces regards que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifié de “sanglant”, puis il est reparti d’un pas rapide. » Même si l’orthographe en paraît correcte, il serait absurde d’écrire : « l’un de ces regards que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifiés de “sanglants” ». Ici, la seule solution rationnelle consisterait à mettre : « Il m’a alors jeté un regard que les auteurs romantiques du dix-neuvième siècle auraient qualifié de “sanglant” ».

 

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