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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 19:32

Une erreur très répandue consiste à croire qu’un nom d’action est toujours suivi de la même préposition que celle avec laquelle se construit le verbe dont il dérive. En l’occurrence, ce n’est pas parce que cesser se construit avec un complément introduit par de, que le nom cesse peut se construire de la même façon… J’avais écrit cela, ou à peu près, dans Comment se construit « n’avoir de cesse » ? – et voilà qu’un an plus tard je découvre qu’un sympathique internaute, sur le forum du site de l’In-nocence, a vigoureusement critiqué mon affirmation :

Ah bon ? Alors

« L’effort de construire un monde meilleur » est fautif ?

« Votre projet de vous rendre au Japon » est fautif ?

« Interdiction de circuler » est fautif ?

L’auteur de ce blog est visiblement à la grammaire ce que Cécile Duflot est à la géographie.

Je sens que la comparaison avec la secrétaire nationale d’Europe-Écologie n’est pas flatteuse. Pourtant, je suis certain de ne pas m’être trompé à l’époque où j’ai fait mon article. Rouvrons le dossier.

 

Dans le doublage français du Parrain II, qui est arrivé sur nos écrans de cinéma en 1975, on entend (à 1 h 21 du début) le gangster Hyman Roth dire à Michael Corleone : « Les deux millions ne sont pas arrivés dans l’île. Je ne voudrais pas qu’on aille s’imaginer que toi tu bloques les capitaux parce que tu as une certaine méfiance des rebelles. »

Ce n’est pas parce que le verbe est se méfier de que nous devons accepter le choix de la préposition de après le nom méfiance. Dans le français normé pluriséculaire, c’est « méfiance à l’égard de » ou « méfiance envers » qui se dit.

Jean Echenoz commet exactement la même faute : « Arrivé à Colorado Springs, Gregor descend à l’hôtel Alta Vista. Sa méfiance des ascenseurs l’y fait s’établir au premier étage où il choisit la chambre 108 » (Des éclairs, éditions de Minuit, 2010, p. 98). Noter aussi le refus échenozien de distinguer entre relative explicative et relative déterminative, puisque la virgule grammaticale fait défaut entre étage et .

Voyez ces lignes de Gérard Guégan, racontant comment, en 1924, le jeune Jean Fontenoy recommandait ardemment à son ami Brice Parain la lecture des Pas perdus d’André Breton, qui venait de paraître, et quel accueil fut fait à ce conseil : « Brice le pondéré, malgré sa méfiance des déclarations excessives, et des idées non démontrables, croit Jean, le rêveur, quand il est question de littérature. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 96-97.)

Cette sclérose de la syntaxe touche bien d’autres substantifs.

Le narrateur principal de La possibilité d’une île, âgé d’environ quarante-cinq ans, est sur le point de se séparer de sa femme : « J’imaginais les humiliations qu’il me faudrait subir pour séduire n’importe quelle adolescente ; le consentement difficilement arraché, la honte de la fille au moment de sortir ensemble [ou plutôt : avec moi] dans la rue, ses hésitations à me présenter ses copains, l’insouciance avec laquelle elle me laisserait tomber pour un garçon de son âge. » (Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005, p. 85.) On parlerait plus naturellement de « ses hésitations avant de me présenter ses copains ».

Pendant une réunion, Nicolas Gredzinski, l’un des deux héros de Quelqu’un d’autre, observe un par un les cadres décideurs de l’entreprise où il travaille. Les portraits se succèdent. « Et celui qui s’endormait presque, embauché pour sa parfaite maîtrise du japonais et ses connexions à Tokyo, un homme qui pouvait lire Kawabata dans le texte, voir des films d’Ozu sans les sous-titres, et qui aurait pu faire profiter les autres de son enseignement zen. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, Gallimard, 2002 ; collection Folio, p. 105.) Or cela se dit : « connexions avec ».

Nous entendons se répandre la formule : « Toute ressemblance à des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. » En bon français, cela se dit : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ».

Autre exemple : chacun sait que le verbe complaire se construit avec la préposition à. Mais sait-on avec quelle préposition se construit le nom complaisance ?

« Presque toute sa vie, le Tsar avait consulté : ses oncles, sa femme, ses ministres, ses administrateurs, ses généraux. Il n’avait vraiment été lui-même que deux fois : quand il avait lancé son appel à la paix universelle et quand il avait pris le commandement de ses armées. Le reste du temps, il n’était que courtoisie, bonté, complaisance à autrui. » (Jacqueline Dauxois et Vladimir Volkoff, Alexandra, roman, éditions Albin Michel, 1994, p. 143.) En français, il faut dire : « complaisance envers autrui », comme on parle de « complaisance envers soi-même ».

Hélas, pourquoi s’embêterait-on encore à retenir une préposition différente pour le verbe et pour le substantif ?

C’est sans doute le même réflexe simplificateur qui a fait naître la construction « relation(s) à », qu’on trouve aujourd’hui partout : Optimisez vos relations aux autres, par exemple, est le titre d’un livre de Dominique Chalvin qui donne des conseils aux managers (éditions ESF, 2004). Mais n’oublions pas que des expressions comme : « sa relation aux hommes », « son rapport aux autres », font partie intégrante du langage des psychanalystes et de celui des philosophes depuis plusieurs décennies

« [Pascal] prend des notes pour une gigantesque fresque sur la condition humaine et son rapport à Dieu : Les Pensées. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 235.) La construction utilisée est appropriée à l’objet que la phrase évoque. S’il existe un lien entre l’homme et Dieu, ce lien est de nature intellectuelle plutôt que de nature sensible.

« Je fus, en effet, son adversaire local le plus constant en Corrèze. […] / Et que dire de mon rapport à Jacques Chirac durant ses deux mandats à l’Élysée ? Son élection en 1995 aurait pu signer ma perte. » (François Hollande, préface à l’essai Le dernier Chirac, par Bruno Dive, éditions Jacob-Duvernet, 2011, p. 11-12.) Manifestement, « mon rapport à » se distingue de « mes rapports avec ». Devons-nous comprendre que François Hollande évoque la notion intellectuelle qu’il se fait de Chirac, plutôt que le Chirac réel ? Nous pouvons aussi penser qu’il est fâché avec les dictionnaires.

 

Le fait que le nom dépendance a été tiré du verbe dépendre donne prétexte à la diffusion d’une construction encore plus aberrante :

« Mais à d’autres moments je me dis que tout ça [= l’amitié fusionnelle] n’existe pas, qu’on se crée des dépendances aux gens ; et puis de toute façon leur relation est biaisée à la base, comme celle de tant d’autres, pour cette bonne raison que Samuel est raide dingue de Popo [= Pauline ? Paulette ? Paule ?], ce qui malheureusement pour lui n’est pas réciproque. » (Claire Loup, Lycée out, Plon Jeunesse, 2010, p. 22.) Cette fois, la bizarrerie syntaxique ne résulte pas du transfert abusif de la construction du verbe sur la construction nominale, puisque dépendre se construit avec la préposition de. Que s’est-il passé ? Comment a-t-on pu décider d’accoupler le nom dépendance et la préposition à, alors que celle-ci n’introduit le complément d’objet d’aucun verbe commençant par le préfixe dé- ?

[Ajouté en 2016.] Aude Terray commet la même faute, lorsqu’elle raconte la première rencontre de Pierre Drieu la Rochelle et d’André Malraux, qui eut lieu en 1927 : « Pierre et André se reflètent. Ils ont en commun la complexité et les humeurs sombres, un père défaillant et la détestation de leur enfance, une première épouse juive et riche, la dépendance aux femmes et le besoin de se composer un personnage, la fascination pour le suicide. » (Aude Terray, Les derniers jours de Drieu la Rochelle, 6 août 1944-15 mars 1945 ; éditions Grasset, 2016, p. 120.)

Il est vraisemblable que les auteurs que je cite ont choisi cette incorrection-là (se créer des dépendances « aux » gens, avoir en commun la dépendance « aux » femmes) pour éviter les équivoques qu’aurait suscitées la construction que voici : « on se crée des dépendances des gens », « Ils ont en commun la dépendance des femmes » (le lecteur ne pouvant qu’hésiter entre la perception d’un génitif objectif et celle d’un génitif subjectif).

Or il faudrait dire : dépendance envers quelqu’un ou quelque chose, dépendance par rapport à quelqu’un ou à quelque chose, dépendance à l’égard de quelqu’un ou de quelque chose.

 

La construction normale du nom est parfois remplacée, sans raison valable, par celle de l’adjectif correspondant.

Nikolaï Drevin explique à Alex Rider la loi physique qui empêche les satellites et les stations orbitales de nous tomber sur la tête : « La réponse est une équation très simple qui repose sur le rapport entre leur vitesse et leur distance de la Terre. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Arkange, sixième aventure d’Alex Rider, éditions Hachette, 2005 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 237.) Un objet est distant d’un autre, deux choses sont distantes l’une de l’autre. Mais ce n’est pas parce que l’adjectif distant se construit avec la préposition de qu’on doit faire suivre le nom distance de la même préposition. Du reste, il est rare que distance soit employé pour désigner le fait d’être distant (d’un point ou d’un lieu). Le mot désigne généralement une longueur mesurable, l’étendue d’un écart entre deux points.

Il est néanmoins possible de parler de la distance d’une chose par rapport à une autre. Or, si la traductrice n’a pas voulu écrire : « leur distance par rapport à la Terre », c’est sans doute à cause de la répétition du nom rapport qui serait résultée de ce choix apparemment naturel. Mais elle aurait pu proposer autre chose. Par exemple ceci : « La réponse est une équation très simple qui repose sur le rapport entre leur vitesse et la distance qui les sépare de la Terre. »

De même, on a vu surgir dans les années 1980 l’étrange construction : « écart à (telle chose) », au lieu de la construction normale : écart par rapport à… Exemple : « C’est donc une démarche tout à fait fondée que d’étudier une expression linguistique en la définissant par son écart à la norme. » (Jean Molino et Joëlle Tamine, Introduction à l’analyse linguistique de la poésie, Presses Universitaires de France, collection Linguistique nouvelle, 1982, p. 122. Le texte est identique dans l’édition suivante : Jean Molino et Joëlle Gardes-Tamine, Introduction à l’analyse de la poésie, tome I : Vers et figures ; même éditeur, 1987, p. 129.)

Le mot fidélité, qui appartient à la même famille que méfiance, ne doit pas toujours être construit comme l’adjectif fidèle :

« Si Eastwood se distingue dans son travail par sa rectitude morale et sa fidélité à ses collaborateurs, son œuvre n’en offre pas moins des va-et-vient incessants. Eastwood est une ligne droite qui zigzague et qui rêverait d’être un cercle. » (Christian Authier, À l’est d’Eastwood, éditions de la Table Ronde, 2003, p. 10.)

S’il est permis de parler de fidélité « à des idéaux, à des convictions, à des idées », il est préférable d’éviter d’employer la préposition à lorsque le complément est un être animé. C’est alors la préposition envers qui s’impose : fidélité de quelqu’un envers ses collaborateurs.

Il y a des nuances qu’on a tort de sacrifier.

 

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Published by Forator
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