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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 18:22

Nous assistons à la confusion de plus en plus fréquente entre les pronoms y et en. Dans bien des cas, nous devons déplorer l’omission pure et simple du pronom y ou du pronom en.

 

1. Omission pure et simple :

Ces deux pronoms sont en train de disparaître de la langue orale… sauf après les pronoms relatifs dont et . « Tes chaussettes sont là où je les y ai mises », « J’ai vu le type dont tu m’en as parlé », etc. De telles phrases, si violemment incorrectes, sont moins rares qu’on ne le pense. Tobie Nathan écrit, dans Qui a tué Arlozoroff ? (Grasset, 2010, p. 109) : « Collée à Tel-Aviv, Jaffa en est à la fois ses racines et son inverse. » Comment une phrase pareille a-t-elle pu échapper à la vigilance des correcteurs ?… Mais fermons la parenthèse et venons-en à l’essentiel.

L’omission du pronom en ou du pronom y dans des phrases où ces mots avaient longtemps paru indispensables passe aujourd’hui pour normale. Lu sous le porche de l’école primaire de mon quartier, sur une affiche ornée d’un grand dessin d’enfant : « Pourquoi les kangourous ont-il une poche ? – Pour mettre leurs mouchoirs. » Au lieu de : « Pour y mettre ».

« Si le cadre général d’un “premier contact clientèle” est donc nettement circonscrit, il demeure donc toujours, hélas, une marge d’incertitude. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éditions Maurice Nadeau, 1994 ; collection J’ai lu, p. 21.) Écrire plutôt : « il y demeure »… En outre, cet ajout dissuaderait le lecteur de faire la supposition que le pronom il puisse se référer au groupe « le cadre général ». Et personne ne semble avoir remarqué la répétition fâcheuse de la conjonction donc.

Un employé du ministère de l’Agriculture vient d’interroger le héros-narrateur, et celui-ci s’apprête à répondre qu’il n’a pas la réponse à sa question : « Mais Tisserand, décidément en grande forme, me prend de vitesse : une étude vient de paraître sur le sujet, affirme-t-il avec audace […]. Malheureusement il n’a pas l’étude sur lui, ni même ses références ; mais il promet de lui adresser une photocopie, dès son retour à Paris. » (Extension du domaine de la lutte, J’ai lu, p. 60.) Le pronom en ne devrait pas être omis : « il promet de lui en adresser une photocopie ».

« Le lendemain, je ne suis pas allé travailler. Sans raison précise ; je n’avais simplement pas envie. » (Extension du domaine de la lutte, J’ai lu, p. 123.) Je n’en avais

« Michel était dans sa chambre ; elle poussa la porte et entra. Elle avait prévu de l’embrasser, mais lorsqu’elle amorça le geste il recula d’un bon mètre. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 61.) Lorsqu’elle en amorça le geste

« [L]a société érotique-publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 161 ; passage extrait de propos tenus par Bruno.) Mais satisfaction de quoi ? Il ne s’agit pas de la satisfaction personnelle en général, mais de l’action par laquelle on satisfait le désir. Pour faire disparaître l’équivoque que contient la phrase, il faut écrire : « tout en en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée » (ou : « tout en maintenant la satisfaction du désir dans… »).

« Il se dit qu’il aurait dû faire un enfant à Annabelle ; puis d’un seul coup il se souvint qu’il l’avait fait, ou plutôt qu’il avait commencé à le faire, qu’il avait tout du moins accepté la perspective ; et cette pensée le remplit d’une grande joie. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 284.) Qu’il en avait tout du moins accepté la perspective.

« Sur le chemin, je prends une bouteille de vodka au poivre pour faire plaisir à Jérôme. / Nous buvons quelques gorgées rouges et brûlantes. » (Tonino Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997 ; collection Folio, p. 149.) Nous en buvons quelques gorgées…

Échantillon plus ancien : « Gerbère a ôté ses lunettes à grosse monture d’écaille. Il essuyait les verres, très lentement, avec un mouchoir. Il était sûr de son effet. » (Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture, éditions Gallimard, 1972, collection Folio, p. 162.) Il en essuyait les verres…

On voit mal ce que de telles omissions sont censées ajouter au style !

Le solécisme est manifeste dans le texte suivant : « Au mois de septembre 2001, après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse qui avait causé la mort de trente personnes et blessé deux mille cinq cents autres, j’étais parvenu à convaincre trois victimes de tenir un “carnet d’hôpital”. J'y avais inséré des photos de leurs corps tailladés et brûlés. » (Thierry Hesse, Démon, roman, éditions de l’Olivier, 2009 ; collection Points, p. 20.) Or il faut dire : « et en avait blessé deux mille cinq cents autres ». Je crois que ce qui a pu inciter Thierry Hesse à omettre le pronom en, c’est l’idée selon laquelle il conviendrait d’éviter la répétition de l’auxiliaire, quand sont coordonnés deux verbes mis à un temps composé ; idée fausse, mais qui s’est beaucoup répandue.

Dans Qui a tué Arlozoroff ?, roman de Tobie Nathan, nous entendons le propriétaire d’un hôtel poser la question suivante, rapportée au style direct (p. 52) : « Cette table vous convient-elle ou préférez-vous une autre, plus près de la lumière ? » Au lieu de : « … ou en préférez-vous une autre » ; le personnage qui parle n’étant pas un rustre mais un homme d’une courtoisie raffinée. Plus loin dans le même roman (p. 271), nous lisons : « Débordé par le monstre de sept litres de cylindrée, Lowel-Baker avait perdu la maîtrise. » Le monstre dont il est question est un roadster Mercedes, que le dénommé Lowel-Baker est en train de conduire pied au plancher. C’est de cet engin que l’Américain a perdu la maîtrise. Alors pourquoi le pronom en ne précède-t-il pas le verbe « avait perdu » ?

Dans le dernier roman de Benoît Duteurtre, Le retour du Général (éditions Fayard), nous lisons, p. 55 : « À ma vive satisfaction, le premier médicament de la liste était un générique du Voltarène, et le deuxième une pilule pour la protection de l’estomac, auxquels s’ajoutaient un troisième et un quatrième dont la prescription me semblait excessive, mais qui répondaient à mon désir d’un remède de cheval et à la nécessité de soutenir l’industrie pharmaceutique. » Duteurtre aurait dû écrire : « auxquels s’en ajoutaient un troisième et un quatrième ». Le pronom relatif auxquels renvoie aux syntagmes coordonnés « le premier médicament », « le deuxième », situés à sa gauche. Mais ce pronom relatif ne peut pas de surcroît servir de substitut au nom médicament à l’intérieur des syntagmes situés à sa droite : « un troisième », « un quatrième ». Pour que ces adjectifs, nominalisés par l’adjonction de l’article indéfini, puissent soutenir l’ellipse du nom médicament (car il serait maladroit de le répéter), l’usage recourt normalement au pronom en. Et contrairement à ce que s’imaginent parfois nos contemporains, auxquels et en ne seront pas pléonastiques l’un par rapport à l’autre.

Dans l’Album Georges Simenon, Pierre Hebey commence par raconter l’enfance du futur créateur du commissaire Maigret. Le premier mouvement du père de Georges, en rentrant chez lui après sa journée de travail, était d’attiser machinalement le feu dans le poêle du salon. Puis on lit cette phrase : « Le second mouvement était de s’asseoir dans son fauteuil d’osier pour lire le feuilleton de son journal jusqu’au jour où il trouva, bien installé, l’un des pensionnaires de sa femme. » (Album Simenon de la Bibliothèque de la Pléiade, iconographie choisie et commentée par Pierre Hebey ; éditions Gallimard, 2003, p. 27.) On ne s’explique pas l’absence du pronom y dans la subordonnée relative. Faut-il attribuer cette faute à Pierre Hebey, ou à l’ingérence d’un correcteur ignare qui aura jugé qu’après n’importe quel il convient d’ôter le y ? Or ce pronom relatif a pour antécédent le nom « jour », et pas le complément circonstanciel « dans son fauteuil d’osier ». C’est à ce complément circonstanciel qu’il aurait fallu donner un substitut, en recourant au pronom y.

 

2. Confusion entre y et en :

Après avoir repoussé les avances d’un condisciple de son lycée, venu lui proposer de former avec lui une petite cellule terroriste, le héros adolescent médite sur l’amitié : « L’idée d’une société secrète me déplaisait […] ; et si l’amitié ne me semblait pas avoir besoin du terrorisme pour exister, elle n’était plus possible dès lors que le sentimentalisme s’en mêlait. » (Richard Millet, La Confession négative, Gallimard, 2009, p. 365.) Écrire plutôt : « s’y mêlait » (= dès lors que le sentimentalisme se mêlait à l’amitié).

Autre faute, très répandue chez les écrivains : « il en va de » est très souvent employé à la place d’« il y va de ». Par exemple sous la plume d’Olivier Maulin, dans Les Évangiles du lac, p. 165 : « Il en va de l’avenir de nos enfants ». Ou sous celle de Benoît Duteurtre, dans Les pieds dans l’eau (Gallimard, 2008), p. 108-109 : « Et lorsqu’on leur demande pourquoi ils veulent araser ces talus au milieu des champs, ils répondent qu’il faut bien “que les camping-cars puissent se croiser” ; et lorsqu’on leur demande pourquoi il est important que les camping-cars se croisent, ils répondent qu’il en va de l’accroissement du tourisme ; et quand on leur demande en quoi l’accroissement du tourisme est utile pour cette commune, ils répondent qu’il en va du commerce local ; et quand on leur rétorque que le commerce local n’existe plus et que les touristes vont tous à l’hypermarché de la ville voisine, ils répondent que c’est une question d’activité. » (C’est l’auteur qui souligne mais c’est moi qui mets en gras.)

Nous aurions préféré trouver : « il y va de l’accroissement du tourisme… il y va du commerce local » (ou plutôt : « de la survie » de ce commerce). Une phrase longue, progressant par rebonds successifs de la réflexion, peut perdre de son pouvoir de persuasion à cause de quelques bourdes.

 

3. Utilisation du pronom en ou du pronom y dans des phrases où il aurait fallu recourir au pronom lui ou elle, précédé de la préposition de ou de la préposition à :

Entendu à la radio. « Les Américains : on aura encore besoin d’eux, comme on en a eu besoin par le passé. » Cette reprise par en du syntagme d’eux se justifie ici par la recherche de l’euphonie et par l’absence de toute ambiguïté sémantique. Le pronom en devrait pourtant renvoyer à des animés humains le moins souvent possible ; il devrait être réservé aux inanimés et aux animés non humains.

Morgan Sportès commet cette faute constamment : « En général Oma [= grand-maman] les laisse poireauter sur le pas de la porte, leur donnant un peu de pain pour s’en débarrasser, ou leur accordant un coin de grange où dormir. » (L’aveu de toi à moi, Fayard, p. 235). Il ne s’agit pas de se débarrasser du pain, mais des soldats errants. Donc : « se débarrasser d’eux ».

« C’était une étrange élite que Rubi côtoyait ainsi dans cette pension accrochée au flanc des Alpes bavaroises : bourgeois, aristos, artistes, qui avaient valsé, périlleusement, entre le nazisme, dont ils ne voulaient plus, et le communisme, qui n’en voulait pas. » (Ibid., p. 277.) Qui ne voulait pas d’eux.

« Roosevelt rejette alors cette découverte, il ordonne la destruction du rapport ; et quand Earle insiste pour le publier, le président lui intime l’ordre par écrit de ne pas le faire, puis s’en débarrasse en l’affectant aux îles Samoa. » (Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, collection L’Infini, 2009, p. 171.) Écrire ici, ne serait-ce que pour dissiper toute ambiguïté : « se débarrasse de lui » (de l’homme Earle, pas de son rapport).

« Celui sur lequel nous avions jeté notre dévolu, nous désirions tout lui prendre, le dévorer, qu’il n’en reste rien. » (Pierre Jourde, Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 83.) Le fait que les personnages veuillent ici réduire leur souffre-douleur à l’état de chose innommable suffit-elle à légitimer ce en mis pour de lui ?

« Le monde littéraire est un de ceux où il est le plus facile d’acquérir une réputation de mauvais garçon, et Houellebecq s’y est dûment attelé. Quand une journaliste du Times est venue le rencontrer pour en faire le portrait, il s’est soûlé jusqu’à l’effondrement, s’est écroulé, tête la première, dans son dîner, et lui a dit qu’il ne répondrait à ses questions que si elle couchait avec lui. » (Raphaëlle Leyris traduisant un article de Julian Barnes, « Haine et hédonisme : L’art insolent de Michel Houellebecq » ; dans Les Inrockuptibles, numéro hors-série consacré à Houellebecq, mai 2005, p. 31.) Une journaliste du Times est venue le rencontrer pour faire son portrait.

Houellebecq lui-même remplace fréquemment le pronom ils ou elles (du pluriel) par en : « Plusieurs femmes avaient croisé mon chemin ; je n’en conservais aucune photo, ni aucune lettre. Je n’avais pas non plus de photos de moi : ce que j’avais pu être à quinze, vingt ou trente ans, je n’en gardais aucun souvenir. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 175.) Dans la première de ces deux phrases, il aurait été plus grammatical d’écrire : « je ne conservais d’elles aucune photo ». Dans la deuxième phrase, en revanche, le pronom en est tout à fait à sa place.

Le pronom y, par sa discrétion, se prête à des abus similaires : « Depuis, François ne peut pas la [= Nicole] rejoindre sans avoir le cœur qui bat. / Lui qui cherche toujours de nouvelles conquêtes, il ne pensait pas qu’il y serait si attaché. » (Raphaëlle Bacqué, Le dernier mort de Mitterrand, Grasset et Albin Michel, 2010, p. 93.) Au lieu de : « qu’il serait si attaché à elle ».

« Il n’était pas certain que la société puisse survivre très longtemps avec des individus dans mon genre ; mais je pouvais survivre avec une femme, m’y attacher, essayer de la rendre heureuse. » (Houellebecq, Plateforme, J’ai lu, p. 320.) M’attacher à elle, m’attacher à une femme. Ici, la présence de l’article indéfini a pu favoriser le choix du pronom y

En revanche, l’emploi du pronom en dans la phrase suivante est tout à fait logique : « [Le gestapiste] explique à Jan Karski qu’il ne laisse jamais sortir personne sans en avoir tiré la vérité. » (Haenel, Jan Karski, p. 73.) Ici, on n’aurait pu écrire ni « de lui » ni « d’elle ».

 

Dans la langue classique, y et en représentaient aussi bien les noms de choses que les noms désignant les êtres humains. « Ne vous y fiez pas » pouvait très bien signifier : « Ne vous fiez pas à cet homme. » C’est pour éviter les équivoques que les écrivains se sont mis à séparer nettement l’emploi d’à lui (à elle) et celui du pronom y. Comme je l’ai indiqué ailleurs (voir Le participe peut-il être apposé à un nom auquel il ne se rapporte pas sémantiquement ?), le système syntaxique et orthographique du français s’est bel et bien amélioré au fil des siècles, du moins jusqu’à une époque récente.

Une phrase comme celle-ci, normalement, n’offre plus la moindre ambiguïté : « Son insolence m’a agacé ; j’y ai répondu par la fermeté. » Comme nous l’explique Joseph Hanse : lui renverrait à l’insolent. (Hanse et Blampain, Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, troisième édition, Duculot, 1994, p. 954, dans l’article « Y »).

 

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Published by Forator
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commentaires

Maginhard 27/04/2012 14:44

« Pourquoi les kangourous ont-il une poche ? – Pour mettre leurs mouchoirs. »
C'est le verbe "mettre" qui, par son flou, fait attendre l'indication d'un lieu.
On ne dit guère : « je vais mettre mon mouchoir » sans indication de lieu.
De même pour le verbe “placer”.

Mais on peut dire : « Je vais ranger mon mouchoir » sans indication de lieu. C'est l'acte de ranger qui est l'objet de la circonstancielle finale.
Bref, l'esprit attend l'indication du lieu pour faire de “mettre” le synonyme de “ranger”.
Ce qu'on pourrait théoriser ainsi : “ranger” est une action sur le mouchoir, tandis que “mettre” ou “placer” ne sont que des actions qui concernent le mouchoir, et qui veulent l'indication du lieu
pour parfaire le sens.

Malgré cela on dira bien :
« Nous avons fondé une société commerciale. J'ai mis 100 000 euros. »
Pourquoi ? Ce n'est pas parce que la destination des 100 000 euros est précédemment énoncée (ce qui justifierait, à l'égal, la phrase des kangourous), mais parce que dans le vocabulaire des
financiers et dans celui des joueurs, “mettre” a contextuellement le sens spécial de “mettre en capital” ou d'“ajouter à la mise”. De même “placer”.

Bref, j'abonde dans votre sens ; ce qui m'a intéressé, c'est que c'est très subtil.

Forator 27/04/2012 20:19



Votre analyse est remarquablement approfondie. Je ne vais jamais aussi loin que vous dans la recherche des causes.


Je désire néanmoins revenir sur l’un des points que vous avez développés. En effet, je reste persuadé que si l’on prétend user d’un français soigné, régulier, on ne
saurait écrire simplement : « J’ai mis 100 000 euros », sans autre complément, et qu’il est nécessaire d’ajouter : « dans le capital » (sous-entendu : de
cette société).