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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 14:52

Dans un précédent billet, Oubli de certains compléments nécessaires, l’omission du pronom personnel COD a déjà été évoquée, à propos de deux phrases de Laurent Mauvignier. Ce trait était-il déjà attesté dans le parler familier ou argotique d’autrefois ? Il me faudra vérifier ce point, par exemple en lisant enfin Mort à crédit, logé depuis vingt ans au cœur d’un des rayonnages de ma bibliothèque. Mais quel que soit son degré d’ancienneté, cette particularité est en train de s’enraciner profondément dans le français courant.

On peut observer cette omission dans une page hilarante du recueil de bandes dessinées et de dessins d’humour de Reiser intitulé Vive les vacances !, paru en 1982 aux éditions Albin Michel. Un père de famille, après avoir provoqué un gigantesque carambolage de voitures sur la route des vacances, oblige son jeune fils à descendre de l’automobile familiale et à s’avancer vers les autres conducteurs de la file, qui sont écumants de colère à côté des carrosseries embouties de leurs véhicules : « La plupart de ces gens-là n’iront pas en vacances cette année… Donc, ils n’auront pas besoin de leurs palmes… DONC, si tu vas le demander gentiment, il s’en trouvera bien un dans le groupe pour t’en filer une paire. Tu leur diras qu’on leur renverra par la poste… Allez, fonce ! »

Autre bande dessinée particulièrement savoureuse, la série des Nombrils offre un reflet fidèle de cette tendance, qui s’est imposée dans le langage des jeunes gens d’aujourd’hui, garçons et filles, tendance d’autant plus irrépressible qu’une sorte d’hostilité envers la langue des adultes favorise chez les adolescents une perpétuelle rivalité à qui parlera le plus vite, à qui prononcera le maximum de syllabes en un minimum de temps. Les personnages principaux de la série sont trois adolescentes, scolarisées dans ce qui ressemble vaguement à un lycée américain. Les auteurs, Marc Delaf et Maryse Dubuc, sont québécois mais la langue qu’ils transcrivent dans les bulles de leurs vignettes est le français d’aujourd’hui, finement écouté, et tout à fait conforme à celui que j’entends parler au quotidien, quelle que soit la région où je séjourne.

« Ha ! ha ! Elle me fait penser à quelqu’un… Tiens, je vais lui offrir ! » (Mélanie à Dan, à propos d’une statuette africaine, dans l’album nº 4, Duel de belles, éditions Dupuis, 2009, p. 5.)

« DAN : Comment ça, ton iPod ? Tu lui as offert pour son anniversaire. J’étais là. – KARINE : Je lui ai pas offert. Elle me l’a pris. C’est une sale habitude qu’elle a… Rends-le-moi. Tout de suite. – DAN : Karine, ça se fait pas ! C’est un cadeau… – MÉLANIE : Ça va, Dan. Je vais lui rendre. » (Échange à trois personnages : Dan, Karine et Mélanie ; ibid., p. 29.) Il est intéressant d’observer le maintien du pronom COD dans la phrase où le complément d’attribution est à la première personne et dans la phrase qui est à l’impératif.

Cette omission s’introduit dans la prose des grands quotidiens et magazines parisiens, comme le montre cet extrait d’un article de Bruno Corty, « Les masques de Gary » (Le Figaro du jeudi 2 décembre 2010) : « En 1956, il obtient le prix Goncourt pour Les Racines du ciel. Ce gaulliste fervent supporte mal son époque. Il fustige le “nouveau roman”. La critique lui fait payer en l’ignorant. »

Julian Barnes explique que Plateforme, de Houellebecq, contient trois « explosions verbales » (sic) contre l’islam : « La première est celle d’Aïcha, qui se lance sans qu’on lui demande dans une dénonciation de son père abruti par le pèlerinage de la Mecque et de ses frères inutiles […]. » (Raphaëlle Leyris traduisant un article de Julian Barnes, « Haine et hédonisme : L’art insolent de Michel Houellebecq » ; dans Les Inrockuptibles, numéro hors-série consacré à Houellebecq, mai 2005, p. 35.) Sans qu’on le lui demande, ou plutôt : sans qu’on le lui ait demandé ; ou encore : sans qu’on lui ait rien demandé.

Dans le roman Plateforme lui-même, on pouvait déjà lire ceci : « À la fin du mois d’octobre, le père de Jean-Yves mourut. Audrey refusa de l’accompagner à l’enterrement ; il [= Jean-Yves] s’y attendait d’ailleurs, il ne lui avait demandé que pour le principe. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; collection J’ai lu, p. 277.) Audrey est la femme du dénommé Jean-Yves. En bon français : « il ne le lui avait demandé que pour le principe » ; ce pronom le voulant dire : qu’elle l’accompagne à l’enterrement.

Voici quelques paroles d’un personnage de roman, rapportées au style direct : « – Il a porté plainte, et on a retrouvé le dessin [de Watteau] chez Cécile Tesseydre après une perquisition. Elle a juré que la vieille lui avait donné, qu’elle avait même laissé un papier signé de sa main, mais on ne l’a jamais retrouvé. » (Tonino Benacquista, Le serrurier volant, illustré par Tardi ; éditions Estuaire, 2006, réédité dans la collection Folio en 2008, p. 126.) L’omission du pronom COD s’harmonise mal avec le maintien, peu après, de l’adverbe ne.

Sylvain Tesson, dont la prose approche de la perfection grammaticale, écrit pourtant dans Une vie à coucher dehors, le recueil de nouvelles qu’il a publié aux éditions Gallimard en 2009 : « Un jour, mon fils Ed m’a lu un article où l’on décrivait le cochon comme un animal sensible et altruiste, aussi intelligent que le chien et très proche de l’homme en termes génétiques. Il m’a montré le journal avec un regard de défi. Je lui ai arraché et lui ai dit de ne plus jamais parler de ces choses. » (Une vie à coucher dehors, « Les porcs », Folio, p. 43.) Je le lui ai arraché

Michel Tournier lui-même a laissé surgir, au milieu de sa prose dense et soignée, ce trait de pure rusticité syntaxique. Un oiseau vient d’arracher le dernier poil de la barbe du roi Barbedor, l’emportant dans son bec : « Le roi se leva furieux et fut sur le point de convoquer ses archers avec l’ordre de s’assurer de l’oiseau et de lui livrer mort ou vif. » (Michel Tournier, « Barbedor ou la succession », dans Gaspard, Melchior & Balthazar, éditions Gallimard, 1980 ; collection Folio, p. 118.) Le texte de l’édition originale (collection NRF, 1980, p. 114) donnait cependant : « […] et de le lui livrer mort ou vif. » 

Dans la bande dessinée Le soleil naît derrière le Louvre, adaptation et dessin d’Emmanuel Moynot, couleurs de Laurence Busca (d’après le roman de Léo Malet et les personnages de Tardi. Casterman, 2007), nous lisons à la page 8 : « Qu’il fasse une petite java à Paris de temps en temps, son mari, elle était pas contre, Émilie. Ce qu’il aurait pas fallu, c’est que ça dure. On se met vite à jaser, dans la bonne société de Limoges… Alors, si je pouvais lui réexpédier par retour du courrier… Je l’avais retrouvé d’autant plus facilement qu’il ne se cachait pas… »

On peut comparer avec le passage correspondant du roman de Léo Malet (Le soleil naît derrière le Louvre, 1954 ; réédité en 1998 par Fleuve Noir, p. 16) : « Qu’il prît un peu de bon temps, elle n’était pas contre – la vie de province n’est pas toujours drôle et le printemps c’est le printemps, surtout pour un quinquagénaire (elle était très compréhensive, Mme Lheureux, et devait aimer beaucoup son mari) –, mais elle ne voulait pas que la plaisanterie s’éternisât. C’était une question de dignité. Pour elle. Alors, si je pouvais retrouver son mari et le remettre dans le train à destination de Limoges… Elle ajoutait quelques détails qui ne me servirent pas à grand-chose […]. » Aucune omission de l’adverbe ne, recours spontané à l’imparfait du subjonctif… On observe beaucoup de choses, lorsqu’on copie quelques lignes d’un roman des années 1950 qui est supposé refléter la langue populaire de son époque !

Les phrases de la bande dessinée de Moynot constituent un résumé nécessaire du texte de Malet, mais elles sont aussi un reflet du français familier d’aujourd’hui, et non de celui que les personnages étaient censés parler au moment où se situe l’action.

Dans On liquide et on s’en va, un San-Antonio paru en 1981, l’ellipse du pronom COD n’est pas davantage pratiquée que dans la prose de Léo Malet. On y lit, par exemple : « – Un type est venu, hier soir, tard dans la soirée, vous demander l’adresse de vos chers protégés, et vous la lui avez donnée, exact ? » (Éditions Fleuve Noir, p. 27-28.)

Nous constatons cette ellipse du pronom personnel COD lorsque deux conditions sont réunies : que le verbe se construise habituellement avec deux pronoms complément, l’un d’objet direct et l’autre d’objet second (qu’on nomme aussi complément d’attribution) ; et que les deux pronoms objet soient des pronoms de la troisième personne.

Au fond, l’ellipse résulte d’un banal phénomène de paresse articulatoire. Dans la séquence « le lui », « la lui », « le leur », « la leur », « les lui » ou « les leur », le pronom qui porte le moins d’accent tonique a tendance à disparaître. Ce n’est pas parce que le verbe est à l’impératif que le pronom COD est maintenu dans la phrase de Karine : « Rends-le-moi » ; mais simplement parce que l’un des pronoms est de la première personne. « Tu lui rends » ou « Rends-lui » sous-entendent un le, un la ou un les qui renvoie à un nom exprimé dans l’une des phrases précédentes. « Tu me rends », avec le sens de : « Tu me le rends », ne se dirait pas. En tout cas, pas pour le moment

Sylvain Tesson supprime encore le pronom objet dans une autre nouvelle du recueil Une vie à coucher dehors. Piotr, un ancien soldat, a été invité au domicile du lieutenant sous les ordres duquel il avait combattu pendant la Seconde Guerre mondiale. À eux deux, ils vident plusieurs bouteilles de vodka dans l’appartement où le lieutenant habite avec sa femme. « À trois reprises, sa femme était sortie de la chambre à coucher pour engueuler son homme et exiger que Piotr débarrassât le plancher. Elle était blonde et grasse en son peignoir. Piotr avait saisi la bouteille et lui avait lancé au visage. La femme s’était écroulée. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « Le lac » ; Gallimard, collection Folio, p. 90.) Chacun peut constater que le participe « lancé » est mis au masculin. L’auteur peut ainsi donner l’illusion de s’être soumis aux règles élémentaires de l’accord du participe passé. Mais, au fond, cette apparence de rigueur dans l’orthographe ne fait que mieux souligner les dommages qui sont infligés à la syntaxe, et à la logique, par l’ellipse du pronom la.

Nos contemporains vont jusqu’à pratiquer l’ellipse du pronom COD lorsque le COS n’est pas un pronom personnel. Exemple, récemment entendu : « Les tracts sont imprimés. J’en prends pour distribuer à mes collègues. » Est-ce parce qu’on a pris l’habitude de dire familièrement : « J’en prends pour leur distribuer », que la construction « pour distribuer à mes collègues » est devenue possible ? 

L’ellipse se produit aussi en l’absence de tout COS.

Dans un petit roman pour enfants, Christian Oster met en scène un ours et un lapin qui s’apprêtent à partir ensemble en promenade. L’ours, qui a l’intention de rapporter des champignons, s’est muni d’un panier. « Bien sûr, [l’ours] se faisait parfois du civet de lapin aux champignons, et le lapin savait que certains animaux aimaient les champignons, mais pas forcément pour manger avec du lapin. » (Christian Oster, Promenade avec un lapin, l’École des loisirs, collection Mouche, 2010, p. 18-19.) Au lieu de : « pour les manger avec du lapin ».

Une autre illustration de ce curieux phénomène nous sera fournie par un dialogue entre Jenny, jolie fille écervelée, et sa petite sœur, dans Duel de belles, p. 30. Il faut savoir qu’une capsule spéciale, vissée sur une canette de Pop-Cola (parmi des millions !), permet de gagner un voyage pour deux à Los Angeles. Dans l’espoir de tomber sur la fameuse capsule, Jenny a fait provision d’une montagne de canettes de Pop-Cola et, comme le révèle la dernière phrase de notre extrait, elle est très fière d’avoir congelé, dans de petits pots de yaourt vides, les litres de boisson gazeuse qui étaient contenus dans les canettes de Pop-Cola déjà ouvertes… « LA PETITE SŒUR : Ah, super ! T’as claqué tout le budget épicerie en Pop-Cola ! Genre maintenant on crève de faim. – JENNY : Tsss ! T’inquiète, j’ai pensé à tout ! On n’a qu’à mettre au congélo et hop ! on a de la bouffe pour des mois ! »

L’ellipse du COD s’effectue assez facilement et depuis longtemps dans des phrases comme : « Dis », « Donne », « On range », « Vous nettoierez », etc. Selon la même logique, la formulation : « On met au congélateur » doit pouvoir remplacer : « On le (la, les) met au congélateur ». Mais le caractère familier de la phrase de Jenny se renforce du fait que le pronom COD sous-entendu avant le verbe mettre ne renvoie qu’approximativement au dernier substantif exprimé dans le texte qui précède, c’est-à-dire dans les paroles de la petite sœur. Devons-nous comprendre : « On n’a qu’à mettre au congélo une partie de ce Pop-Cola », « tout ce Pop-Cola », ou alors « tout le Pop-Cola que nous n’aurons pas réussi à boire aujourd’hui » ? Dans l’album, les dessins aident bien à se représenter l’étendue des dégâts.

 

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Published by Forator
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