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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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2 mai 2010 7 02 /05 /mai /2010 19:02

L’écrivain François Bégaudeau a fait d’un jeune professeur de français le narrateur de son roman Entre les murs, paru en 2006. Comme l’auteur à l’époque, ce professeur travaille dans un collège classé en zone d’éducation prioritaire. Du reste, quand il parlait de son livre à des journalistes, Bégaudeau expliquait qu’il avait en quelque sorte composé une autofiction et que son narrateur-personnage n’était guère différent de lui-même.

Ce narrateur, ou l’auteur, tel qu’il se décrit, est un professeur qui n’admet pas la plus petite offense faite à son autorité, mais qui éprouve beaucoup de lassitude à chaque fois qu’il doit consacrer son énergie et son intelligence à une leçon de grammaire. On n’ira pas jusqu’à dire qu’il renonce sans trop de scrupules à l’impératif de transmettre des connaissances, oh non… Pourtant, le seul pouvoir qui reste au « prof », dans Entre les murs, ce n’est plus le pouvoir d’enseigner et d’évaluer des connaissances, c’est celui d’avoir le dernier mot lors des discussions animées et parfois tendues qui naissent entre lui et ses élèves.

Mon intention, en recopiant cet extrait, n’est pas de fustiger le langage des « jeunes de cités », que l’écrivain restitue et recrée avec une précision hallucinante. Je désire simplement donner un aperçu de la leçon de grammaire, scène récurrente du livre. Bégaudeau s’efforce d’en tirer à chaque fois le maximum d’effets comiques, en n’épargnant ni les adolescents, ni le professeur évidemment incapable de défendre le bien-fondé de son propre enseignement. On en jugera par cet extrait, dans lequel le narrateur se dépeint face à une classe de troisième.

Que pense François Bégaudeau, professeur de français, de la disparition des temps antérieurs ou de l’inflation du subjonctif ? Pas grand-chose. Au fond, il ne voit pas le problème.

 

J’errais entre les tables, posant sans regarder mes yeux sur les cahiers masqués par les coudes à mon passage. Je m’ennuyais.

– Bon allez on corrige. Donc, une phrase avec « après que ». Hadia qu’est-ce que tu nous proposes ?

Boucles d’oreilles en plastique noir tachetées de cœurs roses.

– Après qu’il soit allé à l’école, il rentra chez lui.

Ayant noté au tableau sur [sic] sa dictée, je me suis reculé. […]

– Hier j’ai dit qu’après « après que » on met l’indicatif. Pourquoi ? Parce que le subjonctif exprime des choses hypothétiques, des actions pas sûres. […] Quand on utilise « après que », c’est que l’action a eu lieu puisqu’on est après, donc on met l’indicatif. Donc là comment on va faire ? Cynthia encore.

Pink [brodé en rose sur le tee-shirt noir de Cynthia].

– Euh. Après qu’il alla à l’école, il rentra chez lui.

Je notais à mesure au tableau.

– Bon, tu as mis l’indicatif, c’est bien. Le seul petit truc, et c’est la deuxième chose qui allait pas dans la phrase d’Hadia, c’est qu’en fait on utilise pas le passé simple dans ce cas-là. On utilise plutôt le passé composé [sic], donc ça donne ?

Pink.

– Euh… après qu’il est allé à la piscine, il rentra.

– Oui mais non. Il faut le mettre partout, le passé composé.

– Euh… après qu’il est allé à la piscine, il a rentré.

[…]

C’est à ce moment qu’Alyssa s’est dressée.

– Mais m’sieur, c’est pas obligé l’action elle est déjà faite quand on utilise après que.

Merde.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ben par’emple si je dis il faudra que tu manges après que… après que j’sais pas, à ce moment-là ça veut dire le gars il a pas encore fait, alors là on utilise le subjonctif normalement.

– C’est vrai que dans ce cas-là on pourrait utiliser le subjonctif [sic], mais en fait non. Dans ce cas, on utilise un drôle de temps [sic] qui s’appelle le futur antérieur. Après que tu auras fait du sport, il faudra que tu manges.

– C’est pas logique.

– On peut dire ça, oui, mais tu sais cette règle avec « après que » personne la connaît et tout le monde fait la faute, alors c’est pas la peine de trop se casser la tête dessus.

   

F. Bégaudeau, Entre les murs, éditions Verticales

(Gallimard), 2006, p. 24-26. Ponctuation respectée,

ainsi que l’omission de la négation ne.

 

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Published by Forator
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