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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 18:29

 

1. Ellipses irrégulières et néanmoins admises :

 

Il est préférable d’expliciter les auxiliaires et les pronoms personnels complément d’objet, lorsque les verbes coordonnés ou juxtaposés requièrent des constructions différentes, même si ces différences de construction ne sont ni audibles ni visibles.

Un Léo Malet, par exemple, écrivait en toute connaissance de cause : « Elle m’avait assommé – j’avais respiré son parfum –, mais m’avait laissé la vie. » (Léo Malet, Le soleil naît derrière le Louvre, 1954 ; réédité en 1998 par Fleuve Noir, p. 215.) Le premier me est le complément d’objet direct du verbe « avait assommé », tandis que l’autre est le complément d’objet second du verbe « avait laissé ».

À vrai dire, c’est ici la proposition ajoutée entre tirets qui obligeait à expliciter le pronom personnel COD et donc à répéter l’auxiliaire. Mais nous devons savoir qu’en l’absence de cette parenthèse, la construction que voici aurait pu être acceptée : « Elle m’avait assommé mais laissé la vie. »

Eh oui !

Cette ellipse d’éléments syntaxiques n’est pas très régulière, mais elle est attestée depuis fort longtemps, même dans la langue des grands écrivains.

 

Expliciter les auxiliaires et les pronoms personnels complément d’objet est préférable, mais ce n’est pas une obligation absolue. Maurice Grevisse et André Goosse, dans la douzième édition du Bon usage, celle que j’ai sous la main, l’affirment très clairement, en appuyant cette affirmation sur des exemples littéraires d’une qualité incontestable. Je citerai l’essentiel de leur démonstration :

Si le pronom complément a deux fonctions différentes (objet direct d’une part, objet indirect de l’autre), il est souhaitable, pour la régularité de la construction, qu’il soit répété (ou, dirai-je plus précisément, exprimé devant le second verbe) : « Untel me blesse et me nuit », « Il se blesse et se nuit », « Il nous a jugés et nous a pardonné », etc.

Il n’est pas rare pourtant – ajoutent Grevisse et Goosse –, même chez des auteurs excellents, qu’avec un verbe à un temps composé, le sujet, le pronom personnel complément et l’auxiliaire ne soient pas répétés, alors que ce pronom personnel a une double fonction : « Nous ne nous sommes jamais écrit ni revus » (J.-J. Rousseau, Confessions, livre I) ; « Personne ne m’avait regardée ou marché sur le pied » (Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, X) ; « Quels sont aussi les livres qui m’ont le plus touché ou plu » (Léautaud, Journal, 22 mai 1904) ; « Il m’a pris par le cou et demandé pardon » (G. Duhamel, Les plaisirs et les jeux, p. 150).

Et je n’ai cité qu’une partie des nombreux extraits collectés par Grevisse pour illustrer ce point ! Voir Le bon usage, édition de 1988, p. 401 (§ 260, e) et p. 1031 (§ 649).

 

Bernard Frank, lui aussi, a omis d’expliciter un pronom (et de répéter un verbe auxiliaire) : « Bourrieu regardait le tapis. Il se serait volontiers couché dessus et mis des poufs sur la tête. » (Bernard Frank, Les rats, Flammarion, 2009, p. 391 ; première édition : la Table Ronde, 1953.) Se est le refléchi direct devant « serait couché » et le réfléchi indirect devant « (serait) mis ».

Dans l’un de ses plus beaux essais sur la littérature, Jean Dutourd écrit : « Et j’ajouterai qu’il y a quelque chose d’émouvant dans la réunion de ces quatre noms, de ces quatre personnages d’extractions si diverses, le noble duc [= Saint-Simon], l’ouvrier [= Restif], le lion [= Balzac] et le jeune demi-Juif fin de siècle [= Proust] choisis par le destin pour être les peintres des quatre sociétés qui se sont succédé et parfois superposées dans notre pays. » (Jean Dutourd, Le bonheur et autres idées, article « Restif », éditions Flammarion, 1980, p. 173-174 ; article récemment réédité dans La chose écrite, Flammarion, 2009, où l’on trouvera cette phrase, sans modification d’aucune sorte, à la page 450.) Le pronom se est mis en facteur commun devant « sont succédé » et « (sont) superposées », alors qu’il est pronom réfléchi indirect dans le premier cas et réfléchi direct dans le second cas.

L’absence d’un pronom m’a heurté dans ce passage de Patrick Modiano : « Supposons que l’on vous ait transporté là les yeux bandés, que l’on vous ait installé à une table, enlevé le bandeau et laissé quelques minutes pour répondre à la question : Dans quel quartier de Paris êtes-vous ? Il vous aurait suffi d’observer vos voisins et d’écouter leurs propos et vous auriez peut-être deviné […]. » (Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007, Folio, p. 10.) Les deux premières occurrences du pronom vous qui s’y présentent sont COD de deux verbes transitifs directs (« ait transporté », « ait installé »). Or les verbes suivants, « (ait) enlevé » et « (ait) laissé », requièrent un vous exerçant la fonction de COS.

La phrase aurait pu être : « Supposons que l’on vous ait transporté là les yeux bandés, que l’on vous ait installé à une table, que l’on vous ait enlevé le bandeau et laissé quelques minutes pour répondre à la question… » (le remplacement de « que l’on » par « qu’on » ne me paraît pas indispensable).

« Les deux hommes [= François Mitterrand et Jean-Edern Hallier] s’étaient rapprochés et séduits au point que, au lendemain de la présidentielle, Hallier clamait partout : “Je vais être le Malraux de Mitterrand, ce n’est qu’une question de jours !” » (Raphaëlle Bacqué, Le dernier mort de Mitterrand, Grasset et Albin Michel, 2010, p. 175.) Les deux verbes n’exigent pas la même construction, et les deux se n’ont pas la même fonction. On aurait pu écrire : « Les deux hommes s’étaient rapprochés et s’étaient séduits » ; rapprochés l’un de l’autre, et séduits mutuellement.

Voici la dédicace qui précède le texte d’un long récit d’Alix de Saint-André : « À ma chère cousine […], / qui m’a guidée sur le chemin de l’écriture, / et montré la route de Compostelle, avec toute mon amitié. » (Alix de Saint-André, En avant, route ! ; Gallimard, collection NRF, 2010.) Le pronom me qui est COD du verbe « a guidée » n’est pas le même mot que le pronom me qui est COS du verbe « (a) montré ».

Frank, Dutourd, Modiano et Saint-André, ainsi que Raphaëlle Bacqué, suivent l’usage pratiqué par Rousseau, par Gautier, par Léautaud, par Duhamel. Mais en général, la plupart des modernes dépassent ce stade, et se permettent nombre d’ellipses qui, loin de suggérer la simple rapidité de la pensée, aboutissent à des phrases embarrassées, voire aberrantes. Si on n’a pas appris à se garder contre ses excès, le phénomène de l’ellipse engendre de la lourdeur ou des équivoques. De surcroît, le principe selon lequel il faudrait éviter toute répétition, principe infondé mais dont certains enseignants rebattent les oreilles à leurs élèves, est tellement bien entré dans les esprits qu’il fera obstacle, pour longtemps, au vieil impératif de précision syntaxique. Voyons cela.

 

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Published by Forator
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