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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 19:02

 

2. Ellipses qui endommagent la syntaxe :

 

Dans un de ses romans policiers, différent de celui dont une phrase a été citée précédemment, Léo Malet fait dire à son héros Nestor Burma, sous la forme de paroles rapportées au discours direct : « Je disais donc que je vous ai fait suivre et prendre des renseignements sur votre compte. » (L’envahissant cadavre de la plaine Monceau, 1959 ; réédition dans le Livre de Poche en 1971, p. 112.) Or, si l’on omet de faire apparaître le semi-auxiliaire « ai fait » devant l’infinitif « prendre », le pronom « vous », qui n’a de rôle à jouer que devant le premier des deux infinitifs coordonnés, vient, en parasite, se sous-entendre devant le second. Le mieux aurait donc été d’écrire : « Je disais donc que je vous ai fait suivre et que j’ai fait prendre des renseignements sur votre compte. »

« – Espèce de salaud, vous nous avez tous menti, roulés, floués. » (Pascal Bruckner, Parias, éditions du Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 381.) Mentir se construit avec un complément d’objet indirect, rouler et flouer avec un complément d’objet direct. Non seulement le pronom nous ne devrait pas être mis en facteur commun devant tous ces verbes, mais l’ellipse de la préposition est incorrecte devant le pronom tous. Rendue conforme à la grammaire, la phrase devient : « vous nous avez menti à tous, vous nous avez roulés, floués » (ou : « tous roulés, floués »).

Certes, nous avons noté que la phrase appartient à des propos rapportés au style direct. La réduction ou l’allègement syntaxique dont elle témoigne s’expliqueraient-ils par les sentiments de dépit et de colère qu’éprouve le personnage qui la prononce ? On peut admettre que les phrases mises au style direct soient conformes à ce qui se dit dans le parler quotidien. Une partie du charme des romans provient du contraste que sait créer le véritable écrivain entre les paroles de ses personnages et la parole de son narrateur (quoique le personnage qui commet la faute de français et le narrateur de l’histoire soient, dans Parias, un seul et même homme).

Les passages suivants, eux aussi tirés de romans, ne font pas partie d’un discours rapporté :

« Si le rapport rédigé par John à l’issue de la mission salua comme il se doit le succès des agents, il émit de sévères critiques à l’encontre de James Adams et de Dave Moss, l’un pour avoir provoqué un accident de la route et mis en danger la vie de ses coéquipiers, l’autre pour s’être endormi au cours d’un tour de garde et permis à Stanley Duff de mettre en œuvre ses projets de vengeance. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 3 : Arizona Max ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 314.) Les deux premiers infinitifs coordonnés autorisent l’ellipse : « pour avoir provoqué… et mis en danger », car l’auxiliaire avec lequel se construit chacun des deux participes passés est le même. En revanche, il faut introduire un auxiliaire dans la seconde paire d’infinitifs coordonnés : aux temps composés, le verbe s’endormir se construit avec être alors que permettre exige avoir. Écrire : « pour s’être endormi au cours d’un tour de garde et avoir permis à Stanley Duff de mettre en œuvre… ».

« Et je l’ai remercié pour le chocolat et lui en ai proposé un morceau. Mais il a refusé et regagné la grange. » (Anne Krief traduisant Dodie Smith, Le château de Cassandra ; Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 78.) La première de ces phrases est sans défaut : tous les éléments exigés par la syntaxe ont été explicités. En revanche, dans la suivante, si l’on ne répète pas l’auxiliaire devant le deuxième participe passé, le syntagme « la grange » se retrouve en position de COD des deux verbes. Or le contexte montre que le premier verbe, « a refusé », est employé de manière absolue. Il ne faudrait pas que le lecteur entende : « il a refusé la grange » ! Écrivons par conséquent : « il a refusé et a regagné la grange », ou mieux encore : « il l’a refusé [= mon morceau de chocolat] et a regagné la grange ».

« [Papa] a débouché sa bouteille de vin, nous a tendu des verres et commencé à les remplir. » (Stéphane Daniel, L’amour frappe toujours deux fois, éditions Rageot, 2010, p. 164.) Si on coordonne, à « tendu » qui le précède, le participe passé « commencé » sans répéter l’auxiliaire, l’ellipse ainsi obtenue s’étend automatiquement au pronom personnel complément d’objet ; de sorte que notre esprit complète la séquence « et commencé » par les mots : « nous a ». Le résultat – « et nous a commencé à les remplir » – est aberrant. Il était donc nécessaire d’écrire : « nous a tendu des verres et a commencé à les remplir ».

« Les hôtes étaient partis le matin. Ils nous avaient bombardés de photos, élaboré des combinaisons compliquées pour que tout le monde y soit représenté avec tout le monde, nous avaient serrés dans les bras, remerciés pour tout et promis de revenir l’année prochaine. » (Olivier Maulin, Les Évangiles du lac, l’Esprit des péninsules, 2008, p. 206.) On peut admettre que « remerciés » et « promis » soient coordonnés tels quels, même si le premier se construit avec un pronom nous en fonction de COD, tandis que le second se construit avec un nous qui est complément d’attribution (ou d’objet second). Il n’est donc pas obligatoire d’écrire : « nous avaient serrés dans leurs bras, remerciés pour tout, et nous avaient promis de revenir l’année prochaine ». En revanche, il est indispensable de répéter l’auxiliaire « avaient » devant le participe « élaboré », si l’on veut éviter que le pronom COD « nous » ne se sous-entende devant ce participe en même temps que l’auxiliaire du verbe précédent. Ensuite, il faudrait que « nous avaient serrés dans les bras » soit remplacé par : « nous avaient serrés dans leurs bras » (voir un billet antérieur : Oubli de certains compléments nécessaires).

La fréquence de ces fautes est la preuve que les écrivains actuels ne lisent plus les classiques, ou qu’ils ne les lisent plus avec l’œil du grammairien ou, comme disait Mallarmé, du syntaxier ; cet œil qui devrait constamment les aider à trouver dans les grands livres de leurs prédécesseurs de quoi enrichir, varier et améliorer leur propre style.

 

 

Remarque :

Il y a lieu, dans cette circonstance, de parler de répétition de l’auxiliaire, mais j’ai soigneusement évité de parler d’une « répétition » du pronom personnel lorsque les différents pronoms me, te, se, nous et vous qui étaient contenus dans une même phrase avaient chacun une fonction grammaticale spécifique.

 

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Published by Forator
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