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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 14:47

Calquant désormais une bonne part de ses structures sur celles de la langue anglaise, le français se simplifie en s’appauvrissant.

En anglais, on dira par exemple : She considered him a friend, elle le tenait pour un ami, elle le considérait comme un ami. Certes, la construction avec conjonction existe aussi : She considered him as an friend.

Dans le français actuel, la construction du verbe considérer avec le mot comme a presque disparu.

Sur France Culture, dans son billet radiophonique du vendredi 14 octobre 2011, Philippe Meyer a dit ceci : « [L]’Angleterre est un pays où l’on respecte la loi davantage que l’on ne craint l’autorité, tandis que nous sommes une société de cour où l’on révère le pouvoir et on l’on considère imbécile celui qui se soumet à la loi et n’essaie pas de se constituer un réseau qui lui permette d’échapper à la condition commune. » Dans le français normé de naguère, on considérait comme un imbécile celui qui…

« Il connaissait fort bien Magda qu’il considérait de sa famille. » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, éditions Grasset, 2010, p. 125.) Je reparlerais volontiers de la virgule grammaticale qui permettait de distinguer une relative explicative d’une déterminative… Pour l’heure, reconnaissons qu’un comme serait bien utile après « considérait » : « Il connaissait fort bien Magda, qu’il considérait comme de sa famille », ou plutôt : « comme étant de sa famille ».

« Dire qu’Arlozoroff avait été assassiné par l’extrême droite, c’était se déclarer de gauche ; toute autre explication, toute autre hypothèse était considérée de droite. » (Qui a tué Arlozoroff ?, p. 149.) Était considérée comme (étant) de droite.

« Hélène […] venait de couler le dernier cuirassé de la petite Soubise avec un cri de corsaire. Normal, la petite Soubise, rouquine maligne et zézayante, était le seul adversaire qu’Hélène considérait de sa force à la bataille navale. » (Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, éditions Gallimard, Série noire, 1994 ; collection Folio policier, p. 65.) Le seul adversaire qu’Hélène considérait (ou considérât, c’est égal) comme étant de sa force…

« [Arlozoroff] savait que les financiers allemands détestaient les pionniers du Yishouv qu’ils considéraient, à juste raison, nostalgiques d’une révolution allemande ratée. » (Qui a tué Arlozoroff ?, p. 171.) Pensée profonde, langue défectueuse.

« Force était de croire qu’elle [= Sarah, femme de Georges Saval,] se considérait enfin délivrée de son errance. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 542.) Et bizarrement, la première édition, en 1970, présentait le même texte (p. 460).

« “Sartre m’avoua qu’il était venu à Cuba en 1949, m’explique Carlos Franqui, et qu’il en avait gardé une mauvaise impression. Surtout les gens qu’il avait rencontrés et qu’il considérait incapables de prendre leur destinée en main. […]” » (Alain Ammar, Sartre, passions cubaines, récit ; éditions Robert Laffont, 2011, p. 113. La citation est extraite d’un entretien de l’auteur avec Carlos Franqui, ancien compagnon de lutte de Fidel Castro.)

« Cette conduite abjecte [de Maurice Sachs], c’est lui-même qui la considère telle. » (Henri Raczymow, Ruse et déni : cinq essais de littérature ; éditions PUF, 2011, p. 150.) Le mieux serait ici de remplacer considérer par juger : « c’est lui-même qui la juge telle ».

François Vatin explique qu’Octave Mannoni (1899-1989) n’était nullement responsable de l’erreur d’interprétation qu’avait suscitée un passage de son livre, Psychologie de la colonisation (paru en 1950) : « Mais, de plus, le fait que Mannoni fasse référence, dans le passage cité, à la possibilité que le Malgache éprouve un “sentiment d’infériorité” adlérien, c’est-à-dire un complexe typique, non de sa civilisation, mais de la civilisation européenne, montre qu’il [= Mannoni] ne considère absolument pas les individus soumis à un déterminisme culturel, a fortiori racial. » (François Vatin, « Dépendance et émancipation : retour sur Mannoni » ; dans la Revue du MAUSS, n° 38, second semestre 2011, p. 123.) Si l’on n’introduit pas, après le verbe considérer, le comme qu’il exige dans ce contexte (entre « individus » et « soumis »), la phrase reste équivoque, voire obscure.

Gilles Siouffi, professeur « en sciences du langage », commente une thèse avancée par le philosophe Herder dans son Traité de l’origine du langage (1771) : « [L]a thèse centrale de Herder […] peut avoir un aspect choquant. En effet, la particularité de son raisonnement est ici de considérer l’origine du langage ni totalement dans l’animal ni totalement dans l’homme. Elle n’est pas dans l’animal en tant qu’animal ; et elle n’est pas dans l’homme en tant qu’homme social. » (Gilles Siouffi, Penser le langage à l’Âge classique, éditions Armand Colin, collection U, paru en 2010, p. 189.) La deuxième phrase de ce passage est particulièrement maladroite. Une fois encore, il aurait fallu construire avec comme le verbe considérer : « de considérer l’origine du langage comme n’étant ni totalement dans l’animal ni totalement dans l’homme ». Observons en outre que ce n’est pas une phrase où considérer puisse être remplacé par juger.

La construction sans comme est même apparue sous la plume de Philippe Muray, au milieu d’une phrase délicieusement sarcastique : « Il est divertissant de voir tant de gens s’accrocher défensivement et peureusement à cette idée que l’Histoire continue quand ils ont tous les jours sous les yeux des populations dites “actives” qui, du moins en Occident, et tout le temps que leur activité dure, se considèrent en préretraite et n’agissent plus, ou ne croient plus agir, que lors de ces journées d’action si bien nommées qui ne se différencient du théâtre de rue qu’en ce qu’elles sont encore un peu moins saisonnières que lui (mais même cette différence est en voie de disparition). » (Philippe Muray, Minimum respect, « Avant-propos », les Belles Lettres, 2003, p. 17. Comme d’habitude, les italiques inclus dans les guillemets sont de l’auteur.)

 

Il y a d’autres verbes qui ont perdu le comme avec lequel ils se construisaient habituellement. Le cas du verbe apparaître appelle cependant quelques remarques.

« [Les chercheurs d’une université américaine] avaient montré que les variétés [sic ! anglicisme pour espèces !] se reproduisant par voie sexuelle évoluaient moins vite que celles qui se reproduisaient par clonage ; les mutations aléatoires, donc, apparaissaient dans ce cas plus efficaces que la sélection naturelle. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 267.) L’écrivain s’est manifestement inspiré d’un texte anglais pour écrire ces lignes. Pour autant, faudrait-il écrire : « comme étant plus efficaces » ? Le tour serait inutilement lourd. Il se trouve qu’apparaître peut se construire sans comme lorsque l’attribut du sujet est un adjectif. Le comme n’est nécessaire que si cet attribut est un nom.

Un nom, ou l’équivalent d’un nom ; en l’occurrence un pronom démonstratif complété par une subordonnée relative : « Dès que le code génétique serait entièrement déchiffré (et ce n’était plus qu’une question de mois), l’humanité serait en mesure de contrôler sa propre évolution biologique ; la sexualité apparaîtrait alors clairement comme ce qu’elle est : une fonction inutile, dangereuse et régressive. » (Les particules élémentaires, J’ai lu, p. 268.) La construction est parfaite.

Mais ce n’est pas toujours le cas :

« Le problème de l’inconscient n’apparaît au contraire qu’avec le cartésianisme, c’est-à-dire en fonction d’une suprématie illimitée attribuée à la conscience. En conséquence, tout ce qui n’est pas conscience ne pouvait apparaître que son négatif. » (François Roustang, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, p. 104.) Ne pouvait apparaître que comme son négatif.

« Quant au mépris affiché pour ceux qui en connaissaient manifestement beaucoup plus long que moi sur Lacan, il m’était apparu une ficelle un peu grosse. » (François Roustang, Feuilles oubliées, feuilles retrouvées, p. 120.) Or le mot ficelle n’est pas le sujet dit réel du verbe « était apparu », mais bien le comparant (devrait-on dire : l’attribut ?) du pronom il représentant mépris.

 

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Published by Forator
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