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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 14:06

[Pour compléter un précédent billet : Le destin du pronom personnel COD.]

Au cours d’une promenade à Sorrente, parlant de Lou von Salomé, Nietzsche demande à Paul Rée : « Mais un genre de mariage pour deux ans renouvelables, est-ce que ça ne vous semble pas une bonne idée ? […] Que pensez-vous qu’elle me répondrait si je la lui soumettais ? » Réponse de Paul Rée : « Alors ça, je n’en sais rien du tout ! Il faudrait lui proposer. C’est une jeune fille libre, vous avez vu, et imprévisible… » Alors Nietzsche : « Et si c’était vous qui lui proposiez pour moi ? »

Ce dialogue est tiré de Nietzsche : Se créer liberté ; éditions du Lombard, 2010, pages 75-76. Texte et dessins de Maximilien Le Roy, d’après L’innocence du devenir, la vie de Frédéric Nietzsche, par Michel Onfray. La construction sans pronom personnel COD (« lui proposer » étant mis pour : « le lui proposer », autrement dit : « lui proposer la chose ») figure telle quelle dans le livre d’Onfray, L’innocence du devenir, p. 93 et 94.

Introduite dans un dialogue censé avoir eu lieu en 1882, cette construction très actuelle se révèle à la fois malheureuse et anachronique.

« Pourquoi ces Parisiens sont-ils venus dans cette province éloignée, à une demi-heure de Tours ? / Le plus simple est de leur demander, voici justement Katia qui arrive, au bras de… » (Bernard Buci, Les huiles, éditions Michel de Maule, 2011, p. 195.) Certes, l’auteur-narrateur feint ici d’interpeller familièrement Katia Grichet, l’un de ses personnages : le procédé est particulièrement bien utilisé tout au long du roman, il donne de la vivacité au récit. Mais pourquoi, en dehors des dialogues, mêler les niveaux de langue, pourquoi passer du français soutenu au français populaire d’une manière aussi capricieuse ? Pourquoi, dans certaines phrases, ces concessions au français le plus actuel : « leur demander » au lieu de « le leur demander » ? De tels flottements me paraissent d’autant moins justifiés que l’intrigue des Huiles se situe dans la France des années 1980 et non dans celle des années 2000.

Franck Marini a remis à son père une enveloppe destinée à Cécile, une jeune femme qu’il a quittée trois ans auparavant. Puisque Michel, le jeune frère de Franck, refuse de se charger de la commission, leur père déclare : « – Je vais lui envoyer par la poste. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 401.) Michel, qui est le narrateur du roman, accepte finalement de se charger de la lettre de son frère : « J’ai tourné et retourné cette enveloppe dans tous les sens. Que lui écrivait-il ? Si je l’ouvrais avec de la vapeur et que je la recollais, elle ne le verrait pas. Je pourrais amortir le coup. Ou bien ne pas lui donner. » (Ibid., p. 402.) Victor Volodine, Russe blanc et chauffeur de taxi à Paris, persuade tous ses meilleurs clients de lui acheter l’authentique poignard qui servit à assassiner Raspoutine : « – Vu le prix qu’il l’a payé, il [= un Canadien] a dû croire qu’il était vrai. / – Combien tu lui as vendu ? / – … Deux mille cinq cents dollars. » (Ibid., p. 507.) Et cette fois, les scènes se passent dans les années 1960.

Michel Houellebecq, personnage de son propre roman, s’entretient avec un photographe qui vient de s’acheter un nouvel appareil : « [Houellebecq] parcourut pendant deux minutes le mode d’emploi du Samsung ZRT-AV2, hochant la tête comme si chacune des lignes confirmait ses sombres prédictions. “Eh bien oui…, dit-il finalement en lui rendant. C’est un beau produit, un produit moderne ; vous pouvez l’aimer. Mais il vous faut savoir que dans un an, deux ans tout au plus, il sera remplacé par un nouveau produit, aux caractéristiques prétendument améliorées. […]” » (Michel Houellebecq, La carte et le territoire, éditions Flammarion, 2010 ; collection J’ai lu, p. 167). En le lui rendant ! Il ne serait pas mauvais non plus d’ajouter le complément qui manque au mot lignes : « hochant la tête comme si chacune des lignes du texte confirmait (ou avait confirmé) ses sombres prédictions ».

« J’ai marqué mon numéro [de téléphone] sur une page de mon agenda, que j’ai arrachée pour lui tendre. » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 140.) Il est regrettable que l’auteur ait mis sous la plume de son héroïne-narratrice Valentine, lycéenne instruite et pleine de finesse, qui méprise certains des garçons de sa classe, les jugeant « ringards », la construction bêtifiante « pour lui tendre », au lieu de celle que le lecteur attendait : « pour la lui tendre ». Dans ce passage, le niveau de langue oscille sous nos yeux : on escamote le pronom personnel COD et on « marque » quelque chose sur une feuille de papier, mais d’un autre côté la subordonnée relative explicative est sagement précédée d’une virgule et le participe passé est soigneusement accordé avec son COD antéposé.

« – Loula était en avance, ça veut dire prématurée. Elle est sortie par son ventre [= par le ventre de maman] grâce au docteur qui lui a ouvert avec des ciseaux, et ensuite elle est restée en couveuse, le temps que les docteurs soient sûrs qu’elle n’ait pas de problèmes et qu’elle soit terminée. T’as tout compris cette fois ? » (Déborah Reverdy, Si Ève Volver apparaît dans une histoire, le coup partira avant la fin ; éditions l’École des loisirs, collection Médium, 2010, p. 218.) Ici, une fillette de huit ou dix ans, Victoria, explique à sa sœur cadette âgée de cinq ans comment est née leur autre sœur, Loula, qui est encore un bébé. La construction semble légitime lorsqu’elle reflète le langage enfantin parlé par un personnage. Il faudra seulement se demander si on parlait déjà ainsi dans les années 1980. En revanche, pour ce qui est de l’emploi du subjonctif dans la subordonnée qui dépend de la locution verbale être sûr(s), je regrette que l’auteur ne lui ait pas préféré la construction correcte : « le temps que les docteurs soient sûrs qu’elle n’avait pas de problèmes et qu’elle était terminée ».

« J’irai voir les grands matchs de la Ligue des champions [sic] aux quatre coins de l’Europe. Et après chaque rencontre, j’écrirai un article. / […] / Je le porterai au journal. En personne. Je le donnerai à quelqu’un. / Mets-lui dans les mains. Regarde-le dans les yeux. » (Benjamin et Julien Guérif, Le petit sommeil, éditions Syros, collection Rat noir, 2011, p. 142.) S’impriment en italique les ordres que le héros-narrateur, un garçon qui aspire à devenir journaliste sportif, s’adresse ou s’adressera à lui-même, le moment venu, pour se donner du courage. Certes, on dira que les auteurs ont veillé à faire parler leur héros comme un vrai jeune d’aujourd’hui. Néanmoins, le texte aurait pu être : « Mets-le-lui dans les mains. Regarde-le dans les yeux. »

Dans ce cas précis, devrions-nous redouter qu’une équivoque naisse de la proximité des deux occurrences du pronom le, s’il renvoyait une fois au mot article, l’autre fois au mot quelqu’un ?

« [L]e nu que venait de terminer Nitchevo […] n’était ni sur cette étagère, ni sur son chevalet, ni au bureau des appariteurs. Peut-être le maitre l’avait-il pris ? Nitchevo lui demanda, mais reçut pour toute réponse une dégelée pour être parti en cours de séance sans ranger ses affaires. » (Bernard Buci, Les huiles, p. 141.) Nitchevo est le surnom du héros, jeune étudiant dans une académie de peinture. Ici, la meilleure solution n’est peut-être pas d’ajouter le pronom qui manque, mais d’écrire : « Nitchevo lui posa la question, mais reçut pour toute réponse une dégelée ».

On voit même un professeur agrégé de lettres pratiquer l’omission fâcheuse du pronom COD. Il s’agit de Catherine Henri, lorsqu’elle raconte comment elle a fait étudier la Prose du Transsibérien à des élèves de première : « Je contacte un comédien et nous décidons de découper le texte et de leur faire apprendre, vraiment, comme un oratorio, avec des solos, des duos, des chœurs. » (Catherine Henri, Libres cours, éditions P.O.L, 2010, p. 36.)

Mais en règle générale, lorsqu’un auteur prend la peine d’écrire : « Je le lui fais remarquer », plutôt que : « Je lui fais remarquer », il évite au lecteur de s’engager sur la voie d’une mauvaise interprétation, en lui indiquant, par la simple présence de ce pronom le, qu’il ne doit pas espérer trouver un COD au verbe remarquer plus loin dans la phrase. Ce n’est pas avec de l’ambiguïté syntaxique qu’on fait de la bonne prose.

 

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Published by Forator
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