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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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13 avril 2010 2 13 /04 /avril /2010 20:49

Depuis une bonne vingtaine d’années, le mot homme est dans le collimateur de toutes les ligues anti-oppression et anti-discriminations. Il n’est presque plus jamais pris dans son sens courant d’« être humain, en général, sans distinction d’âge ni de sexe ». Nous entendons de moins en moins souvent parler de « droits de l’homme », ou alors à l’écrit, avec une majuscule crétinisante : « droits de l’Homme » (comme si le mot homme était un abstrait personnifié). Car on préfère aujourd’hui parler de « droits humains ». C’est un pur anglicisme, mais la formule passe pour n’exclure personne et pour ne plus encourir la suspicion de machisme ou de masculinocentrisme.

« [Le lieutenant de police Bob Single] ne se sentait pas prêt à suivre ces pistes ténébreuses, méprisées par les détectives ordinaires, dont il craignait qu’elles ne le conduisent vers ce que l’Homme redoute de plus terrifiant. » (Michel Honaker, Chasseur Noir III : L’Enchanteur de Sable ; éditions Flammarion, collection Tribal, 2010, p. 135.) Je me sens pris pour un idiot par ce h majuscule, que je suis toujours tenté d’entendre comme un h fortement aspiré…

Mais depuis dix ans, la réfection bien-pensante de la langue sous l’influence du politically correct anglo-saxon semble avoir franchi une nouvelle étape. Les intellectuels, imités par le commun des mortels, s’interdisent maintenant de parler d’« hommes » ou de « femmes » ; l’existence d’une différence des sexes étant subitement apparue, à certains penseurs de carrière, comme un intolérable enfermement. Ils vous feront donc entendre vingt fois dans le même exposé le mot « personne(s) », plutôt que d’assigner un sexe aux individus dont ils parlent. Personnes est jugé plus neutre. Quant au mot gens, qu’on employait si couramment pour évoquer un mélange d’hommes et de femmes, on le trouve moins souvent lui aussi. Trop courant, pas assez savant, il n’exprimait pas assez explicitement notre volonté de tolérance… Cet effacement de la différence entre les deux genres avait été rêvé, en leur temps, par Maurice Blanchot et par Roland Barthes, et il s’incorpore aujourd’hui dans la lutte (« citoyenne ») contre toutes les frontières, contre toutes les discriminations, contre toutes les exclusions.

Peu à peu, la langue française devient transgenre.

Sauf que, dans le lexique français, le mot personne n’est pas du genre neutre mais du genre féminin ! C’est pourquoi, parallèlement, le nom personne se voit souvent utilisé, dans le parler courant, comme un synonyme du nom femme. On constatera que lorsque l’anglicisme personnes est mis pour hommes et pour gens, il est repris, dans le français spontané d’aujourd’hui, par un pronom masculin et que l’adjectif qualificatif qui éventuellement l’accompagne est mis au masculin : « La moitié des personnes en situation d’illettrisme sont âgés de quarante-cinq ans et ils ont un emploi », ai-je entendu dire à la radio. En revanche, lorsque personnes est employé à la place de femmes, il est bien repris par le pronom personnel elles. On finira peut-être par se rendre compte que ce nouveau système est moins simple, et beaucoup moins logique, que celui des grammaires traditionnelles.

Le petit bleu de la côte Ouest, roman noir de Jean-Patrick Manchette publié en 1976, est réputé, à juste titre, pour la qualité de son style. On y lit à la page 44 de l’édition Folio (chapitre 6 du roman) : « Le mensuel s’intitulait Strange et racontait les aventures du Captain Marvel, de l’intrépide Daredevil, de l’Araignée et d’autres personnes. L’homme lisait avec concentration, en remuant les lèvres. Une succession d’émotions se lisait sur son visage. Il s’identifiait vachement. »

C’était alors une provocation calculée. L’homme qui lit avec sérieux des comic-books dans sa voiture est un assassin professionnel. Le style du paragraphe nous fait deviner le langage qu’il parle et sa façon de voir le monde. Si le mot personnes est employé à la place de (super-)héros ou de personnages, c’est pour suggérer que le tueur aimerait bien voir s’abolir la frontière qui sépare de la réalité ses beaux héros de bande dessinée, mais c’est aussi pour indiquer qu’il essaie de bien parler, en s’exprimant dans la langue de la classe moyenne de l’époque (ce qui ne l’empêche pas de connaître l’adverbe vachement).

Plus d’un siècle auparavant, George Sand avait eu recours au mot personnes dans un contexte où ce choix se révélait aussi contestable qu’il l’est dans les proses d’aujourd’hui (Légendes rustiques, 1858, « Le Meneux de loups ») : « Mais deux personnes riches, ayant reçu de l’éducation, gens de beaucoup de sens et d’habileté dans les affaires, vivant dans le voisinage d’une forêt où elles chassaient fort souvent, m’ont juré, sur l’honneur, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier de leur connaissance s’arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres Ces deux personnes se cachèrent pour l’observer […]. » Paragraphe suivant : « Les deux personnes qui m’ont raconté le fait ci-dessus l’ont-elles rêvé simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups pour son plaisir ? » Lorsque nous voyons que ces « deux personnes » sont désignées dans la même page par les expressions : « les deux témoins » et « les deux narrateurs », nous pouvons conclure, sans grand risque de mésinterprétation, qu’il s’agit de deux hommes. Cette façon d’employer le mot personnes serait-elle un trait d’écriture féminine ?

Proust utilise ce terme comme un synonyme de gens, de manière à laisser imprécise la proportion d’hommes et de femmes qu’il recouvre : « Gilberte préférait ne pas être près des personnes au moment où celles-ci faisaient la découverte qu’elle était née Swann. » (Albertine disparue, chapitre II ; texte établi par Anne Chevalier, éditions Gallimard, collection Quarto, p. 2046.) Bernard Frank, dans Les Rats, un des grands romans français des années 1950, tire de ce terme un effet comique, l’utilisant pour souligner le manque de ferveur amoureuse de son héros : « L’Américaine avait un vague sourire vicieux. Moi, je ne fais jamais la cour, se dit Bourrieu farouchement. La tâche d’enlever cette robe lui parut [= à Bourrieu] d’une difficulté insurmontable. D’autant qu’il faudrait coordonner : enlever tout en rassurant la personne. » (Les Rats, la Table Ronde, 1953 ; réédition Flammarion, 2009, p. 141.)

Mais voici quelques échantillons de la prose la plus actuelle, dans lesquels l’effet de bizarrerie paraît moins volontaire. Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 10 : « Sur les trottoirs de la nationale qui s’enfonçait dans le village, comme sur le bord de la route partant du carrefour pour s’élancer vers le col, plusieurs dizaines de personnes, éparses, en groupes de trois ou quatre, allaient et venaient, sans hâte… » Autrefois, on aurait écrit : « plusieurs dizaines d’hommes et de femmes ». Entre parenthèses, on notera que cette longue phrase, bien commencée, suscite vite la perplexité du lecteur attentif au lieu de dessiner un décor. Car que signifie, dans ce contexte, l’expression « allaient et venaient » ? Que chaque groupe fait les cent pas, marche de long en large sur les trottoirs ? Ce ne serait guère vraisemblable. Et comment les individus ainsi dépeints peuvent-ils être à la fois des personnes « éparses » et « en groupes » ? Sans parler de la préposition de, qui aurait dû être répétée.

Même roman, p. 11 : « Plusieurs dizaines de personnes profitaient de la cour d’entrée ainsi que de la grande terrasse ». Et à la page 12 : « Il remarqua encore nombre de personnes, plus d’une douzaine certainement, toujours dans le même style de randonneurs du dimanche, montant et descendant la rue. »

Même roman encore, p. 181 : « Eussent-ils regardé dans cette direction, ils eussent remarqué depuis un moment les quelques voitures garées sur le bas-côté, leurs occupants qui en étaient sortis et discutaient maintenant avec d’autres personnes descendues d’autres voitures, certaines de ces personnes armées de fusils, d’après ce qu’il était possible d’en juger précisément à cette distance […]. » Le lecteur ne peut pas se représenter mentalement la scène, tant les contours en sont flous, du fait de l’inachèvement ou de l’inefficacité de la description. Est-ce uniquement à cause de la distance à laquelle le romancier nous a placés, comme le suggère la fin de la phrase ? Dans la vie, la distance nous empêche rarement de discerner le sexe des silhouettes qu’on aperçoit au loin.

À la page 31, on lit : « Les pieds nus soutenant cette personne étaient plantés dans des pantoufles passées en savates qui les contenaient mal. » Le nom personne est un choix malheureux pour désigner un personnage dont le lecteur a appris le nom (et le sexe) quelques paragraphes plus haut. L’écrivain aurait dû écrire, tout simplement : « cette femme ». Même l’expression « ce corps » aurait convenu, car la description faite dans la phrase qui précède celle-là était purement physique (et parlait déjà d’une « personne de haute taille » !).

Dans le dernier roman de Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ? (éditions Grasset, 2010, p. 17-18), on voit apparaître le nom personne à la fin d’un paragraphe et il y est pris, conformément à sa signification, comme l’équivalent d’un pronom indéfini (= quelqu’un, n’importe qui). Aussitôt après, le pronom elle prend le relais, ce qui est parfaitement grammatical mais entre en contradiction avec le fait que nous savons, depuis le début du paragraphe, que l’interlocuteur du narrateur est un homme, un petit vieillard à barbe blanche. « C’est la première personne avec qui je parle et voilà qu’elle me jette l’Histoire au visage. » La phrase n’est pas incorrecte, elle est seulement maladroite. Nous aurions préféré lire ceci : « C’est la première personne avec qui je parle et voilà que cet homme me jette l’Histoire au visage » ; ou mieux encore : « Cet homme est la première personne avec qui je parle et voilà qu’il me jette l’Histoire au visage ».

Beaucoup plus maladroit, le passage suivant : « Que faisait-elle là, dans cette grande maison où chaque objet avait une place dictée par l’histoire, où les regards des personnes, jusqu’à celui du plus humble domestique, lui rappelaient sans cesse qu’elle était étrangère ? » (Ibid., p. 136.) Il s’agit sans doute des gens de maison employés par le riche industriel Günther Quandt. Et il n’était pas difficile d’éviter la répétition du mot maison qu’aurait entraînée le choix de cette expression, en parlant des membres du personnel.

Mais fredonnons un peu de poésie pour panser nos cœurs meurtris :

Chanter, c’est lancer des balles […],
Rapper, morose, pour changer les choses
Et même, en désespoir de cause,
Des blagues au téléphone
Pour faire rire les personnes

Et la mère de Jim Morrison.

Alain Souchon, extrait de

l’album C’est déjà ça (1993).

Pour le coup, le joujou d’un sou sonne vraiment creux et faux sous la lime !

 

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Published by Forator
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