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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 01:30

Notes pour compléter un billet ancien (Les noces du français courant et du moralement correct) :

 

« Seule une personne perdit la vie au cours des affrontements qui opposèrent les deux gangs aux abords de l’entrepôt en flammes. Les forces de l’ordre procédèrent à l’arrestation de trente-six Slasher Boys et de dix-huit Runts. Quatorze criminels et deux officiers de police furent hospitalisés, victimes de blessures par balle, de plaies par arme blanche ou de brûlures. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 8 : Mad Dogs ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 289.) L’auteur-narrateur est capable de faire un bilan détaillé des victimes du conflit qui vient de se dérouler entre deux des gangs rivaux qui régnaient sur la ville de Luton, située au nord de Londres, mais ne sait pas si la seule victime tuée est un homme ou une femme ? Cet emploi du nom personne est une maladresse inexcusable. Je me demande si c’est vraiment le mot person qui apparaît dans le texte original de ce roman…

« – […] Ce n’est pas parce que deux personnes se plaisent qu’ils forment un couple harmonieux. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 9 : Crash ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; édition originale grand format, p. 268.) Logique !

« – Comme je l’ai déjà expliqué, dans certaines cultures, on considère que lorsqu’une personne sauve une vie, il ou elle possède à jamais une partie de l’âme de l’être secouru. » (Jeanne Birdsall, Les Penderwick, traduit de l’américain par Julie Lopez, éditions Pocket Jeunesse, 2008, p. 148.) Reprendre personne par la formule « il ou elle », il fallait y penser.

« Skye […] regarda désespérément autour d’elle. Elle cherchait Jeanne parmi les dizaines de personnes qui grouillaient sur les trottoirs. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 143.) L’auteur semble avoir choisi ce mot (en anglais persons ? people ?) pour s’économiser la peine de mentionner le mélange d’adultes et d’enfants des deux sexes qui sont rassemblés devant les portes de l’école primaire à l’heure de la sortie des classes. Or le mot personnes est un mot terne, incolore, qui n’évoque rien – sinon le minimum d’humanité que des êtres peuvent avoir en commun.

Dans le chapitre intitulé « La fin du premier empire colonial français (1763-1804) », Dimitri Casali écrit : « C’est pourtant à Saint-Domingue qu’éclate en 1791 l’une des plus grandes insurrections d’esclaves de l’Histoire, à laquelle participent près de 15 000 personnes. » (Dimitri Casali, L’altermanuel d’histoire de France : Ce que nos enfants n’apprennent plus au collège ; éditions Perrin, 2011, p. 233.) Comme souvent, à ce mot « personnes » qui relève d’un franglais flou, l’expression « hommes et femmes » était préférable, ne fût-ce que pour souligner le rôle qu’ont pu jouer les femmes dans cette révolte.

[Paragraphes ajoutés en 2016.] Le psychothérapeute rousseauiste Thomas d’Ansembourg conclut en ces termes la présentation qu’il fait d’un livre consacré à l’éducation des enfants : « Je souhaite que ce livre aide de [sic] nombreuses personnes qui souhaitent une vie meilleure pour eux-mêmes comme pour leurs contemporains à mieux comprendre encore l’humain en eux-mêmes et en l’autre, afin que nous puissions honorer de plus en plus la vie des enfants dans ses étapes, nous enchanter d’être vivants ensemble et apprendre à nous aimer sans condition. » (Thomas d’Ansembourg préfaçant l’essai de Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse : Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau ; éditions Robert Laffont, 2014, collection Pocket, p. 16.)

Le début de la phrase appelle plus d’une correction. En voici ma version : « Je souhaite que ce livre aide les hommes et les femmes, de plus en plus nombreux, qui souhaitent une vie meilleure pour eux-mêmes et pour leurs contemporains, à mieux comprendre encore l’humain », etc… Bon, c’était du belge.

 

Le texte du roman La confession négative a été revu et corrigé par son auteur, Richard Millet, lorsqu’il est paru au format de poche. Nous y lisons désormais ceci :

« Est-il besoin de dire que je n’ai pas plus revu Philippe V. que Sophie, mon initiatrice ? Je n’ai pas répondu à leurs lettres, que j’ai déchirées sans les lire. Je voulais écrire. L’idée d’une société secrète me déplaisait, malgré l’exemple d’Acéphale, éphémère société fondée par Georges Bataille et dont on racontait qu’elle avait sacrifié une personne dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye ; et si l’amitié ne me semblait pas avoir besoin du terrorisme pour exister, elle n’était plus possible dès lors que le sentimentalisme s’en [sic] mêlait. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, collection Folio, « édition révisée par l’auteur », 2010, p. 351.)

Or, tel qu’il était formulé dans la première édition, le passage sur Acéphale était meilleur et plus clair (mais, au-dessous, la fâcheuse confusion entre « s’en mêlait » et « s’y mêlait » était déjà là) : « L’idée d’une société secrète me déplaisait, malgré l’exemple d’Acéphale, éphémère société fondée par Georges Bataille et dont on disait qu’elle avait sacrifié une victime humaine dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye […]. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, collection NRF, 2009, p. 365.) L’épisode est resté enveloppé de mystère, même pour les biographes de Georges Bataille. On sait que Bataille avait souhaité que les membres de la société secrète Acéphale, pour laquelle il avait rédigé en 1936 une sorte de manifeste-programme, accomplissent en commun un sacrifice humain pour mieux sceller leur association.

L’expression sacrifier une victime humaine était une formulation très exacte du projet des fondateurs d’Acéphale. Le mot victime permettait de ne pas donner la moindre indication sur le sexe de l’individu voué au sacrifice. Je ne vois pas ce qui a pu conduire Millet à son choix de 2010. La rencontre entre le mot personne et le verbe sacrifier, lui-même polysémique, aboutit à une phrase non seulement imprécise, mais fade. Signalons, pour la petite histoire, que Bataille aurait déclaré vouloir être lui-même cette victime, mais que personne ne s’est offert pour prendre le rôle du sacrificateur.

 

« Quatre personnes, un enfant et trois adultes, apparurent au fond du couloir éclairé de l’entrée, les portes de verre coulissantes s’écartèrent devant eux […]. » (Pierre Pelot, Maria, éditions Héloïse d’Ormesson, 2011 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 14.) La répartition des personnages entre enfants et adultes est plus immédiate que l’identification de leur sexe. Le contexte permet-il de justifier ce choix ?

Il fait nuit et la scène est observée par le conducteur d’une voiture qui vient de s’arrêter dans la cour d’un hôpital. D’un œil distrait, l’homme aperçoit ces quatre inconnus qui sortent de l’hôpital. Or le lecteur du roman sait que la façade du bâtiment est elle-même « très éclairée », comme l’auteur l’a précisé un peu plus haut (p. 10). Admettons néanmoins que l’observateur soit trop éloigné d’eux pour distinguer nettement une silhouette de femme et une silhouette d’homme, et qu’en revanche il ait reconnu aisément la silhouette d’un enfant. Voici le texte complet du paragraphe :

« La pluie tournée en crachin saupoudrait le pare-brise. Quatre personnes, un enfant et trois adultes, apparurent au fond du couloir éclairé de l’entrée, les portes de verre coulissantes s’écartèrent devant eux et la femme ouvrit un parapluie pour deux, tenta d’attraper le main du gamin qui s’écarta, coiffa [sic] sa capuche et s’en fut en courant, et la femme lui ordonna de ne pas courir et l’homme aussi, ils prirent sur la gauche vers la première rangée de voi­tures stationnées. La fine pellicule de neige fondue giclait sous leurs semelles. Quelque part parmi les voitures le gamin dut s’aplatir et la femme cria : “Voilà, qu’est-ce que je t’avais dit ?”, et l’homme : “Bravo, c’est gagné !” / Il [= l’homme assis dans sa voiture] démarra et tourna dans la grande allée, quitta le parking de l’hôpital rural, reprit la rue en sens inverse. » (Pierre Pelot, Maria, Livre de Poche, p. 14-15.)

Les silhouettes retrouvent leur appartenance à un sexe défini dès qu’elles sont arrivées assez près de l’observateur pour que lui-même la constate. Il y a donc une femme, un homme et un jeune garçon. La mise au point est minimale et suffisante, puisqu’il s’agit de personnages d’arrière-plan, qui n’ont aucune importance dans l’intrigue. Mais qu’était donc la quatrième « personne » du groupe, et où est-elle passée ? Il y a là une négligence de l’écrivain. L’oubli est regrettable, parce qu’il introduit de la confusion dans une description qui devrait n’avoir rien d’énigmatique.

 

D’une part, on a cessé de distinguer entre l’engouement et l’amour : « Je suis tombée amoureuse de l’Italie, de ce manteau, de ce livre… » « Je suis amoureux de la nature, de la langue italienne… » D’autre part, un homme n’ose plus dire à voix haute, dans une conversation, qu’il aime une fille ou une femme, une femme n’ose plus dire qu’elle aime un homme ou un garçon : dans les deux cas, on dit aimer une « personne ».

Tu sais, il y a cinq ans j’ai été terriblement amoureuse de cette personne !

Du reste, cette autocensure frappe la plupart des phrases qui reflètent les rapports affectifs avec un être du sexe opposé, ou qui expriment un jugement de valeur sur un être du sexe opposé.

J’ai été très déçue par cette personne…

Il semble que la conscience de la différence sexuelle existe encore dans les esprits, et s’éprouve comme auparavant dans les relations que les individus nouent entre eux, mais qu’elle soit devenue inavouable dans le langage oral quotidien ; comme si la mention de la différence des sexes était en train de devenir un acte honteux.

La mutation de la langue reflète une mutation de la sensibilité collective, contre laquelle il ne serait pas mauvais qu’individuellement nous résistions.

 

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Published by Forator
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LMMRM 21/12/2012 16:50


Encore un raté.


L’article précise également que « la personne délinquante verbe risque une peine de division de calendrier de trois mois ».


 

LMMRM 21/12/2012 16:47


L’article précise également que « la personne délinquante verbe risque une peine de division de calendrier de une année ».

Gildas 21/12/2012 16:45


Excellent ! (Voir aussi : "l'animal canin", "le lieu carcéral"...)

LMMRM 21/12/2012 16:08


[Si vous pouvez, Forator, supprimer mon message précédent, merci.
Mon effet est raté, je recommence donc.]


Excellente remarque, Gildas.
On remarque que cette manière de dire et d’écrire donne un ton emprunté et gêné à l’auteur : « Un... euh... une personne juive. »
En voici, avant qu’elle ne devienne le modèle de toute prose journalistique, une courte et rapide parodie : « Hier une personne policière a arrêté une personne délinquante qui
avait dérobé son objet portefeuile à une personne du troisième âge qui promenait son animal chien. Inutile de vous dire qu’elle a immédiatement été mise dans l’objet
prison. »

LMMRM 21/12/2012 16:02


Excellente remarque, Gildas.
On remarque que cette manière de dire et d’écrire donne un ton emprunté et gêné à l’auteur : « Un... euh... une personne juive. »
En voici, avant qu’elle ne devienne le modèle de toute prose journalistique, une courte et rapide parodie : « Hier une personne policière a arrêté une
personne délinquante qui avait dérobé son objet portefeuile à une personne du troisième âge qui promenait son animal chien. Inutile
de vous dire qu’elle a immédiatement été mise dans l’objet prison. »

Gildas 21/12/2012 15:07


Je crois avoir remarqué que ce mot poli est aussi abusivement employé pour créer sous forme de périphrases des euphémismes où le terme supposé choquant passe de nom à adjectif (il doit paraître
moins inconvenant dans cette nature) : les personnes juives, une personne non voyante, une personne homosexuelle, les personnes handicapées, etc.

LMMRM 21/12/2012 14:46


Le politiquement correct prétend n’oublier personne et ne favoriser personne, il est égalitariste et paritaire, c’est pourquoi j’ai pu lire tout récemment une insupportable et illisible prose de
ce genre : « les enseignant(e)s que nous avons interrogé(e)s pour savoir si ils/elles s’estiment suffisamment formé(e)s ».

La mention « Prière de ne pas jeter sur la voie publique, jetez-le dans une poubelle » sur la couverture de ce genre de livre devrait être obligatoire.

J’ai appris que pour répondre à la demande légitime des communautés LGBTI (lesbiens, gays, bi, trans, intersexes), le gouvernement envisage la création d’au moins cinq genres (de g4 à g8) en plus
du masculin, du féminin et du neutre.
En exclusivité pour Forator, voici la néo-langue néo-crétine que les fonctionnaires sont en train de nous forger dans les ministères : « les enseignant(e)(g4)(g5)(g6)(g7)(g8)s que nous avons
interrogé(e)(g4)(g5)(g6)(g7)(g8)(g9)s pour savoir si ils/elles/elles/g4/g5/g6/g7/g8... ».