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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 20:54

 

Page 264, Kao et son ami Clift ont découvert des centaines de boîtes métalliques rondes contenant de vieilles bobines de films, entreposées dans un grenier. Les deux garçons décident d’en charger la plus grande quantité possible dans leur fourgonnette, qu’ils ont garée au pied de la maison : « – On ne parviendra pas à tout descendre si personne ne vient nous aider ! se plaignit-il [= Kao] en croisant Clift entre deux étages. / – Personne ne peut venir nous aider… déplora ce dernier. »

Page 307, après avoir réussi à échapper aux policiers de la Brigade de l’Œil : « – Il y avait tant de films… geignit Kao. »

Le pathos, le style hyperbolique mis au service de platitudes viennent gâcher l’effet dramatique qu’était censé produire le recours même au discours direct.

La redondance qui empèse ainsi les transitions entre la narration et les dialogues rend encore plus patent le fait que les fictions de Guéraud ont une fâcheuse tendance à ressembler à un montage d’images toutes faites, et cela en dépit de l’originalité si visiblement poursuivie dans le domaine des métaphores. Pour que s’animent ses personnages dans nos esprits de lecteurs, Guillaume Guéraud, à l’instar de Michel Honaker, nous fait convoquer des images préexistantes, que nous empruntons spontanément aux fictions de la télévision ou du cinéma. Surtout à celles du cinéma, du reste, vu le budget que nécessiterait l’adaptation de certaines séquences du roman.

Or voilà qu’en critiquant la technique littéraire de Guillaume Guéraud et la manière dont il recycle le déjà vu, je me mets à raisonner comme l’impératrice Harmony et ses sbires ! Me serais-je fait prendre au piège d’une fiction qui serait plus habile que je ne l’avais cru ? La construction du roman La Brigade de l’Œil permet-elle à son « message » de se retourner contre ma critique ? Il me semble que non. Car parmi l’ensemble des vignettes mentales que les moyens modernes de reprographie, les salles de cinéma et les postes de télévision nous ont fournies depuis notre naissance, Guéraud choisit toujours celles de la fiction mainstream. Contrairement à d’autres romans d’anticipation, La Brigade de l’Œil n’invente aucun paysage urbain dont la forme se déduirait de la situation politique exposée dans ses premières pages.

Ce roman ne révèle, à travers les actes des personnages qu’il met en scène, aucune mutation psychologique majeure. Le lecteur n’est presque jamais amené à se confronter à des modes de pensée qui seraient ceux d’un monde transformé par la privation des images, car les personnages du roman agissent, raisonnent et s’expriment comme si rien n’était changé par rapport à l’époque où nous sommes. Hormis l’évocation des souffrances éprouvées par le capitaine Falk, à mesure qu’il sent se désagréger les images mentales qui lui restent de sa femme morte, les éléments de l’intrigue censés conférer son poids de réalité à ce futur façonné par l’imagination de l’auteur sont maigres. Au fond, le narrateur ne semble pas appartenir à ce monde des années 2030. Le « message » du roman valorise l’œuvre des grands cinéastes, mais la forme romanesque façonnée par l’écrivain s’enlise dans les stéréotypes du thriller de studio.

 

Nonobstant, il paraît qu’on considère Guillaume Guéraud comme « l’un des auteurs les plus stimulants et dérangeants de sa génération », si j’en crois la phrase qui conclut la présentation de l’auteur dans la collection Folio Science-Fiction. Essayons donc de redorer le blason de ce jeune écrivain. Parlons de son dernier livre, Sans la télé, paru en 2010 aux éditions du Rouergue, de nouveau dans la collection doAdo. Il s’agit cette fois d’un récit autobiographique, long d’une centaine de pages, où l’auteur nous raconte comment le cinéma s’est mis à jouer un rôle de plus en plus important, de plus en plus vital, dans son enfance et dans son adolescence, contribuant à former sa personnalité et son imaginaire. Le cinéma, et non la télévision. C’est la même thématique que dans le roman d’anticipation. Guéraud décrit les obsessions qui le hantent, il est même l’un des premiers écrivains français à décrire les effets qu’a pu avoir sur les esprits des enfants nés après 1970 l’exposition précoce et prolongée à la culture non plus écrite mais audiovisuelle (Guillaume Guéraud ayant été élevé « sans la télé », les effets de la culture proprement télévisuelle sont évoqués à travers le portrait des autres enfants de son quartier ou ayant fréquenté les mêmes établissements scolaires que lui). Sur ces questions, Sans la télé est un livre qui en dit davantage que La Brigade de l’Œil.

Qu’en est-il des dialogues dans ce nouveau livre ? S’il est plus abouti que La Brigade de l’Œil par bien des aspects, nous constatons que les incises des dialogues y laissent beaucoup à désirer, une fois de plus.

(Page 14.) « Je rentre de l’école en m’égosillant : / – “Il est toujours prêt pour tenter l’aventure avec ses bons copains ! Il n’a peur de rien, c’est un Américain !” / – Où as-tu entendu cette chanson ? s’intéresse ma mère. »

(Page 26-27.) « Mais ma mère ne m’a encore jamais parlé de la photo encadrée dans sa bibliothèque. / – Qui c’est ? je finis par oser lui demander. »

(Page 34.) « – Superman est une connerie inventée par les Américains ! crache mon oncle. / – Sa cape est aussi rouge que le drapeau communiste ! je lui signale. / Le problème, avec mon oncle, c’est que les seuls héros qui lui plaisent sont les héros de la Résistance. / – Ceux qui ont lutté vaillamment contre les nazis ! il me sermonne. »

(Page 36.) « Je lui ai carrément pété le bras sans le vouloir [= à Yaya, l’une des terreurs du quartier]. / Résultat : Yaya va à l’hôpital et il revient avec un plâtre. / – Qui lui a fait ça ? se demande tout le monde. / – C’est Guillaume ! vantent mes camarades. »

(Pages 56-57.) « – La lutte des classes est le seul moyen de renverser tout ça ! estime mon oncle. / – On ne peut pas changer le monde… se découragent les pleurnichards. / Il leur répond par un couplet du Chant des partisans […]. »

(Page 59.) « – Baisse les yeux ou je t’en colle une ! me menace le plus méchant des frères Labesse. / […] Je finis par baisser les yeux. / – On dirait que tu vas faire dans ton froc ! il se marre. / – Je baisse juste les yeux pour pas voir ta sale tronche ! je lui jette. » (Le verbe jeter est classique en incise ; mais dans ce passage il paraît maniéré, et surtout il est superflu.)

(Page 66.) « – C’est un vieux réactionnaire… estime ma mère. » (Le grand-père du narrateur ayant critiqué la décision, prise récemment par le gouvernement français, d’abolir la peine de mort.)

(Page 75-76.) « Fabrice enrichit mon vocabulaire dans ce domaine. Il m’apprend des mots comme vagin, utérus, clitoris et toutes les définitions correspondantes. / – Tu t’es déjà branlé ? il veut savoir. / Bien sûr que oui ! je lui dis. »

(Page 82.) « [J]e m’embrouille bientôt avec tout le monde, aussi bien les filles que les garçons, à cause de SOS fantômes. On va le voir en bande et toutes les scènes les font mourir de rire alors que je trouve ça complètement débile. / – T’étais le seul à ne pas rire dans la salle ! me fait remarquer Marie. / – Faut croire qu’il n’y avait que des crétins dans cette salle… je me défends. »

Pour le reste, le texte pâtit de quelques formulations paresseuses. Ainsi, à propos de Kagemusha : « [J]e confonds tous les personnages et je ne pige rien à la théorie du complot » (sic ; ce contresens sur l’expression théorie du complot figure à la page 22). Pourtant, malgré ces défauts et malgré les nombreux tics d’écriture dans lesquels Guéraud se laisse emprisonner, je dois reconnaître que ce livre est réussi. Sans la télé me confirme aussi dans l’idée que je dois avoir avec Guillaume Guéraud quelques affinités, puisque nous éprouvons lui et moi une passion dévorante pour le cinéma de Kurosawa, pour Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone et pour L’année du Dragon de Michael Cimino.

La Brigade de l’Œil se révélait monotone à force d’éréthisme. Dans les dix-neuf chapitres de Sans la télé, la langue se déploie dans des registres et sur des rythmes plus variés. Si l’on y trouve, comme dans le roman, l’imitation du style coup de poing de James Ellroy, ce style est utilisé à meilleur escient, dans des passages où la présence d’un phrasé elliptique ou expressionniste se justifie.

 

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Published by Forator
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