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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 19:53

Parmi les dithyrambes qu’on lit partout, mes observations dissonantes passeront-elles inaperçues ? Au fond je le souhaite, car je ne romps pas sans trembler l’unanimité qui s’est faite en faveur d’un roman qui, depuis sa parution en 2007, n’a cessé d’être encensé, autant par les critiques que par ses jeunes lecteurs. Il s’agit de La Brigade de l’Œil, de Guillaume Guéraud. Initialement paru aux éditions du Rouergue, il a été réédité en 2009 par Gallimard – excusez du peu – dans sa collection Folio Science-Fiction.

Dans ce roman, qui relève de la littérature d’anticipation, le côté tapageur de l’intrigue, la violence hyperbolique, l’attitude, toujours empreinte de gravité, des personnages, le ton dramatique de la narration, contrastent fortement avec les sentiments à l’eau de rose que se témoignent mutuellement les personnages incarnant la résistance à l’oppression, ainsi qu’avec le caractère fumeux, incohérent, de la doctrine que ces héros combattent.

Quelle est cette doctrine ? Pour lutter contre la déchéance morale dans laquelle avait sombré une société livrée à ses pulsions, le territoire de Rush Island s’est doté d’un gouvernement impérial, qui a rapidement instauré un régime totalitaire. Ce gouvernement, formé de l’impératrice Harmony et de ses conseillers, a décidé de proscrire toutes les images sans exception, du plus grossier dépliant publicitaire présentant des meubles de jardin jusqu’aux bobines des films les plus prestigieux de l’histoire du cinéma. L’interdiction frappe même les dessins et les pictogrammes. Les tatouages aussi, ce qui aurait pu inspirer à notre subversif romancier une scène bien saignante d’écorchement.

« Les images allaient nous faire perdre l’écriture », déclare l’Impératrice dans le chapitre 13. En accord avec ce postulat, le gouvernement de Rush Island promeut la lecture, celle de tous les livres, ne voyant ni dans la littérature ni dans la philosophie la moindre menace pour la pérennité de son pouvoir. Le niveau d’instruction de la population s’est considérablement élevé (les élèves de terminale sont maintenant âgés de quinze ans). Je me demande seulement comment on fait pour apprendre la biologie et la médecine sans le secours du moindre schéma ; et pour construire un bâtiment, une route, un pont !… Plus étonnant encore : l’égalité sociale a été établie entre les habitants de Rush Island grâce au « partage équitable des richesses », au point que l’impératrice Harmony mériterait d’être rebaptisée Contradiction Reine. Certes, les effets pratiques de cette édification d’un socialisme tant espéré ne sont jamais décrits. Mais ces détails n’intéressent guère le jeune Kao ni ses amis, qui luttent vaillamment contre l’interdit frappant les images, en se livrant à la vente illicite de documents prohibés. Un trafic très lucratif, dont l’évocation permet à l’auteur de faire le portrait de Chen, jeune homme icono-dépendant, qui se conduit comme un véritable toxicomane en crise de manque.

Or les détenteurs et les revendeurs d’images sont pourchassés par un corps de police qui a été spécialement créé dans ce but : la Brigade de l’Œil. Les membres de cette police, commandée par le redoutable capitaine Falk, ont le pouvoir de châtier les contrevenants en leur détruisant les pupilles. L’histoire se termine sur un incendie (un de plus dans ce roman), qui fait des centaines de victimes anonymes, simples spectateurs venus assister à la projection clandestine des Temps modernes de Chaplin. Les deux héros adolescents, Emma et Kao, sont seuls à pouvoir s’arracher vivants aux flammes. Hélas, ces malheureux enfants meurent quelques pages plus loin… dans un autre incendie !

On imagine bien un État totalitaire décidant d’interdire les photos d’identité sur les papiers et sur les formulaires administratifs… Et surtout, pourquoi se laisser réduire en cendres pour sauver des photographies et des rouleaux de pellicule qui vraisemblablement continuent d’exister dans le reste du monde ? Ce n’est pas parce que Rush Island a décidé de vivre en autarcie que les autres États ont été rayés de la carte. Même s’il faut considérer La Brigade de l’Œil comme un apologue, les postulats sur lesquels se fonde l’intrigue manquent de vraisemblance et le message politique que Guéraud inscrit au cœur de son roman est plutôt sommaire. Les « résistants » de l’histoire s’opposent aux oppresseurs de la liberté, qui prônent le renoncement aux images. Mais ces résistants eux-mêmes ont besoin d’opérer des distinctions : ils dénoncent la télévision, ne se soucient nullement de sauver les œuvres des peintres, et idolâtrent le cinéma. Le bricolage conceptuel auquel s’est livré Guéraud, sa peinture hâtive d’un totalitarisme en trompe-l’œil, tout cela n’avait qu’un but : lui permettre de nous parler de ses films préférés.

Quoique la mention de la loi de 1949 ne figure pas dans le livre, le nom de la collection au sein de laquelle est parue sa première édition : Doado, ou plus exactement doAdo, si l’on respecte les inversions de casse adoptées par l’éditeur, indique qu’il s’agit d’un roman destiné d’abord aux adolescents (âgés de plus de quinze ans, si possible) et aux jeunes adultes. Bon calcul, car si on est un lecteur de plus de dix-huit ans, on aura du mal à se laisser convaincre par le scénario qu’a conçu l’auteur, ainsi que par le mélange de sauvagerie et de sentimentalisme dans lequel il semble se complaire.

La Brigade de l’Œil se lit très facilement, tout en étant pénible à lire. Son style composite oscille entre langue soutenue et langue familière, et souvent se contente de pasticher le phrasé du James Ellroy de White Jazz. De plus, ce style est chargé de métaphores emphatiques : des battements de cœur, quoique « silencieux », sont capables d’« étriller l’air », lors des bagarres les dents « giclent » hors des bouches, un policier « empoigne » une femme « par le visage », la pluie en tombant trace ou forme des « courroies », etc.

Ça n’empêche pas le surgissement d’une authentique poésie, par exemple à la page 23 (La Brigade de l’Œil, éditions du Rouergue, 2007) : « Puis “schraouf !” – le bec de son chalumeau enflamma les documents qui disparurent dans un souffle igné en semant d’éphémères lucioles à travers toute la salle. » Guéraud crée une sorte de lyrisme haletant, un peu facile, en substituant, dans certains paragraphes, la conjonction et à toutes les virgules. Ainsi, à la page 126 : « [Chen] se dirige dessus [= en direction d’une lucarne] en buttant contre des planches et en renversant des objets non identifiables et il se cogne le crâne contre une poutre et des araignées lui effleurent le cou et leurs toiles lui voilent tout le visage alors il se précipite en tendant les mains en avant et il atteint la lucarne et il écarte le rideau de papier qui en masque la fenêtre et le soleil éclabousse enfin le grenier. » (Mais pourquoi la virgule grammaticale est-elle omise avant l’adverbe alors ?)

Le style étant ce qu’il est, le contraste le plus frappant est celui qui surgit entre les traits caractéristiques de la littérature la plus sérieuse, que nous avons énumérés en commençant, et la manière pour le moins empesée dont les dialogues sont insérés dans la narration. Comme beaucoup de romanciers français d’aujourd’hui, Guillaume Guéraud pratique la mise en relief des verbes introducteurs du discours direct.

 

Oui, c’est ici que je voulais en venir. Qu’on veuille bien pardonner mes interminables remarques préliminaires. Voyons ces dialogues de plus près :

« Kaneshiro vira sèchement dans la rue Nosaka et la tête de Strummer heurta la portière latérale. / – Et si tu te réveillais ! le brusqua Falk. » (La Brigade de l’Œil, éditions du Rouergue, p. 15.)

« – Le bureau de mon patron est au premier étage… dit-elle – sa voix tremblait. / Il cala ses galiscopes [galiscopes = lunettes spéciales que portent tous les membres de la Brigade de l’Œil pour pouvoir garder les yeux ouverts en permanence] un cran plus haut : / – Je ne vois qu’un store baissé. / – Le store du bureau de mon patron ! glapit-elle. / – Où est le problème ? s’impatienta Falk […]. / Elle se mordit les lèvres. / Elle dévoila enfin : / – Le problème est que mon patron est en train de baiser une fille dans son bureau. / Falk resta de marbre : / – Et puis ? […] Je ne vois pas en quoi ça concerne la Brigade de l’Œil. / – Il ne peut pas bander sans photos ! le retint la femme. […] Il ne peut pas bander sans avoir de photos de cul sous les yeux ! dénonça-t-elle, un ton à peine plus bas. » (Ibid., p. 92-94.)

On aura noté le singulier mélange d’épaisseur stylistique et de crudité verbale.

Ibid., p. 116 :

– Je peux savoir ce que tu comptes faire ? l’arrêta Kaneshiro.

[…]

– Cherche pas, préconisa Falk.

 

Pages 238-239 (noter le tiret que Guéraud emploie parfois au milieu de ses paragraphes narratifs, pour leur donner un rythme de halètement, en esquivant le verbe, alors que les incises du dialogue, juste après, témoignent d’un goût marqué pour la redondance) :

[L]a fourgonnette glissa le long du trottoir.

Derrière son pare-brise – le visage féodal de Clift.

Kao monta à ses côtés.

– Ils disent que le vent va faire rage ! lui annonça Clift en désignant l’autoradio.

Il écoutait la météo – à fond.

– Je ne me fie jamais à ces prévisions… commenta Kao.

Clift s’esclaffa avec amertume :

– On ne peut jamais les vérifier depuis le fond de notre trou. Mais j’aime les entendre.

Il arrêta cependant la radio et secoua la tête :

– Ça fait à peu près dix ans que je vis sous terre. Je ne sors que de temps en temps, la nuit, pour respirer et regarder le ciel. Sans presque jamais dépasser les murs du cimetière Haïku.

Il se massa la nuque.

– Le paquet est dans la boîte à gants ! finit-il par dévoiler.

Mais il plaqua une main contre le torse de Kao pour le retenir.

– Où est notre camarade ? voulut-il savoir avant tout.

– Dans le bar, répondit Kao le dos collé au siège. Le Rouge et le Noir [= nom du bar]. Là-bas.

Clift retira sa main.

 

Aucune ellipse ne peut justifier le recours à des verbes tels que « préconisa », « voulut-il savoir », etc. Ces verbes semblent résulter de la soumission de l’auteur à plusieurs contraintes bien récentes : 1. ne pas répéter le verbe dire (un interdit qu’on ne s’impose qu’en France) ; 2. mettre, immédiatement après les paroles rapportées, les points sur les i, empêcher tout risque de mésinterprétation du discours direct, comme si la parole directe exigeait d’être constamment réarrimée à la berge de la parole narrative. Bref, tout le contraire de ce que faisaient les grands écrivains des époques antérieures. Ceux-ci s’efforçaient de rendre le lecteur co-créateur du récit, en lui laissant le soin de deviner les mouvements intérieurs des personnages qui se parlent. Ils ne commentaient ou n’analysaient les paroles rapportées que si celles-ci avaient un sens caché auquel ils voulaient faire accéder le lecteur, mais ce commentaire et cette analyse se faisaient alors sous la forme d’un complément circonstanciel prolongeant le verbe dire, ou sous la forme de phrases complètes glissées entre les différentes répliques, et non pas à travers des verbes introducteurs tautologiques.

 

« – Des fleurs ? s’étonna Emma. / – On appelle ça comme ça… confirma-t-il. / Elle les prit et chuchota : / – Des fleurs, de la part d’un malfaiteur, c’est plutôt flatteur. / La faille, entre son nez et le creux de sa lèvre supérieure, se plissa. / – Mais, si c’est dans le but de me séduire, ça manque d’originalité… déplora-t-elle. » (La Brigade de l’Œil, p. 107-108.)

« – Quelle est cette épouvantable odeur ? renifla Doyle – ministre de l’Éducation. / – Ce mec vient d’écraser une cigarette à l’intérieur de sa main ! dénonça un vigile. » (Ibid., p. 136.)

« – Les images ne sont pas les seules drogues à intoxiquer la population ! se permit de plaider McNee. / – Quelles sont les autres ? insista Kaneshiro. / – L’opium lui-même ! gronda McNee. » (Page 319.)

Avec de pareils enchaînements de verbes introducteurs, au milieu de scènes frôlant constamment le stéréotype, on atteint le comique involontaire. Utiliser « confirma » (ou « retint », ou « dénonça », ou « renifla ») en guise de verbe introducteur du discours direct, c’est tomber dans la redondance, presque dans la tautologie, puisque chacun de ces verbes ne fait que résumer le contenu manifeste des paroles rapportées.

Et comme les dialogues manquent cruellement d’originalité, comme ils versent tantôt dans la gravité chargée de menace, tantôt dans l’émotion larmoyante, chacun de ces verbes semble expliciter et souligner la nature d’une émotion que le lecteur avait devinée par lui-même. Ces incises nous paraissent d’autant plus pesantes que les descriptions des lieux où évoluent les personnages sont généralement maigres, réduites à des indications rudimentaires, et parfois inexistantes. Il se crée ainsi un déséquilibre entre les masses narratives elles-mêmes.

 

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Published by Forator
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XL 11/03/2015 17:30

pardon pour le dernier titre cité, je me suis emmêlée (si c'est possible de le supprimer du commentaire

Forator 13/03/2015 08:22

Malheureusement il m’est impossible de modifier un commentaire, mais je peux m’efforcer d’éclairer la lanterne des visiteurs qui découvriront votre précédent commentaire : l’auteur de Sous les couvertures (éditions Rue Fromentin) se nomme Bertrand Guillot, tandis que le dernier roman de Guillaume Guéraud s’intitule Plus de morts que de vivants (éditions du Rouergue, collection Doado-Noir). J’ignore si ces deux œuvres ont entre elles des points communs… Je vous remercie pour la visite que vous avez accordée à mon blog, et je me permets de conseiller aux amateurs de littérature la visite du vôtre, « O comme Colomb », dans lequel vous rendez compte de vos très nombreuses lectures.

XL 10/03/2015 10:53

bonjour
j'ai lu Sans la télé à sa sortie puis l'oeuvre de jeunesse (aux deux sens du terme) La brigade de l'Oeil tout récemment : séduite par le premier, déçue par le second, je partage cette analyse qui met l'accent sur ce qui m'a gênée intuitivement
PS après avoir lu le commentaire, J'ai énormément apprécié Je mourrai pas gibier et sa transcription excellente en BD, moins le tout dernier Sous les couvertures partiellement inabouti avec pourtant une bonne idée de départ

Guillaume 09/01/2011 12:57


Bonjour, je suis Guillaume Guéraud, je viens de tomber sur votre blog et vos constats critiques hyper-pertinents, très justes et imparables à propos de mon livre "La Brigade de l'Oeil".
Je suis vachement d'accord avec tout ce que vous racontez. Et mon foutu tic d'ajouter des verbes ne servant à rien dans mes dialogues me pose un vrai problème depuis un bout de temps. Je fais
généralement ça juste pour préciser qui s'exprime, pour ne pas que le lecteur perde le fil, mais vous avez évidemment raison, ça n'a aucune utilité, je devrais faire davantage confiance aux
lecteurs.
Si vous l'avez pas déjà fait, lisez mon court roman "Je mourrai pas gibier", il vous plaira peut-être un peu plus...
Je suis très susceptible mais, en même temps, bizarrement, j'aime bien quand on appuie là où ça fait mal.
Alors bravo pour votre boulot d'analyse et de décryptage, c'est super.


Forator 11/01/2011 00:15



Eh bien, Guillaume Guéraud, je vous remercie pour votre visite, qui me fait plaisir, et pour votre amabilité, sur laquelle je ferais bien de prendre exemple !
La Brigade de l’Œil m’a inspiré une critique... au lance-flammes. Mais il m’a fallu expliquer ce que je pensais de votre roman, qui a été beaucoup défendu par mon entourage ;
m'expliquer au sujet de votre roman, et avec lui... Du coup, j’ai passé plusieurs jours à le relire dans tous les sens. Sans la télé est un livre qui me semble très abouti, très
original, et dont les qualités me sont apparues immédiatement. Et je suis certain que vos prochains romans, délivrés des défauts que j’ai tenté de définir à propos de La Brigade de
l’Œil, feront valoir les indiscutables qualités narratives et poétiques de votre style. Soyez sûr que je vais m'empresser de lire Je mourrai pas gibier, et vos prochains
livres : c’est bien le moins que je vous dois.