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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 07:50

Nous voyons disparaître presque tous les traits d’union utiles, et apparaître de nombreux traits d’union inutiles.

La disparition du trait d’union utile se constate couramment dans les prénoms composés : Jean-Marc Dupont devient Jean Marc Dupont, parfois même Jean M. Dupont. Les documents administratifs ont suivi le mouvement général. Dans les rares organismes qui consentent au maintien du trait d’union dans leurs imprimés, nous voyons ordinairement les secrétaires ou les directeurs introduire une autre faute juste après, en dactylographiant nos noms de la façon suivante : « Jean-marc Dupont ». Trop fatigant aussi, taper la majuscule.

Les patronymes sont imprimés en capitales dans les documents administratifs : « Jean Marc DUPONT », comme s’il fallait sans cesse écarter tout risque de confusion entre le prénom et le nom de famille. Admettons cela. Mais on ne devrait jamais procéder ainsi dans les phrases d’une narration, sous peine de dissocier exagérément le prénom et le patronyme, et de donner l’impression que le patronyme est prononcé plus haut que le prénom.

Quand ce n’est pas « DUPONT Jean Marc » qui est imprimé ! Misère… Faire précéder du patronyme le prénom, le pré-nom ! Et pas seulement dans l’annuaire du téléphone, sur les papiers d’identité ou sur les tombes… On devrait pourtant savoir que la présence du trait d’union permet d’éviter bien des équivoques, car il nous aide à ne pas déformer le nom de certaines personnalités : tels Jean-Edern Hallier (prénom : Jean-Edern), Olivier Germain-Thomas (patronyme : Germain-Thomas), Jean Pierre-Bloch (patronyme : Pierre-Bloch), ou encore Louis Martin-Chauffier (prénom : Louis). Sinon, comment savoir où s’arrête le prénom et où commence le nom de famille ? Voulons-nous adopter sur ce point, comme sur tant d’autres, l’usage redoutablement flou qui est celui de la langue anglaise, où abondent les noms tels que Victor Davis Hanson ou Clarissa Pinkola Estés, auteurs de livres qu’un Français ne sait jamais à quelle lettre ranger ?

Nous voyons aussi disparaître le ou les traits d’union contenus dans le nom des villes, des départements, des régions. Les panneaux à l’entrée des agglomérations et les plaques de rue ont depuis des années entériné le nouvel usage. Même dans des documents officiels, nous lisons maintenant : « Conseil général de Meurthe et Moselle », au lieu de Conseil général de Meurthe-et-Moselle. Certes, il existe encore un « Conseil général de Maine-et-Loire », sur les papiers duquel les indispensables traits d’union semblent solidement implantés… Devons-nous donc admettre que certaines régions de France sont plus attachées que d’autres aux caractéristiques élémentaires de l’orthographe française ?

Dans l’écrit de tous les jours, ce recul est un fait patent. Qui se rappelle la différence qui existe entre « de petits enfants » et « des petits-enfants » ? Entre la « belle famille » de quelqu’un et sa « belle-famille » ? Et qui sait encore qu’il y a une différence entre « sur le champ » et « sur-le-champ » ? Le premier étant un complément circonstanciel de lieu, l’autre un adverbe qui apporte une indication de temps.

« Offrez vous un nom de domaine ! », peut-on lire sur Internet. « Gérez les réactions de vos visiteurs et répondez leur sur votre blog ! » En l’absence du trait d’union qui devrait joindre le verbe, ici mis à l’impératif, et le pronom personnel postposé, on perçoit entre ces mots une pause intempestive.

Nous voyons le trait d’union disparaître dans quelques-uns, aussi bien que dans soixante-quinze.

Le trait d’union qu’on met après l’adjectif grand, dans grand-mère, grand-rue, grand-messe ou grand-chose (Ils ne voyaient pas grand-chose), signale l’archaïsme du composé. Or ce trait d’union manque de plus en plus souvent dans le composé chef-d’œuvre, où il s’avère fort utile. C’est le trait d’union qui, signalant l’archaïsme, justifie la non-prononciation du f qui s’y trouve ; ce f qu’au contraire on entend clairement dans chef d’orchestre ou dans chef d’accusation.

De même, en oubliant de mettre à Michel-Ange son trait d’union, on modifie la prononciation de ce nom illustre (un prénom qu’il est d’usage d’employer, comme Raphaël ou Rembrandt, à la place du nom complet), et on rend perplexes les lecteurs en les plaçant devant un syntagme qui désigne un individu ayant pour prénom Michel et dont Ange serait le patronyme !

En revanche, un trait d’union intempestif tend à surgir dans plusieurs expressions très courantes, que naguère les éditeurs savaient imprimer correctement : tout à fait, bien sûr, double jeu, double page, extrême droite, extrême gauche, compte rendu, bande dessinée. Un trait d’union apparaît également dans la construction à demi mort, à demi ouvert, etc., ainsi que dans les nombres vingt et un, trente et un, cinquante et un, etc. Lorsque je vois ces nombres imprimés avec des traits d’union, je me demande si la faute ne s’est pas répandue sous l’influence de « se mettre sur son trente-et-un », où la présence de traits d’union s’explique par la substantivation (quoique cette expression s’écrive aussi bien sans aucun trait d’union).

Toutes sortes de documents font désormais apparaître les graphies suivantes : « tout-à-fait », « double-jeu », « à demi-ouvert », etc. Nos contemporains aiment à introduire un trait d’union parasite dans la locution qu’est-ce que (en écrivant partout : « Qu’est-ce-que ») et à l’omettre dans Attends-moi (en écrivant : « Attends moi »). Tantôt l’on veut s’épargner l’effort de tracer un signe, tantôt l’on prend une sorte de plaisir pervers à faire proliférer ce signe.

 

Ces phénomènes ne sont certainement pas sans rapport avec la confusion qui se manifeste, dans la typographie récente, entre le trait d’union et le tiret. Sachez que c’est le tiret qui, un peu plus long que le trait d’union, se trace isolé entre deux espaces – et non pas le trait d’union. Les éditions Fayard l’ignorent lorsqu’elles laissent imprimer, à la page 222 du dernier livre de Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, le texte suivant : « Le train avançait lentement. À trente kilomètres – heure tout juste. » Oui, des kilomètres tiret heure

Nous trouvons cela dans plusieurs pages de Houellebecq : « Bruno, pour sa part, avait décidé de s’inscrire en fac de lettres : il commençait à en avoir marre des développements de Taylor – Maclaurin, et surtout en fac de lettres il y avait des filles, beaucoup de filles. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 78.) L’éditeur aurait dû imprimer : « développements de Taylor-Maclaurin » (allusion à une formule mathématique qui permet de développer les fonctions).

De même, à la page 88 de cette édition : « La faculté d’Orsay – Paris XI est la seule université en région parisienne réellement conçue selon le modèle américain du campus. » Dans ce cas précis, les espaces peuvent-elles se justifier ? L’un des noms accolés s’écrit en deux mots. Le fait de souder par le trait d’union les noms Orsay et Paris aurait-il pour effet de rendre équivoque le chiffre XI, seul élément qui se verrait séparé des précédents ? Or nous constatons le contraire. S’il avait été imprimé dans la bonne typographie de naguère, cet énoncé aurait été encore plus lisible : « La faculté d’Orsay-Paris XI est la seule université… » L’esprit en aurait saisi la structure de manière immédiate.

C’est à partir de trois noms accolés que les espaces avant et après chaque trait d’union peuvent améliorer la clarté visuelle du texte imprimé. Dans le roman Qui a tué Arlozoroff ?, de Tobie Nathan, nous lisons (Grasset, 2010, p. 39) : « En grand titre, à la une : “Alliance Staline – Ben Gourion – Hitler !” » (L’acticle porte sur un événement de 1933.) L’ancienne typographie aurait donné cette séquence confuse, qu’on aurait déchiffrée avec difficulté : « “Alliance Staline-Ben Gourion-Hitler !” » Dans ces conditions, l’usage récent se justifie. Mais il serait judicieux, en lieu et place des tirets qu’a choisis l’imprimeur des éditions Grasset, de mettre des traits d’union, tout en maintenant les espaces.

Toutefois, dans de nombreux cas, l’ajout d’espaces n’apporte strictement rien. Il est inepte d’écrire : « Nord - Pas-de-Calais », au lieu de Nord-Pas-de-Calais.

Dans un album pour enfants, Les Bêtes d’Ombre, par Anne Sibran et Stéphane Blanquet (Gallimard, 2010), le tiret a pris la place du trait d’union, purement et simplement, à toutes les pages. Le signe qui sert à indiquer qu’un personnage prend la parole au discours direct (signe dûment précédé d’un retrait et suivi d’une espace) fait également office de trait d’union entre deux mots. À toutes les pages de ce livre, le signe trait d’union a la forme du tiret demi-cadratin ! Encore heureux que le tiret ainsi mésemployé ne soit pas, de surcroît, imprimé entre deux espaces.

Observez bien cet extrait des Bêtes d’Ombre, que j’ai pris dans la page 12 et que voici très exactement reproduit : « “Petit Frère ! Réveille–toi ! Est–ce que tu vois une entrée ?” »… J’imagine que d’autres albums de la collection Giboulées des éditions Gallimard Jeunesse témoignent de ce choix typographique aberrant, qui a peut-être été jugé par le maquettiste comme étant plus… juvénile.

Rappelons que, si la langue anglaise ne connaît pas le trait d’union, elle fait usage du tiret. Ceci n’est pas loin d’expliquer cela. On dirait qu’un signe typographique qui n’existe pas en anglais n’a plus de raison d’être conservé dans notre langue. Du reste, qui d’entre nous désigne encore le brave trait d’union autrement que par la stupide appellation de « tiret du 6 » ou de « barre du 6 » ? Tout cela parce que, sur nos chers claviers, la frappe du trait d’union est commandée par la même touche que celle du chiffre 6. Le nom même de trait d’union est en train de s’effacer des mémoires (les nôtres).

 

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Published by Forator
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commentaires

Dominique 30/04/2013 18:26

Oups. Il manque quelques mots dans mon précédent commentaire.

Dominique 30/04/2013 18:25

Concernant les nombres, le trait d'union est recommandé depuis la dernière réforme. Je suis très loin d'être d'accord avec cette réforme qui, sous prétexte de rationaliser et simplifier d'orthographe, entérine nombre de barbarismes et fautes courantes. Un comme si le parlement légalisait le vol à l'étalage sous prétexte que plus de la moitié de la population s'adonne à ce sport. Toujours est-il que cette réforme a eu au moins une bonne idée en modifiant légèrement l'usage du trait d'union dans l'écriture des nombres.

Forator 01/05/2013 20:38

J’ai oublié, Dominique, de vous remercier pour votre contribution au débat.

Forator 01/05/2013 20:36

Certaines réformes ne méritent que notre dédain. D’autres seraient très utiles : ainsi, ce ne serait pas du luxe d’ajouter un accent circonflexe (ou un tréma) sur le u du verbe « arguer », car cette lettre se prononce.

Ornux 30/04/2013 11:55

"est symbolisé par un trait horizontal de même longueur" C'est faux, archi-faux : le trait de soulignement est représenté sur la clavier par un trait bas nettement plus long que le tiret (il fait environ le double).
Cette différence est encore plus visible sur les claviers autres que AZERTY classique.

Forator 01/05/2013 20:31

Ornux, vous avez sans doute raison. Je croyais avoir observé sur les touches de certains claviers que le symbole du trait d’union était de la même longueur que celui du trait de soulignement (dit « barre du 8 »). J’ai dû me tromper. De toute façon, l’idée que j’exprimais à ce sujet n’avait guère d’importance. Vous constaterez que j’ai modifié le dernier paragraphe pour aller à l’essentiel. Merci pour votre collaboration.