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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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26 septembre 2010 7 26 /09 /septembre /2010 23:22

Prenons un roman représentatif de ce qu’est aujourd’hui la littérature de jeunesse écrite en français, par exemple Chasseur Noir III : L’Enchanteur de Sable, par Michel Honaker (éditions Flammarion, collection Tribal, 2010) ; et observons-en les dialogues.

 

Une enquête policière s’est ouverte après la découverte de deux cadavres qui, à la place du sang, contiennent du sable. Les policiers convoquent l’« occultiste » Ebenezer Graymes pour qu’il participe à cette enquête. Voici un bref échange entre Graymes et un dénommé Magnus Quartz, responsable de l’enquête (L’Enchanteur de Sable, p. 63) : « – On m’a conseillé de m’adresser à vous pour avoir un deuxième avis. / – Qui ? / – Secret défense, se mura Quartz. »

Quand je disais que les ellipses autrefois reprochées à Romain Gary avaient subi des mutations imprévues, jusqu’à sombrer dans le ridicule !…

 

Voici la liste des verbes introducteurs mis en incise dans le dialogue des pages 13 et 14 : « – Tu as fini par adopter le sixième sens des Touaregs, remarqua l’ancien [= John Neery] en suivant sa trace. […] / – Non, maître, répliqua l’apprenti [= Ebenezer Graymes]. Ce serait me vanter. Je ressens seulement une impression de déjà-vu. Est-il possible que j’aie déjà visité ce désert ? / – Dans une autre vie, Ebenezer… Qui sait ? répondit John Neery, sa voix trahissant la crainte évidente [sic] que cela fût possible. »

Le verbe répliquer surgit fréquemment sous la plume d’Honaker, employé comme un simple synonyme de répondre. Et on aura remarqué qu’au personnage qui lui a répliqué juste avant, John Neery répond. Comme on s’en doute, la plupart de ces incises sont superflues, d’autant plus que l’échange n’est qu’à deux personnages.

 

Ebenezer Graymes a pris place à bord de la Plymouth banalisée du lieutenant de police Bob Single, de la police de New York, avec lequel il avait déjà eu l’occasion de coopérer dans de précédents romans : « Single n’avait pas tenu parole, il avait pris un malin plaisir à traverser “Downtown” à cent à l’heure, en grillant les feux, toutes sirènes hurlantes, au mépris des règles du code de la route. / – Vous l’avez fait exprès, le lui reprocha l’occultiste en réprimant sa nausée. / – Désolé, fit mine de s’excuser le policier, mais il s’agit d’un appel d’urgence. J’espère que cela n’entamera pas notre belle amitié. / – Nous ne sommes pas amis, décréta Ebenezer. » (L’Enchanteur de Sable, p. 55.)

Ce dialogue stéréotypé est censé nous faire entrevoir les rapports compliqués que les deux héros du roman entretiennent l’un avec l’autre. La lourdeur des propos échangés est augmentée par la redondance dans les verbes introducteurs et par la profusion même de ces verbes, puisqu’on en trouve un par réplique. Ce n’est pourtant pas dans les incises que le romancier doit étaler sa science du vocabulaire !

 

Page 65, l’un des enquêteurs désire interroger le gardien du parking dans lequel le meurtre a eu lieu. « – J’ai déjà répondu à toutes les questions, devança celui-ci avec une pointe d’agacement. Pourquoi je devrais recommencer ? / – Parce qu’on vous le demande, suggéra Single en le toisant d’un air mauvais. »

La faiblesse de ces dialogues provient-elle du caractère stéréotypé des situations ? Provient-elle du fait que les personnages des romans de Michel Honaker manquent cruellement de complexité psychologique ? Voyez les platitudes que profèrent ces hommes spécialisés dans la lutte contre le crime… Les verbes introducteurs, trop nombreux, sont presque systématiquement redondants par rapport au contenu des propos, et les commentaires qui prolongent le verbe introducteur placé en incise font l’effet d’intrusions incessantes de l’auteur-narrateur dans la conscience des personnages qui viennent de parler.

Ces intrusions détruisent tout mystère, ôtent à ce que le personnage vient de dire toute son opacité, en révélant trop tôt l’intention qui se cachait derrière les mots prononcés. Le procédé, qui ne laisse même pas au lecteur la possibilité de sonder l’épaisseur des sous-entendus, achève de rendre ternes les personnages et de les priver de toute épaisseur.

L’écrivain a eu beau faire d’Ebenezer Graymes un héros tourmenté et ambigu, alliant en lui l’homme méditatif (mais pas toujours perspicace) et le combattant invincible (aussi athlétique que Sherlock Holmes !), la faiblesse formelle des dialogues et l’épaisseur des coutures par lesquelles ils sont rattachés au corps de la narration affadissent ce héros et le rendent involontairement comique.

Les verbes introducteurs qui révèlent la pensée du personnage au moment où il parle ressemblent à des indications de régie pour des acteurs dont le métier est de jouer dans plusieurs téléfilms en même temps. Comme ils passent d’un personnage à un autre dans la même semaine, ces indications sont là pour leur dire sur quel état d’âme positionner le curseur de leur intensité de jeu ou celui de leur voix. Nous n’imaginons pas entendre parler les hommes de la vie réelle. Pire : ce ne sont même pas des voix originales que nous entendons, mais des voix doublées.

Honaker semble croire qu’un roman ne peut plaire que s’il ressemble à du télévisuel. Chez lui, le dialogue est surchargé d’indications de régie, et les alentours du dialogue sont débarrassés de tout ce qui pourrait passer pour de l’analyse.

 

On peste beaucoup dans les dialogues de L’Enchanteur de Sable :

« – Ton maudit caractère ! pesta le vieil Italien, qui en avait vu d’autres. » (Page 31.)

« – Va te faire voir ! pesta Eileen en raccrochant. » (Page 33.)

« – Une Péri [= une fée du désert] n’est au service de personne, pesta Salah. Je viens d’en chasser une particulièrement indisciplinée. » (Page 40.)

« – Geez ! pesta-t-il. Vous voulez me rendre cardiaque ? » (Page 77.)

« – Personne n’a donc pensé à changer ce dinosaure ! pesta-t-il. » (Page 133.)

 

Et voyez comme on tance :

« – Il est très incorrect de dévisager les gens de cette façon dans nos contrées, le tança-t-il. » (Page 42.)

« – Est-ce que vous êtes devenu fou ? le tança le doyen à mi-voix. » (Page 49.)

 

On soupire souvent :

« – Ah, ce pauvre Mike ! soupira Fadden. » (Page 48.)

« – Le surnaturel a toujours suscité l’hostilité de la part du monde scientifique, soupira Graymes » (Page 51).

« – À vous de voir… soupira le policier en s’engouffrant dans la cabine. » (Page 57.)

« – J’ai un ami, en bas, qui ne dirait pas mieux, soupira le policier, impressionné malgré lui. » (Page 71.)

« – Je l’ignore, soupira la présentatrice. » (Page 73.)

« – Habib Salah ment, je te l’accorde, soupira le Commandeur » (Page 91).

« – Prométhée… soupira Graymes en dédaignant <de> répondre. » (Page 117.)

« – Dire que j’ai tout fait pour me tenir à l’écart de telles affaires… soupira O’Brien. » (Page 123.)

« – Je crois qu’il l’a trouvé, soupira l’homme de la Sécurité nationale. » (Page 170.)

 

On s’agace :

« – Et toujours aucun suspect ? s’agaça O’Brien. » (Page 119.)

« – Je suppose que cela aussi, s’agaça O’Brien, vous alliez nous en informer ? » (Même page.)

 

On grince :

« – Depuis quand êtes-vous un spécialiste des rings ? grinça Single en démarrant sur les chapeaux de roues. » (Page 53.)

« – Moi aussi, je suis ravi de vous revoir, capitaine, grinça Single. » (Page 59.)

« – Quand on parle du loup… grinça Single. » (Page 116.)

 

On distille !

Habib Salah, un magicien chargé de veiller sur le désert égyptien, demande au jeune Ebenezer Graymes comment il a fait pour relever des traces que le vent avait effacées longtemps auparavant : « – Aucune trace ne m’est invisible, distilla le jeune homme. J’aime chasser. » (Ibid., p. 43.)

Ailleurs, nous trouvons en incise : « … coupa Graymes en distillant un imperturbable sourire » (p. 59). En déduirons-nous que distilla le jeune homme est la forme réduite de : « répondit le jeune homme en distillant un sourire » ? Peut-être pas, car ce verbe est affectionné d’Honaker, qui en fait un usage très personnel : « L’Oriental s’apprêtait à distiller une formule polie pour expliquer qu’il n’avait jamais entendu ce nom… » (p. 142).

 

Mais par-dessus tous les autres, l’auteur raffole du verbe s’enquérir :

« – Alors, c’est lui ? s’enquit le maître des lieux. » (Page 39.)

« Single allait reprendre sa vadrouille quand une voix s’enquit à son oreille : / – À qui parliez-vous à l’instant ? » (Page 77.)

« – Vous n’avez rien ? s’enquit Ebenezer. » (Page 83.)

« – Tu es la Péri qui s’est échappée de chez Salah ? s’enquit-il. » (Page 88.)

« – Lequel, vous en détenez tant [= des secrets] ? s’enquit Graymes en se matérialisant devant elle. » (Page 102.)

« – L’argent a été détourné, Bilbo, lui susurra Sydney Hobbs en glissant à son tour une pièce dans la fente [du distributeur automatique de boissons]. / – Par qui ? s’enquit Single en serrant les poings, prêt à en découdre avec le mauvais plaisant. » (Page 133.)

« – Que ferais-tu si tu quittais cette prison ? s’enquit-elle. » (Page 165.)

S’enquérir n’est employé à bon escient qu’à la page 142 : « Un Libanais s’enquit de ce qu’il désirait : / – Je veux Habib Salah, répondit simplement [sic] le démonologue. »

 

Or cette variation effrénée des verbes introducteurs aboutit au retour fréquent et lassant des mêmes verbes. Lorsqu’un écrivain part du principe qu’il faut placer en incise beaucoup de verbes différents, les limites de ses capacités de variation sont bientôt atteintes et son stock de synonymes vite épuisé.

La réapparition à intervalles réguliers des mêmes choix lexicaux, apparemment raffinés mais en réalité intrusifs et redondants, est plus agaçante que ne le serait l’emploi des verbes neutres que sont dire ou répondre ; à condition que ces derniers soient placés aux endroits les plus utiles pour le lecteur, notamment dans les dialogues qui mettent aux prises plus de deux personnages.

 

Les incises emphatiques et redondantes renforcent l’aspect stéréotypé des personnages et des situations :

« – Ne vous faites pas d’illusions, lieutenant, prévint le chef des enquêteurs sans amabilité. » (Page 59.)

« – Je refuse de participer à ce genre de débat, s’énerva l’un de ses contradicteurs en faisant mine de se lever. » (Page 70.)

« – Ce n’est rien Opus, le tranquillisa-t-elle. » (Page 104 ; avec l’oubli de la virgule devant l’apostrophe.)

Bilbo est le surnom du lieutenant Bob Single : « – Fallait pas te mettre sur ton 31 [sic] pour moi, Bilbo, l’accueillit-il en l’invitant à prendre place. » (Page 177.) « – Arrête, prévint [sic !] Single. Je vais vomir » (Page 178.) « – Ne t’énerve pas, Bilbo, l’apaisa Hobbs. » (Même page.)

« – […] Par là, le projecteur, je vois quelque chose ! / – Vous êtes le seul, lieutenant ! le tempéra le colonel Stewart à ses côtés » (p. 219-220).

Le lieutenant Bob Single vient de vaincre son adversaire lors d’un match de boxe. Or, de nombreux spectateurs ayant parié contre lui, Single se fait huer après sa victoire : « – Qu’ils viennent, Mario, ne décoléra pas Single, qu’ils s’amènent, et je les prends un par un ! » (L’Enchanteur de Sable, p. 31 ; Mario est le prénom de son entraîneur.)

Il est vrai qu’on emploie toujours le verbe décolérer sous la forme négative ; mais pourquoi choisir une locution aussi massive pour une simple incise de dialogue ?

Encore un verbe d’action à la forme négative : « – Appelez-moi Cobalt, répondit dignement l’interpellé. […] / – Quartz… Cobalt… ne put s’empêcher de pouffer le lieutenant du Bronx. Je me trouve sûrement en plein congrès de minéralistes. Donc, monsieur Cobalt, ceci pour dire que je ne partage pas votre opinion […]. » (Page 116.)

Mais parfois, plutôt qu’une incise maladroite du style : « enchaîna-t-il après avoir marqué un silence », Michel Honaker choisit la solution la plus naturelle : « Il marqua un silence [ou marqua un temps de silence] avant d’enchaîner : / – Quand je suis allé au Fort de Sel chercher le secours de Habib Salah, je ne l’ai pas trouvé », etc. (p. 95).

 

Le lieutenant Bob Single, qui vient de remporter une victoire à la boxe contre un autre jeune policier, reçoit un appel téléphonique de l’un de ses supérieurs. Il prend l’appel, en croyant avoir affaire à sa fiancée (p. 33-34) :

– Eileen, dis-toi que je n’ai pas l’intention de venir, prévint-il [sic], et aussi…

– Lieutenant Single ? l’interrompit une voix aussi froide qu’une lame. Je m’appelle Magnus Quartz. J’aimerais que vous nous rejoigniez sur une scène de crime [sic] dans Manhattan, dans l’immeuble de la chaîne KBN.

Single resta coi. Au même instant, une voiture le dépassa, avec trois flics en civil à son bord, qu’il reconnut au premier coup d’œil. Le camp des perdants, ceux qui avaient parié sur « la Terreur de Brooklyn ». Ils ne risquaient pas de venir le secourir en cas de pépin sur le terrain. La rancune entre policiers était plus coriace encore que dans la mafia. Single passa une main dans sa tignasse en brosse avant d’éclater de rire.

– Écoutez, je suis fatigué des mauvaises blagues. Désolé si vous avez perdu de l’argent sur le combat. La prochaine fois, mettez votre fric sur moi.

– Lieutenant Single, ceci n’est pas une plaisanterie. J’appartiens à la Sécurité nationale et je travaille présentement en étroite collaboration avec le Département criminel, où vous avez accompli récemment un stage, sous les ordres du capitaine Trevor Meredith…

L’autorité qui filtrait du ton de la voix – autant que la justesse de ces informations – convainquit Single qu’il ne s’agissait pas d’un farceur.

Il manque un verbe introducteur pour préciser que, même lorsque la voiture de ses trois collègues en civil parvient à sa hauteur et dépasse la sienne, le lieutenant Single n’est pas en train de les interpeller à travers la fenêtre latérale de sa Plymouth, mais qu’il continue de parler au téléphone avec l’homme qui s’est présenté comme étant Magnus Quartz. Tantôt Michel Honaker surcharge ses dialogues de verbes introducteurs, tantôt il omet le seul d’entre eux qui serait nécessaire.

 

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commentaires

Branwen 01/09/2014 23:35

J'avoue être assez mitigée quant à ce billet.

Autant je suis d'accord avec vous sur la syntaxe désastreuse présente dans la série "Chasseur noir", autant il convient de rester impartial quant au degré de culpabilité de l'auteur. A l'origine, Michel Honaker a écrit il y a une vingtaine d'année les romans policiers de la série "Le Commandeur" qui étaient destinés à un public adulte. Sans parler de grande littérature (loin s'en faut), ni les intrigues ni la psyché des personnages principaux n'étaient mises à mal par les absurdités que vous relevez.

Cependant, ces ouvrages ont subi une première ré-écriture dans les années 90 pour être destinées à un jeune public lors d'un changement d'éditeur, et les passages trop crus ou trop violent ont été allègrement effacés. Il s'est passé la même chose pour cette version.

J'ignore s'il s'agit d'un changement de mentalité général ou d'un renforcement des règles du CSA, mais le jeune public actuel est souvent considéré comme trop sensible pour aborder des sujets sombres, tout comme le nombre de thèmes politiquement incorrects a sensiblement augmenté.

Il n'y a qu'a voir les nouvelles traductions (si l'on peut oser appeler ça des traductions) des romans d' Enid Blyton. Les nouvelles versions du Club des Cinq sont régulièrement expurgées, et ce au mépris du bon sens, si ce n'est celui de la syntaxe. La disparition du passé simple, des pronoms, la réorganisation des dialogues pour supprimer des "clichés sexistes ou racistes" est navrante, et faite sans le consentement de l'auteur

De ce fait, pensez-vous vraiment qu'il faille simplement blâmer la médiocrité des textes proposés au public actuel sans chercher à savoir d'où vient qu'on juge une telle médiocrité plus vendeuse ?

Maginhard 09/04/2012 11:30

Vous avez raison, j'ai été un peu trop restrictif.
Il n'en reste pas mois que :
Des verbes comme "s'écrier" ou "s'exclamer", quoique non transitifs, c'est-à-dire n'admettant pas un nom comme complément d'objet direct, admettent une proposition complétive comme complément
d'objet direct :
« La vigie s'écria que le terre était en vue. »
Remarquez que l'incise "demanda-t-il" rentre dans ce cas : la propostion complétive complément d'objet direct étant alors la protase d'une proposition conditionnelle ayant valeur d'interrogation
indirecte : « Il demanda si … »
En aucun cas on ne peut mettre en incise "parla-t-il", parce qu'on ne peut pas dire "Il parla que …".
Il me semble que la bonne règle (s'agissant de grammaire normative, non de constatation linguistique) est là ; d'ailleurs, si l'on s'en affranchit, je ne vois pas comment argumenter contre l'emploi
des incises barbares que vous citez.

Forator 09/04/2012 15:44



J’avais parlé de ce « critère », et des limites de son application, dans une note ajoutée au bas de
Les
maladies du dialogue de roman (2).


 



Maginhard 07/04/2012 18:45

La règle est très simple : le verbe de l'incise doit être un verbe de déclaration, c'est-à-dire un verbe transitif qui contienne le sens du verbe “dire”.
Exemple amusant cité je ne sais plus où par Abel Hermant :
« Enfer et damnation !, se leva-t-il de son fauteuil, … »

Forator 08/04/2012 09:27



Merci pour votre visite et pour vos commentaires, Maginhard.


La règle n’est pourtant pas si simple. Le verbe de l’incise n’est pas nécessairement transitif, sinon les grands auteurs n’auraient jamais recouru
à s’écrier ou à s’exclamer dans les dialogues de leurs romans.


 



Marie 19/01/2011 17:53


Merci pour cet article qui m'a ouvert les yeux: la première fois que j'ai lu les livres de la série Le Commandeur de Honaker j'ai été happée par l'histoire et le personnage de Ebenezer Graymes et
je n'ai pas prêté attention un seul instant à la lourdeur des dialogues. Il faut croire qu'à 12 ans on est moins exigeant mais je ne lirais plus ces livres même par nostalgie


Forator 15/04/2012 12:50



J'ai dû corriger le lien menant vers la page


http://www2b.ac-lille.fr/weblettres/productions/prog3/seq2deroul.htm


(voir ma réponse au commentaire n° 3).


Cette page semble avoir été déplacée par le webmestre du site Weblettres. Pour que mes lecteurs puissent constater que je n'invente rien, j'en recopie ci-dessous les
passages les plus significatifs. Le professeur qui a conçu ce document insiste sur une prétendue « exigence de varier les verbes de parole » et fait récrire Hemingway :


Déroulement de la séquence n° 2
Savoir insérer des paroles dans un récit

Objectifs : repérer les différentes manières de rapporter des paroles dans un texte et en comprendre l’intérêt ; savoir passer de l’une à l’autre (transformation style direct / indirect)

Séance 1 (2 heures) : texte « Un pont stratégique »,
extrait de Pour qui sonne le glas, d’Hemingway (Les premières pages du roman, de « Il était étendu à plat ventre.. » à « On grimpe, dit Anselmo », Livre de Poche, page 5 à 7)

Objectifs : reconnaître le style direct grâce à la ponctuation et aux propositions incises ;
revoir la valeur des temps du dialogue (présent - passé composé)
Activité : les élèves doivent distinguer par des crochets de couleurs différentes, sur le texte, les passages de récit des passages de dialogue puis ils renseignent un tableau sur le classeur (2
colonnes : récit / dialogue, et 3 cases : temps des verbes / personnes / indications de temps et de lieu ; ce tableau sera réutilisé plus tard)

Pour séance suivante : revoir les valeurs des temps, et réécrire les propositions incises du texte en variant les verbes introducteurs des paroles (le verbe dire étant répété neuf fois dans le
texte)

[...]

Séance 7 (1 heure) : préparation du devoir d’expression écrite ;
texte support extrait du Notaire du Havre, de G. Duhamel (sujet annales Amiens 1999, Nathan Brevet 2000 p. 21)
Rédaction d’un récit comprenant les différentes de paroles rapportées, avec consignes précises sur l’emploi des temps (récit au passé, temps du dialogue) et exigence de varier les verbes de
paroles (voir fiche de vocabulaire séance 2).

Sic !


 



Théophraste Longuet 16/10/2010 11:33


Chrysoglotte vous-même !

J'ai aussi remarqué cette tendance, chez certains enseignants, à enseigner de travers certaines règles (en l'occurrence la nécessité de ne pas alourdir un texte par des répétitions).

J'ai retrouvé la remarque d'Umberto Eco à laquelle je faisais allusion dans mon commentaire précédent. Elle se trouve dans le très stimulant De la littérature. Je vous la recopie accompagnée de son
contexte que je trouve particulièrement intéressant, notamment pour la lumineuse métaphore qui y est développée.

« Pareyson nous dit que la cheville est un artifice permettant à une partie d’être liée à une autre, c’est un joint essentiel. Pour qu’une porte s’ouvre avec douceur ou majesté, elle doit avoir des
gonds, pour mécanique que soit leur fonction. Le mauvais architecte, fou d’esthétisme, s’irrite parce qu’une porte doit s’appuyer sur des gonds, et il les redessine afin qu’ils paraissent « beaux »
au moment où ils remplissent leur fonction : et souvent le résultat est que la porte grince, se coince ou qu’elle ne s’ouvre pas ou s’ouvre mal. Le bon architecte, en revanche, veut que la porte
s’ouvre pour montrer d’autres espaces, et peu lui importe que, après avoir redessiné tout l’édifice, il doive, pour le gond, recourir au savoir éternel du quincailler.
La cheville accepte sa banalité, car sans la rapidité qu’autorise le banal, on retarderait un passage qui, pour le destin de l’œuvre et de son interprétation, est important. »

Eco place les turn ancillaries au rang de chevilles et il écrit, car il a lu Forator :

« À l’exception de certains auteurs qui mettent un soin particulier à différencier les turn ancillaries (en choisissant à chaque fois entre « répliqua-t-il », « rétorqua-t-il », « ricana-t-il », «
ajouta-t-il pensif » — et il n’est pas sûr que ces auteurs soient les meilleurs), les autres, des plus humbles aux plus grands, les utilisent tels qu’ils se présentent, et ceux de Manzoni ne sont
sans doute pas si différents de ceux de Ponson du Terrail. En fait, les turn ancillaries sont des chevilles, on ne peut les éviter ni vraiment les embellir, et le grand écrivain est celui qui sait
que, quand il y en a, le lecteur tend à les sauter ; mais que s’il n’y en avait pas, le dialogue serait pénible, voire incompréhensible. »


Forator 16/10/2010 12:21



J’ai déjà dû lire cette remarque d’Eco, mais elle m’était sortie de l’esprit. Merci à vous de l’avoir
fait figurer ici.


Oui, il y a bien des dialogues et des pages pénibles dans les romans actuels – pas seulement dans ceux destinés
à la jeunesse. Nous tombons très souvent sur de pénibles dialogues, même dans les romans dont on célèbre la qualité « littéraire ».


La page pénible est celle où tout paraît projeté au premier plan, où le lecteur n’a rien à
sauter.


 



Théophraste Longuet 15/10/2010 14:48


Bonjour cher Forator !

Il m'arrive souvent de me demander à la lecture de certains auteurs quels lecteurs ils sont.

Dans le cas que tu traites dans cette note, par exemple, je m’étonne qu’un écrivain supposé être également un lecteur travaille autant ces parties anecdotiques que sont les verbes introducteurs du
dialogue. En quoi je rejoins ton avis : « Ce n’est pourtant pas dans les incises que le romancier doit étaler sa science du vocabulaire ! »

Umberto Eco fait remarquer quelque part (Apostille ?) que le lecteur saute ces éléments du texte pour lesquels Eco emploie l’expression de « turn ancillaries », laquelle présente l’avantage de les
situer à leur réel niveau d’importance. Je pense qu’il serait plus juste de dire qu’il les survole dans le mouvement de sa lecture, en les enregistrant de manière quasi inconsciente et en faisant
plutôt porter son attention sur ce que disent les personnages, satisfaisant ainsi l’objectif de vivacité qui préside à l’emploi du discours direct. C’est pourquoi le style d’Honaker est si pénible
à lire. L’envol de la lecture est sans cesse freiné par ces signaux de style et l’on peut se demander quel lecteur laborieux est l’auteur pour ne pas avoir mesuré l’effet que produisait son texte.
Ou alors on peut penser, puisque je mentionnais Umberto Eco, que Michel Honaker s’adresse à un Lecteur Modèle laborieux. Un adolescent, par exemple.


Forator 16/10/2010 09:25



    Cher Théophraste, vous parlez d’or ! J’ajoute que le danger, à mes yeux, est celui de la destruction ou
plutôt de la non-formation du goût, danger auquel les jeunes lecteurs sont particulièrement exposés.


    Les sites qui prétendent enseigner le dialogue
romanesque donnent tous dans le travers qu’illustrent les romans d’Honaker.


    Un exemple ? Le professeur qui a conçu
« Déroulement de la séquence n° 2 : Savoir
insérer des paroles dans un récit » (http://www4.ac-lille.fr/~weblettres/productions/prog3/seq2deroul.htm), parle
de l’« exigence de varier les verbes de paroles » (sic pour ce pluriel) et il fait réécrire à ses élèves une
page d’Hemingway, sous prétexte que l’écrivain a répété (neuf fois) le verbe dire !


    Dans une liste de consignes rédigée à l’intention
d’élèves de cinquième, on trouvera fatalement celle-ci (http://cinquieme7.canalblog.com/archives/2009/04/07/13292166.html) : « Ajoute une proposition incise à chacune des répliques pour
qu’on sache bien qui parle. Utilise des verbes de parole variés, conjugués au temps du récit. » Ce professeur oblige ses élèves à transformer, en l’alourdissant, un texte qui n’avait rien à
se reprocher.


    De nombreux documents pédagogiques publiés sur Internet proposent généreusement aux romanciers en herbe tous
les verbes qu’on trouve dans un roman d’Honaker. « Pourquoi utiliser dire, répondre
et demander ? D’autres verbes sont bien plus précis ! » s’exclame un autre professeur (http://clg-troisvallees.ac-toulouse.fr/web/189-verbes-de-parole.php).


    Encore une liste fleuve ? Allez sur http://harry-et-frodon.forumactif.fr/fanfictions-f23/verbes-de-parole-t186.htm.


 


    Un élève qui écrirait une fiction en employant seulement dire et répondre, avec de la retenue et du savoir-faire, perdrait des points pour n’avoir pas exploité la
liste de verbes conseillés. Au nom d’une exigence de précision très mal placée.


 



Baronne Samedi 28/09/2010 21:49


J'en ai lu juste assez pour me réjouir de ne pas devoir en lire davantage. Mais quand on est jeune, on se soucie surtout de l'intrigue, non ?


Forator 15/04/2012 12:08



En ce qui me concerne, je dois avouer que, quand le texte est trop maladroitement écrit, l’intrigue perd vite tout intérêt.


 



Baronne Samedi 27/09/2010 22:34


Etes-vous masochiste ou simplement obligé de lire ça ?!


Forator 28/09/2010 18:52



Savez-vous que huit romanciers français pour la jeunesse sur dix écrivent dans ce style ? S’ils tombent sur mon article, ils corrigeront peut-être leurs
manuscrits d’une main plus experte… Chère Baronne, les extraits que je cite vous ont fait rire, j’espère ?