Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : la Grammaire de Forator
  • : langue française et littérature
  • Contact

Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

Recherche

26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 04:46

Il est permis de coordonner une subordonnée relative avec un adjectif qualificatif (C’est un élu compétent et qui a fait ses preuves), avec un participe présent ou passé (Plusieurs brevets détenus par l’entreprise X et dont la validité a été reconnue sur le sol américain…), voire avec un nom (Tous étaient des hommes, et qui savaient supporter la fatigue – il y a peut-être là une ellipse) ; Pascal est allé jusqu’à coordonner une relative et un adjectif en plaçant celui-ci en seconde position : « Ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre et guéris d’un mal dont vous voulez guérir » (fragment Infini-Rien, ou Argument du pari). Bref, il est permis de coordonner une subordonnée relative avec la plupart des éléments ou des locutions pouvant exercer la fonction d’épithète ou d’attribut, voire de complément du nom (un enfant en pleurs et qui refuse d’avancer…).

Certes, dans la majorité des cas, on coordonne une proposition relative avec une autre proposition relative, et les deux pronoms relatifs ont le même antécédent. C’est logique.

Logique, mais de moins en moins su. Il est devenu nécessaire de le redire : Mesdames, Messieurs, jeunes gens, jeunes filles, si vous voulez coordonner deux propositions subordonnées relatives, veillez à ce que leurs pronoms relatifs aient bien le même antécédent !

 

« Je pourrirai à l’ombre des grands hêtres et des sapins, moi qui, enfant, dans la pente du pré Saint-Martin qui longe le cimetière et je gardais les vaches, aimais tant observer, jour après jour, la décomposition d’insectes […]. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, éditions Gallimard, 2011, collection NRF, p. 13.) La construction est correcte, puisque nous pouvons considérer que les pronoms relatifs qui et renvoient tous deux au syntagme « la pente du pré Saint-Martin » (c’est donc tout le pré Saint-Martin qui est en pente, qui forme cette pente dont il est question). Si la conjonction et manquait, le narrateur serait en train de nous dire qu’il gardait les vaches dans un cimetière.

La conjonction de coordination n’est pas nécessairement et. Ce peut être un mais, comme dans cette phrase tirée de « Vie d’Antoine Peluchet » (le père Peluchet imagine que son fils disparu mène une existence prospère en Amérique) : « [I]l vivait en bourgeois d’un petit métier, dans un pavillon de planches à l’orée du désert avec une femme qu’on prenait pour son épouse légitime, qui allait à la messe en gants blancs dans l’église baptiste, mais qu’il avait gagnée aux dés dans un bordel de Galveston ou de Baton Rouge. » (Pierre Michon, « Vie d’Antoine Peluchet », dans Vies minuscules, Gallimard, 1984 ; collection Folio, p. 55-56.) Il n’y a là aucune incorrection et pas la moindre ambiguïté.

 

Ce n’est pas toujours le cas.

Dans La fiancée libanaise, de Richard Millet, la sœur du narrateur a introduit au salon une jeune visiteuse : « [L]es deux femmes trouv[aient] à s’accorder sur mon dos, comme il se doit entre femmes, dès lors qu’elles n’entrent pas en concurrence, la visiteuse parce qu’elle était dépitée de ne pas trouver celui qu’elle avait fait tant de kilomètres pour rencontrer [sic], ma sœur parce qu’elle était heureuse de lui répondre que je suis un personnage impossible, comme tous les écrivains, même ceux qui semblent avoir renoncé à tout rôle social, sinon à la littérature, reprenant alors une phrase : “Tu n’es pas vivant ! Tu vis avec les morts !”, que j’avais entendue [sic] prononcer à tant de femmes blessées, et même à certains hommes, et qui en concluaient, les uns et les autres, que les écrivains n’ont pas tout à fait la même constitution que le commun des mortels, et qu’ils sont plus proches des idiots, des autistes ou des défunts que du reste de l’humanité. » (La fiancée libanaise, p. 19.)

Bien que coordonnés, les deux pronoms relatifs ont ici deux antécédents distincts. Il faudrait donc ôter la conjonction et, tout simplement. Bien sûr, il ne faudrait pas vouloir remplacer « et qui » par le pronom « lesquels », car le qui avait précisément été choisi parce qu’il pouvait renvoyer à la fois aux hommes et aux femmes précédemment évoqués (le syntagme « les uns et les autres » achève de dissiper les doutes que nous pourrions avoir eus sur ce point précis).

 

Pénétrant dans le hall de l’hôtel où il est descendu, le narrateur, Pascal Bugeaud, respire le parfum d’une femme inconnue de lui, une femme qui est accoudée au comptoir de la réception : « […] ; un parfum que je ne connaissais pas et qui n’avait rien de vulgaire, quoique rien de remarquable, et qui m’a fait regarder la femme non pas sur-le-champ (elle se trouvait bien trop près de moi et la dévisager m’aurait, comme à Leipzig, donné l’air d’un voyageur de commerce en quête de bonne fortune), mais après avoir gravi quelques marches de l’escalier menant aux chambres, et que (ces marches) j’avais préférées à l’ascenseur afin de vérifier si le visage de l’inconnue s’accordait à son parfum : elle s’était alors tournée vers moi et me regardait comme si je n’étais pas tout à fait misérable, sans effronterie ni sourire, mais avec, je crois, de la curiosité […] » (La fiancée libanaise, p. 74). J’ai délibérément conservé à cet extrait les parenthèses et les incises que l’auteur y a glissées, à sa manière habituelle.

Pouvons-nous considérer que, dans ce passage, l’auteur a coordonné un participe (« menant ») et une subordonnée relative (« que j’avais préférées à l’ascenseur ») ?

Hélas non, car c’est l’escalier qui mène aux chambres. En réalité, Millet coordonne ici un complément du nom (« l’escalier menant aux chambres ») et une subordonnée relative.

Bizarrement, l’écrivain a tenu à faire du nom marches l’antécédent du relatif que, quand le mouvement naturel de la phrase, et les règles de la syntaxe courante, auraient dû conduire le lecteur à penser que cet antécédent était le nom escalier.

De toute façon, à ce stade de la phrase, nous avons déjà oublié de surveiller la syntaxe : nous aussi, nous contemplons cette femme du haut des marches, comme si un lent mouvement de caméra l’enfermait dans son cercle… L’auteur a eu raison de choisir les marches plutôt que l’escalier, en guise d’antécédent du pronom relatif : des marches, ça se monte vraiment une par une, un pas après l’autre.

Pour empêcher tout flottement, l’auteur aurait pu situer au bon endroit l’antécédent qu’il a choisi pour le relatif que, en répétant « marches » ailleurs que dans une parenthèse, en écrivant par exemple : « mais après avoir gravi quelques marches de l’escalier menant aux chambres, – marches que j’avais préférées à l’ascenseur », etc.

La gaucherie et la lourdeur semblent assumées, puisque soulignées par l’ajout entre parenthèses de l’antécédent correct. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement entre la page, globalement remarquable, qui vient d’être citée, et ces autres passages du même roman où l’assemblage anarchique de deux relatives me paraît beaucoup moins volontaire.

 

La même gaucherie volontaire m’avait déjà frappé dans un passage comme celui-ci, extrait de La confession négative :

« Je me trouvais là, dans cette maison sépulcrale, au cœur d’une nuit agitée par le vent marin, devant une femme [= ma mère] endormie sur un canapé pour avoir trop bu et que j’avais couverte de la gabardine qu’elle avait lancée sur un fauteuil en entrant, et qui, ma mère, a tressailli quand je l’ai posée sur elle, moi qui aurais aussi bien pu la tuer, alors, pour l’amour qu’elle ne m’avait pas donné, oui, lui défoncer le crâne avec la nymphe de bronze posée sur une petite table ronde, près de la bouteille de calvados presque vide […]. » (Richard Millet, La confession négative, Gallimard, collection NRF, 2009, p. 355, et collection Folio, « édition révisée par l’auteur », 2010, p. 341-342.)

La reprise entre virgules de l’antécédent correct de qui, au sein même de la proposition relative introduite par qui, remet la phrase sur les rails de la bonne syntaxe, en empêchant le lecteur de croire coordonnées ces deux relatives : « qu’elle avait lancée » et « qui a tressailli ». Quant à moi, je me serais appliqué à ne pas alourdir inutilement la phrase, quitte à recourir aux parenthèses : « … une femme endormie sur un canapé pour avoir trop bu et que j’avais couverte de la gabardine qu’elle avait lancée sur un fauteuil en entrant (elle a tressailli quand je l’ai posée sur elle), moi qui aurais aussi bien pu la tuer… ».

Assurément, Millet aime à rappeler dans la relative l’antécédent du pronom relatif. Dès qu’il en a l’occasion, il imprime cette construction dans la cire de ses phrases comme une marque de fabrique.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Forator
commenter cet article

commentaires

LMMRM 19/10/2012 16:06


Un grand merci à Gildas et à Forator qui ont rendu l'tal et le gras possibles, entre autres enrichissement utiles.

LMMRM 26/08/2012 11:44

« Je vieillis, beau verbe aux teintes d’anciens émaux limousins, et qui me rappelle qu’un jour, beaucoup plus tôt que je ne l’imagine, je reposerai dans la terre de Siom, à côté de ma mère qui
vient de mourir. »

Quoi qu’il en soit, le style est un peu relâché et il faudrait lui resserrer la ceinture d’un cran : en effet, on ne peut dire que « je vieillis » (ni que « vieillis ») est un beau verbe. « Je
vieillis » n’est tout au plus qu’une forme conjuguée du verbe « vieillir ».
Il eût fallu écrire (avec la lourdeur en moins, bien sûr) : « « Je vieillis, “vieillir” est un beau verbe », etc.
Il eût fallu trouver un autre tour, comme « Je me sens vieillir, beau verbe », etc.
Mais peut-être n’ai-je pas compris le véritable problème : dans le contexte étroit d’une phrase il est souvent difficile d’analyser et on rate la plaque.

Forator 27/08/2012 11:54



Merci, LMMRM. Vous m’avez bien aidé à comprendre cette phrase de Millet.


J’ai dû la déplacer dans un nouvel article, comme vous ne tarderez pas à le constater.


 



LMMRM 26/08/2012 11:23

Rectification.
C’est bien le verbe verbe « vieillir » qui... = C’est bien le verbe « vieillir » qui...

LMMRM 26/08/2012 11:21

« Je vieillis, beau verbe aux teintes d’anciens émaux limousins, et qui me rappelle qu’un jour, beaucoup plus tôt que je ne l’imagine, je reposerai dans la terre de Siom, à côté de ma mère qui
vient de mourir. »

Le verbe « vieillir » est un beau verbe (pourquoi pas ?) aux teintes d’anciens émaux limousins (là c’est obscur, inattendu).
C’est bien le verbe verbe « vieillir » qui est l’antécédent de « qui ».
Je conclus donc que « le pronostic vital » de cette phrase est « engagé », pour parler journaleux, et qu’on aura du mal à la ranimer.