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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 23:36

 

1.

Ni incorrect, ni lourd. Mais pourquoi ?

« Vaincue, elle n’était pas convaincue. Tout ce qu’il lui restait était la certitude d’avoir raison, seule face à tous les discours qu’elle entendait toute la sainte journée… » (Alix de Saint-André, Il n’y a pas de grandes personnes, éditions Gallimard, 2007 ; collection Folio, p. 319.)

 

Parfois, c’est une bonne bourde bien bête qui accapare toute notre attention :

« Il ne fut pas facile de se mettre à la place des nouveaux jeunes lecteurs du magazine pour tenter de trouver les meilleurs gadgets qu’ils leur plairaient de découvrir dans leur Pif-Gadget. » (Schnock : la revue des Vieux de 27 à 87 ans ; n° 1, mai 2011, publiée par La Tengo Éditions ; p. 108, dans l’article « J’ai fabriqué les derniers gadgets de Pif », par Philippe Baumet.)

 

2.

L’hésitation entre qui et qu’il se présente aussi en l’absence du démonstratif ce :

« JULIEN : […] Je prendrai le ton qui me plaira. » (Jean Anouilh, Colombe, premier acte, dans Théâtre, volume I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2007, p. 925.)

On dit généralement « quoi qu’il arrive », et il n’y a guère que Montherlant pour oser le « quoi qui arrive ». Néanmoins, toujours dans son article (bien que cette construction ne contienne pas le ce), J. Hanse donne pour parfaitement équivalentes l’une de l’autre les propositions « Quoi qu’il advienne » et « Quoi qui advienne ».

Quand le sujet réel d’un verbe comme arriver est du féminin, l’absurdité du détour par la tournure impersonnelle se révèle encore plus criante :

« [Jeanne Penderwick avait] la sensation qu’elle vivait la chose la plus excitante qu’il lui soit jamais arrivée. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 239.)

Est-ce qu’on écrit : « la chose qu’il vous est arrivé », ou bien : « la chose qu’il vous est arrivée » ? N’y a-t-il pas dans cette phrase traduite par Florence Budon une grossière faute d’orthographe ? En effet, le sujet réel ne commande pas l’accord du verbe. Tentons de la corriger : « elle vivait la chose la plus excitante qu’il lui soit jamais arrivé ».

On peut alors imaginer que la traductrice sous-entend l’infinitif du verbe précédent : « elle vivait la chose la plus excitante qu’il lui soit (fût !) jamais arrivé de vivre ».

Pourvue de cet ajout, la phrase n’a plus rien à se reprocher, mais cette tournure nous fait faire un détour particulièrement inutile. Pourquoi réduire le verbe arriver à n’être qu’un impersonnel dont le sens est incomplet par lui-même ? Car il y est question d’un événement qui arrive, au plein sens du terme. Cet événement est sujet. Écrivons plutôt : « qui lui fût jamais arrivée ».

Malheureusement, si Jeanne Penderwick avait la sensation qu’elle « vivait la chose la plus excitante qu’il lui soit jamais arrivé », sans que soit explicité l’infinitif prépositionnel « de vivre », c’est plus grave qu’un détour superflu. La traductrice n’a pas commis une insignifiante faute d’orthographe, car le phénomène d’hypercorrection aboutit en l’occurrence à une véritable faute de syntaxe.

Il existe donc des cas où l’impersonnel est inséparable de l’infinitif qui le complète, et où il n’est pas permis de sous-entendre cet infinitif. Peut-on savoir avec précision quels sont ces cas ? Cela doit dépendre du verbe. Avec il arrive, l’infinitif du verbe précédent doit être explicité. Mais revenons à la phrase de Marcel Aymé citée plus haut : « Ma vie et mon visage sont ceux que Dieu m’a donnés pour en faire ce qu’il me plaît. » Avec l’impersonnel il plaît, l’ellipse de l’infinitif s’effectue sans causer à la phrase le moindre dommage.

 

3. Autres subtilités :

A-t-on vraiment le choix entre « Arrive ce qui pourra » et « Arrive ce qu’il pourra » ? Dans le fameux article qui m’a servi de point de départ, Hanse juge les deux constructions aussi correctes l’une que l’autre. Pour ma part, je trouve que la deuxième est lourde et maladroite, et que le détour par le pronom il impersonnel ne s’y justifie pas du tout.

Pour saisir ce qui les distingue, nous ne pouvons pas invoquer la différence qui existe entre « Fais ce qui te plaît » et « Fais ce qu’il te plaît », puisque l’infinitif arriver est sous-entendu dans la subordonnée de l’une comme de l’autre : « Arrive ce qui pourra (arriver) », « Arrive ce qu’il pourra (arriver) ».

Or le syntagme « il peut » n’est pas un verbe impersonnel. Pouvoir n’est pas un verbe impersonnel mais un semi-auxiliaire. Dans « Arrive ce qu’il pourra », l’ellipse de l’infinitif « arriver » m’apparaît comme agrammaticale parce que le pronom il est moins le sujet de « pourra » que le sujet de l’impersonnel il arrive, mis à l’infinitif (le même phénomène se produit avec d’autres verbes : « il peut y avoir » = il y a + le semi-auxiliaire pouvoir). Si l’on tient à garder le pronom il, on doit aussi garder « arriver ».

Mais la phrase devient alors lourde et gauche : « Arrive ce qu’il pourra arriver », et chacun devrait lui préférer « Arrive ce qui pourra », phrase parfaitement grammaticale.

Joli raisonnement. Malheureusement pour moi, plusieurs éditions du Dictionnaire de l’Académie française citent la phrase : « Il en arrivera ce qu’il pourra. » Mon analyse en perd-elle toute pertinence ? Je me tirerai de ce mauvais pas en invoquant l’archaïsme de cette construction et je persisterai à en refuser la généralisation.

Pour qu’un ce qui et un ce qu’il puissent éventuellement se révéler équivalents l’un de l’autre, il faut au moins que le pronom il soit le sujet d’un verbe impersonnel exprimé et non sous-entendu.

 

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Published by Forator
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commentaires

Ricoxy 26/04/2013 12:10

La formulation « ce qu'il », apparemment correcte, paraît-il, semble un peu lourde.

Trois exemples, tirés de la presse sur internet :

La belle a reconnu sa rupture avec Adriano et raconte ce qu'il s'est vraiment passé. (Yahoo, à propos de l'émission « Bachelor »)

«On tient compte des conséquences de ce qu'il passe sur le terrain et le phasage avec la sécurité civile est lui habituel», précise le responsable de la prévision. (20 minutes . fr)

Le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, y est arrivé en fin de journée, à la demande du président François Hollande, en déplacement en Chine. Il a promis que "tout sera fait pour comprendre ce qu'il s'est passé". (l'afp, citant M. Valls)

Le formulation « ce qui » me paraît non seulement plus agréable, mais répond mieux au style indirect.

Ricoxy, chasseur d'anacoluthes