Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : la Grammaire de Forator
  • : langue française et littérature
  • Contact

Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

Recherche

25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 21:18

 

                                           Cet article est dédié à V.

                                           puisque son aimable requête m’a incité à le terminer.

 

Écrit-on : Fais ce qu’il te plaît ou Fais ce qui te plaît ? Et pourquoi ?

Confronté à toutes sortes de phrases, il y a longtemps que je me demande si on doit employer plutôt la séquence ce qu’il ou la séquence ce qui ; si les deux sont équivalentes ou si une méthode permet de ne pas se tromper lorsqu’on fait le choix de l’une ou de l’autre.

Excluons tous les cas où le pronom il renvoie à un être animé, homme ou animal : « Ce qu’il préfère, c’est la viande » (il = mon cousin, mon chat, etc.), « Veux-tu savoir ce qu’il est vraiment ? », « Veux-tu savoir ce qu’il devient ? » ; puisque la difficulté qui nous intéresse est absente de ces phrases.

Occupons-nous seulement des cas où ce qu’il et ce qui peuvent susciter le doute et l’hésitation.

Les deux constructions font appel au pronom démonstratif ce. Dans la première, le démonstratif est l’antécédent du pronom relatif que. Ce dernier est suivi du pronom il, sujet d’un verbe impersonnel. Je désignerai cet il par l’appellation de pronom impersonnel (ou de pronom il impersonnel, comme le font Riegel-Pellat-Rioul dans leur Grammaire méthodique du français, éditions PUF).

Dans la seconde construction, le même pronom démonstratif ce est l’antécédent du pronom relatif qui. Fonction de ce pronom relatif : sujet du verbe.

Qui ou que ne sera pas un pronom relatif dans toutes les phrases comportant ce qui ou ce qu’il. En effet, il s’agira parfois d’un pronom interrogatif, comme dans : « Je sais ce qui arrive » ou « ce qu’il reste à faire » ; « Pierre se demande ce qui arrive » ou « ce qu’il reste à faire » ; etc.

 

Je commence par résumer l’article que Joseph Hanse a consacré à notre problème dans Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (troisième édition, Duculot, 1994, p. 206 ; l’article a pour titre : « Ce qui, ce qu’il, ce que, ce dont »).

Si le verbe est toujours impersonnel, on doit employer ce qu’il : « Il faut ce qu’il faut » ; « Vous ferez ce qu’il faut » (sous-entendu : faire).

Lorsque le verbe n’est pas systématiquement impersonnel, on peut hésiter mais les deux constructions sont permises : « Voilà ce qui m’arrive » (= voilà la chose qui m’arrive) et « Voilà ce qu’il m’arrive » (corollaire de la phrase : Il m’arrive quelque chose).

« Fais ce qui te plaît » : fais ce qui te donne ou te donnera du plaisir. En revanche, « Fais ce qu’il te plaît » sous-entend l’infinitif du verbe précédent : Fais ce qu’il te plaît de faire. Mais dans les deux cas, on veut dire : Fais ce que tu voudras.

Rester se prête facilement aux deux tours : « Il sait ce qui lui reste à faire » et « ce qu’il lui reste à faire. » On peut dire en effet : Telle chose lui reste à faire ou Il lui reste à faire telle chose. De même, sans le démonstratif ce : « Toutes les démarches qui me restent à faire » ou « qu’il me reste à faire ». De même encore : « ce qui lui reste d’argent » ou « ce qu’il lui reste d’argent ».

Les constructions suivantes sont toutes irréprochables, au moins du point de vue grammatical (nous verrons que, du point de vue de l’euphonie, c’est autre chose) : « Qu’est-ce qu’il lui prend ? » et « Qu’est-ce qui lui prend ? » ; « Voilà ce qu’il en est résulté » et « Voilà ce qui en est résulté » ; « Faites ce qu’il convient (de faire) » et « Faites ce qui convient » (sans infinitif sous-entendu).

J. Hanse nous fournit quelques citations démontrant que les écrivains ne se privent pas d’employer ce qu’il, là où spontanément j’aurais mis ce qui : « Sans que Nicole pût seulement se douter de ce qu’il se passait » (A. t’Serstevens, L’amour autour de la maison, Poche, p. 206) ; « Si vous saviez ce qu’il se passe là-bas » (Fr. Chalais, Les chocolats de l’entracte, Poche, p. 164) ; « Elle ne comprend pas ce qu’il lui arrive » (Aragon, La mise à mort, p. 314).

J’observe que les extraits que cite J. Hanse sont peu nombreux et qu’ils appartiennent tous au XXe siècle. Du reste, Hanse précise qu’on emploie plus souvent ce qui.

Dans ce même article, le grand linguiste belge affirme que la locution ce qu’il est prononcée familièrement et couramment « ce qui ». Couramment ? La difficulté qui nous occupe n’était-elle donc qu’apparente ? Quant à moi, j’ai plutôt l’impression que nos contemporains prennent un malin plaisir à bien faire entendre le il ; mais dans ce cas précis je pense qu’ils n’ont pas tort de faire en sorte que le ce qui et le ce qu’il soient prononcés comme ils s’écrivent. Mieux vaut ne pas se cacher derrière l’argument spécieux de la prononciation si l’on veut analyser les cas dans lesquels la substitution de ce qu’il à ce qui s’avère fâcheuse.

Les nombreux exemples qui vont suivre ont été rassemblés au cours des trois dernières années.

 

1.

Le verbe plaire nous donne souvent du fil à retordre.

« Ma vie et mon visage sont ceux qu’il [= Dieu] m’a donnés pour en faire ce qu’il me plaît. » (Marcel Aymé, La belle image, éditions Gallimard, 1941, chapitre XIV ; réédition dans le Livre de Poche, p. 224.) La fin de la phrase est correcte, « ce qu’il me plaît » étant mis pour : ce qu’il me plaît d’en faire. L’autre possibilité existe-t-elle : ceux qu’il m’a donnés pour en faire « ce qui me plaît » ? C’est-à-dire, en toute rigueur : quelque chose qui me plaît ? Le sens n’y est plus entièrement.

Cette variante, Montherlant l’admettrait, lui qui écrit : « Je m’abandonne à vous. Faites de moi ce qui vous plaira. » (Les lépreuses, éditions Grasset, 1939 ; et Gallimard, collection Folio, p. 173. Costals parle à Solange.) Du reste, l’article de J. Hanse indiquait que, dans le cas de plaire, les confusions sont fréquentes.

Néanmoins, je préfère préciser les choses. La formule « ce qui me plaît » sert à désigner une action, ou un état, qu’on peut exprimer par un nom comme par un verbe. Voulez-vous savoir ce qui me plaît ? Lire, fumer, aimer. Ou bien : la sieste, le combat, les bouffonneries.

En revanche, dans « ce qu’il me plaît », la tournure impersonnelle sert à sous-entendre le verbe précédemment exprimé, on l’a dit, mais elle introduit aussi l’idée qu’une volonté s’exerce. Il plaît à quelqu’un de… est généralement synonyme de quelqu’un veut (« Fais ce qu’il te plaît de faire » = « Fais ce que tu veux faire »). Par conséquent, dans la phrase de Marcel Aymé, « ce qu’il me plaît » signifie précisément : ce que je veux en faire, ce que je décide d’en faire.

Mais ne quittons pas l’examen de cette phrase, pour une courte parenthèse, car sa construction me paraît critiquable sur un autre point. En effet, plutôt que « ceux qu’il m’a donnés pour en faire », Marcel Aymé aurait dû écrire : « ceux qu’il m’a donnés pour que j’en fasse… ». Telle qu’elle se présente, la phrase est équivoque : elle donne à penser que c’est Dieu qui fait de la vie et du visage du narrateur ce qu’il plaît… au narrateur (d’en faire). Syntaxiquement, c’est incohérent.

À l’instar de Montherlant, qui aimait faire son intéressant, Dutourd a choisi la tournure rare, et probablement archaïque : « Souvent un démon me pousse à poser des questions stupides, dont je connais d’avance la réponse. Ce qui serait intéressant de savoir, c’est pourquoi je les pose. » (Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, éditions Flammarion, 1983, p. 224.) Le verbe « serait » a pour sujet le relatif qui, tandis que le verbe savoir n’a pas de COD exprimé. Avec un sage ce qu’il, nous aurions disposé d’un il impersonnel, sujet de « serait », et d’un que, objet direct, complément de « savoir ».

Or je me demande si la construction est seulement rare, ou si elle est incorrecte. Certes, on dit très bien : « Ce qui serait bon à prendre, c’est… » ; où l’infinitif prendre n’a pas d’autre COD que le pronom ce. Mais avec la préposition de, pour obtenir le même sens, on est forcé de dire, du moins en français moderne : « Ce qu’il serait bon de prendre, c’est… » ; prendre ayant alors pour COD le pronom que. L’infinitif construit avec la préposition à est l’équivalent d’une forme passive (bon pour être pris), tandis que l’infinitif construit avec de est de sens actif (dont le sujet serait un on ou d’un nous sous-entendu : ce qu’il serait bon que nous prenions). J’ignore encore si la langue du XVIe et du XVIIe siècle permettait de dire : « Ce qui serait bon de prendre, c’est… ».

En français moderne, le ce qu’il est manifestement la seule construction possible dans une phrase comme celle-ci : « – […] Il vient d’apercevoir ce qu’il lui est possible d’accomplir pour son pays, en marge des tripotages, copinages, et mesquineries de toutes sortes. » (San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle ?, éditions Fleuve Noir, 1979, p. 335 ; la phrase au discours direct est un éloge d’Horace Tumelat, ce politicien tourmenté qu’a inventé Frédéric Dard.) Impossible d’écrire aujourd’hui, sans rendre perplexe le lecteur : « ce qui lui est possible d’accomplir ».

« Tout ce quil marrive de vaguement conceptualiser, ou de voir en imagination, je le note dans des carnets. » (Pierre Michon, décrivant l’une de ses méthodes de travail, dans un film de Pierre-Marc de Biasi et Pierre-André Boutang, tourné et diffusé en 2003 : Pierre Michon, retour aux origines.) La présence du pronom il fait que l’esprit du lecteur ou de l’auditeur attend une suite au verbe « arrive », l’arrivée d’un verbe supplémentaire, dont que sera le COD. Ici nous en trouvons deux : « conceptualiser », « voir ».

Dans bien des cas, le ce qu’il est pleinement justifié.

 

Remarque : au sein de la construction ce qu’il, le pronom relatif que ne joue le rôle d’un complément d’objet direct que lorsqu’un infinitif – tantôt exprimé, tantôt sous-entendu – dépend du verbe impersonnel. Que est alors le COD de cet infinitif. Dans les autres constructions (« ce qu’il lui reste [ne pèse pas lourd] », « ce qu’il lui prend », « ce qu’il en est résulté »…), le que du ce qu’il occupe la fonction de sujet réel du verbe impersonnel ; le pronom il en étant le sujet apparent.

Au fond, nous devrions nous poser plus souvent la question que voici : est-il bien nécessaire de faire du relatif que le sujet réel d’un verbe impersonnel ?

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Forator
commenter cet article

commentaires

Gildas 27/06/2012 15:01

Merci pour cet exposé clair et rigoureux.
~
Comme je ne déteste pas pinailler, je vais tenter de dire une différence sémantique que je crois voir entre "Je fais ce qui me plaît" et "Je fais ce qu'il me plaît". Dans le premier cas, la
"réponse" est plutôt un nom, dans le deuxième plutôt un verbe. (Je fais ce qui me plaît : la sieste ; je fais ce qu'il me plaît (de faire) : je lis.) Bref, du coup le premier (jouissance de ce
qu'on peut désigner par un substantif) me paraît plus trivial que le second (sens plus général ; une activité). (Mais j'avoue que j'ai choisi les deux exemples à dessein !)
~
Je crois que les propositions qui commencent par "ce qui" et "ce qu'il" (ce + pronom relatif) sont appelées : propositions subordonnées relatives indéfinies, et qu'elles ont généralement la
fonction de sujet (placées en début de phrase", ou de C.O.D., d'attribut (placées en fin de phrase).

Forator 05/07/2012 20:58



Merci à vous, cher Gildas.


Je viens de répondre à votre première objection dans le début de mon article, en le remaniant légèrement. Il me semble qu’on peut également sous-entendre « la
sieste » et « je lis », un nom et un verbe, après la formule « ce qui me plaît ». En revanche, « ce qu’il me plaît » sert avant tout à sous-entendre le verbe
précédemment exprimé…


Pour ce qui est de la précision terminologique que vous apportez, je confesse n’avoir jamais entendu parler de « propositions subordonnées relatives
indéfinies ». Sauf erreur de ma part, cette appellation ne figure dans aucune des grammaires que j’ai consultées. Cela dit, je vois à peu près où réside le caractère indéfini de ces
relatives : moins dans la structure démonstratif + pronom relatif que dans le sémantisme du noyau verbal. Toutes les relatives introduites par « ce qui » / « ce qu’il »
ne sont pas des indéfinies.


Dans le même ordre d’idées, je préfère considérer le syntagme « ce que » ou « ce qui » comme formé d’éléments déjà connus, plutôt qu’y voir une
locution non analysable.


 



Baronne Samedi 26/06/2012 16:06

Eh bien ça, alors ! Depuis longtemps je pensais consulter LE spécialiste sur ce point, sachant que je devais au moins, d'abord, consulter un livre. Et voici la question réglée comme par
enchantement... et avec le résultat auquel j'étais parvenue empiriquement :-)

Forator 05/07/2012 20:37



Cela fait plaisir de vous revoir, Baronne.


 



V. 25/06/2012 23:09

Voilà qui répond parfaitement à ma question, Indispensable Forator.
De plus, j'apprends que Montherlant aimait faire son intéressant !.. Alors là, je ris.
Merci pour cet impressionnant travail et pour la qualité de votre billet.

LMMRM 25/06/2012 23:01

Intéressantes remarques. Merci.