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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 00:35

Les fragments que vous lirez proviennent tous d’un seul livre. Pourtant, les fautes que j’y vois auraient pu être commises par n’importe quel autre écrivain d’aujourd’hui. Nos contemporains ne sont plus formés à l’art délicat de coordonner ou d’assembler les propositions relatives…

 

« Pour être tout à fait juste avec les musulmanes, en en voyant passer une au beau visage clair, strictement délimité par un hijab blanc qui la faisait ressembler à l’une de nos religieuses, je songeais à l’époque où les jeunes campagnardes, jusqu’au début du XXe siècle, portaient des coiffes, ce qu’on appelait en Limousin une cutâ, et qui les reliaient encore aux époques où Vermeer et Chardin peignaient leurs inoubliables jeunes femmes en coiffes, et non, comme on disait autrefois, “en cheveux” ; […]. » (Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012, p. 12-13.)

La présence de la conjonction et relie automatiquement la relative introduite par que (un que écrit « qu’ » du fait de l’élision du e) et la relative introduite par qui, comme si l’un et l’autre pronoms avaient pour antécédent le démonstratif ce. Mais la simple suppression du et ne suffirait pas à réparer la phrase, puisque son mouvement naturel fait toujours croire à l’auditeur que la seconde relative est complément de ce, comme la première, et puisque le lecteur qui se penche sur le texte imprimé persisterait à se frotter les yeux devant l’incohérence de la syntaxe.

Richard Millet avait-il d’abord tenté de formuler sa pensée en donnant aux deux pronoms relatifs le même antécédent ? La tentative pouvait aboutir à ceci : « les jeunes campagnardes […] portaient des coiffes, qu’on appelait en Limousin des cutâ, et qui les reliaient encore aux époques où… », l’écrivain devant alors se demander s’il valait mieux mettre un s à cutâ ou considérer ce mot comme invariable. 

Millet aurait certes pu écrire : « je songeais à l’époque où les jeunes campagnardes, jusqu’au début du XXe siècle, portaient la coiffe, qu’on appelait en Limousin une cutâ, ce qui les reliait encore aux époques où Vermeer et Chardin peignaient », etc.

Autre détail fâcheux de la phrase d’origine : le fait d’avoir mis au pluriel le mot coiffe dans le syntagme « leurs inoubliables jeunes femmes en coiffes » (en revanche, la répétition du mot époque, à trois lignes d’intervalle, ne me gêne pas ; pourtant je doute qu’elle ait été voulue).

 

Roulant dans un train qui le conduit d’Amsterdam à Bruxelles, le narrateur, Pascal Bugeaud, éprouve une vive sensation de dépaysement rien qu’en songeant au nom de certains cours d’eau de Belgique et du nord de la France : « [L]e nom [de l’Escaut] et celui de ses affluents, la Scarpe, la Dyle, la Dendre, la Senne et la Lys, me proposaient à eux seuls un dépaysement plus émouvant pour moi que le Mississippi, le Gange ou le fleuve Amour. Un voyage [= ce dépaysement imaginaire] auquel le grand poème de Franck Venaille, La Descente de l’Escaut, aux rythmes et aux interrogations si variées, si neuves, m’avait préparé, sinon donné envie de descendre le fleuve à mon tour, au moins depuis Anvers, en louant une voiture pour suivre la côte des Flandres jusqu’à Knokke-le-Zoute, où j’imaginais un tramway brinquebalant sur une digue bordée de villas biscornues […]. » (Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, p. 92.)

On peut considérer que les syntagmes « m’avait préparé » et « donné envie » appartiennent à la même relative, ou considérer que « donné envie » appartient à une deuxième relative, qui constitue une sorte de déviation par rapport à la première ; l’adverbe sinon est là pour indiquer que le narrateur revient sur ce qu’il a dit. Le second verbe a non seulement le même sujet que le premier verbe (ce sujet étant : « le grand poème de Franck Venaille »), mais aussi le même auxiliaire et le même complément d’attribution (« m’avait »).

Malheureusement, si le verbe « avait préparé » et le pronom relatif auquel font clairement partie de la même structure (auquel étant le complément d’objet indirect d’« avait préparé », et me étant son complément d’attribution), le deuxième verbe, « (avait) donné », et le complément de celui-ci, « envie de descendre », sont tout à fait déconnectés d’auquel. Or la structure des deux propositions aurait dû être identique. Ayant un sujet et un complément d’attribution sous-entendus, qu’elle emprunte à la première relative, la deuxième relative devait aussi avoir en commun avec elle le pronom relatif.

Précisons que, dans ce contexte, le mot sinon (conjonction ? adverbe ?) est un simple synonyme de « pour ne pas dire ». Il n’exempte pas le second syntagme verbal de l’obligation d’appartenir à la structure introduite par auquel.

Par conséquent, une correction s’impose : « Un voyage auquel le grand poème de Franck Venaille, La Descente de l’Escaut, aux rythmes et aux interrogations si variées, si neuves, m’avait préparé, à moins qu’il ne m’eût donné envie de descendre le fleuve à mon tour, au moins depuis Anvers » (« m’eût donné », plutôt que « m’ait donné », car la rêverie du narrateur est située dans le passé ; moins est répété, ce qui n’a pas grande importance).

 

« C’est donc à Maria Luisa que je me suis mis à penser et dont j’ai laissé le visage remonter du fonds ténébreux où étaient allées s’échouer tant d’autres figures, depuis que je savais que je ne reverrais plus Alix. » (Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, p. 119.)

Le pronom relatif que (fonctionnant en corrélation avec le présentatif « C’est ») a pour antécédent le nom Maria Luisa. Il se trouve que la préposition à, exigée par la construction du verbe penser, se trouve placée avant l’antécédent du relatif que.

Or la phrase comporte un deuxième pronom relatif, le pronom dont, et celui-ci est coordonné au pronom que. Tous les deux ont bien le même antécédent (toujours le nom Maria Luisa), mais la coordination des deux propositions relatives entraîne une incorrection, puisque la préposition à reste liée au nom Maria Luisa, situé dans le groupe nominal placé en tête de la phrase (ce procédé de mise en relief d’un élément constitutif de la phrase est appelé extraction par Riegel, Pellat et Rioul dans leur Grammaire méthodique du français, p. 430-432 ; PUF, collection Quadrige, édition de 2003).

Pour éviter la séquence « c’est à Maria Luisa dont j’ai laissé le visage remonter du fonds ténébreux… », qui est agrammaticale, il faudrait répéter le présentatif c’est et écrire : « C’est donc à Maria Luisa que je me suis mis à penser, c’est elle dont j’ai laissé le visage remonter… »

 

Je dois avouer que l’enchantement que cherche à exercer tout écrivain ne fait effet sur moi que si je ne suis pas tenté d’examiner de trop près sa syntaxe.

Avais-je donc rêvé la prose splendide du Goût des femmes laides ou de Ma vie parmi les ombres, ou encore celle de L’opprobre ?

 

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Published by Forator
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