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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 14:50

Comme je l’ai montré dans mon précédent billet, la non-répétition des prépositions, notamment à et de, cause moins de dommage devant les verbes que devant les noms.

Dans le présent billet, je tâcherai d’expliquer pourquoi les grands écrivains du XIXe siècle, même au milieu d’une suite de deux ou plusieurs infinitifs coordonnés dotés de compléments ayant des fonctions diverses, ne répétaient pas toujours la préposition. Le principe qui a été exposé dans la dernière partie de Plusieurs infinitifs coordonnés peuvent-ils former une entité indivise ? admet en effet quelques exceptions, mais pas dans n’importe quelles conditions.

 

Comme on s’en doute, dans une série de noms ou de groupes nominaux coordonnés, Balzac répète soigneusement la préposition : « Nous faisions des silences inquiétants à chaque demande et à chaque réponse. » (Louise de Chaulieu rapporte à sa correspondante Renée de l’Estorade une conversation qu’elle a eue avec son maître d’espagnol ; c’est dans Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, chapitre XII.) Malheureusement, nos contemporains écriraient ici : « à chaque demande et chaque réponse »…

Au sein d’une série de verbes à l’infinitif, comme on s’en doute également, Balzac omet de répéter la préposition lorsqu’il veut indiquer la continuité ou la réciprocité des actions :

« J’ai entendu force commérages sans piquant sur des gens inconnus ; mais peut-être est-il nécessaire de savoir beaucoup de choses que j’ignore pour les comprendre, car j’ai vu la plupart des femmes et des hommes prenant un très vif plaisir à dire ou entendre certaines phrases. » (Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, chapitre IV, lettre de Louise de Chaulieu à Renée de Maucombe.)

« On voit que, depuis longtemps, la vie du baron consiste à se lever, se coucher et se relever le lendemain sans nul souci que celui d’entasser sou sur sou. » (Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, chapitre V, « Renée de Maucombe à Louise de Chaulieu ».)

En revanche, Balzac s’autorise parfois la non-répétition de la préposition à ou de lorsque les infinitifs coordonnés exigent des constructions différentes. Il n’est donc plus question ici des « entités indivises », et l’exemple suivant est très proche de certains usages actuels :

« À l’heure de mon dîner, qui s’est trouvée celle du déjeuner, ma mère m’a dit que nous irions ensemble chez les modistes pour les chapeaux, afin de me former le goût et me mettre à même de commander les miens. » (Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, première partie, chapitre II, lettre de Louise de Chaulieu à Renée de Maucombe.)

La répétition d’une préposition est pareillement omise dans une lettre d’Émile Zola à Paul Cézanne :

« Tu veux demander à ton père de te laisser venir à Paris pour te faire artiste […]. – Veux-tu que je te le dise ? – surtout ne va pas te fâcher, – tu manques de caractère ; tu as horreur de la fatigue, quelle qu’elle soit, en pensée comme en actions ; ton grand principe est de laisser couler l’eau, et t’en remettre au temps et au hasard. Je ne te dis pas que tu aies complètement tort ; […]. » (Lettre de Zola à Cézanne, juillet 1860, dans Correspondance de Paul Cézanne, recueillie, annotée et préfacée par John Rewald ; éditions Grasset et Fasquelle, 1978 ; réédition dans les Cahiers Rouges, p. 105.) Le texte ne semble pas avoir été écrit à la hâte.

Aucune de ces phrases ne comporte la moindre équivoque.

Vers la fin du XXe siècle, Jean Dutourd suit le même usage :

« Je m’avisai que, passé la jeunesse, le mépris est grotesque, comme de se teindre les cheveux ou porter un corset. » (Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, éditions Flammarion, 1983, p. 39.)

Bien que Benacquista fasse un usage trop systématique de la non-répétition, et que celle-ci gâte plusieurs de ses phrases, il n’y a aucune équivoque dans l’extrait suivant :

« À 19 heures, il avait encore le temps de fermer sa boutique, filer en direction des Feuillants et être de retour chez lui pour assister à la sortie de bain de Nadine. » (Tonino Benacquista, Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 45.) Le pronom il renvoie à Thierry Blin, l’un des deux héros du roman, qui s’est inscrit au club de tennis des Feuillants, proche de son domicile, et Nadine est le prénom de sa compagne. La séquence « et être » n’est pas des plus heureuses, et puis ? On la trouve chez Stendhal.

 

Quand la phrase est courte et qu’il n’y a pas d’amphibologie à craindre, la non-répétition est permise. Quand la phrase est longue et que les infinitifs sont séparés l’un de l’autre par divers éléments apposés ou subordonnés, comme dans certains passages déjà commentés de Laurent Mauvignier, il faut répéter la préposition pour que le lecteur puisse se rappeler la construction dans laquelle la phrase est engagée.

 

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Published by Forator
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