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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 20:44

J’ignore s’il s’agit là d’un autre anglicisme…

Cette forme d’inflation de la préposition avec a déjà été évoquée, lorsque j’ai décrit la manière dont certains auteurs actuels passent brutalement du niveau soutenu au niveau familier, recourant inopinément à des locutions issues du langage enfantin, sans se rendre compte des dissonances et des incohérences qui en résultent. Le phénomène va bien au-delà d’un simple attrait pour les ruptures de ton.

En dehors de l’accompagnement (« Viens avec moi ») ou de l’adhésion (« Vous conviendrez avec moi… »), cette préposition peut légitimement servir à exprimer le moyen (« ramasser les braises avec des pincettes ») ou la manière (« traiter avec bienveillance », « lire avec intérêt »). Certes, la nuance circonstancielle du complément qu’introduit avec n’est pas toujours facile à définir. Est-ce encore la manière qui se trouve exprimée, dans la phrase : « Je vous laisse le soin de m’imaginer tapi dans un buisson, avec pour mission d’observer une certaine porte… » ? Est-ce une variante de l’accompagnement qui se manifeste dans : « Nous habitions une petite maison à un étage, avec une petite véranda » ? De tels emplois sont sans reproche, mais j’y perçois un commencement de flou, signe avant-coureur du flou qu’installe entre deux syntagmes la préposition avec, dès lors qu’on lui fait jouer le rôle d’une articulation syntaxique « molle » censée tenir lieu d’un participe apposé, d’une conjonction de subordination ou d’un pronom relatif.

En effet, l’abus de la préposition avec rend le style disparate, voire incorrect. Dans les phrases suivantes, on constate des oscillations du niveau de langue que le contexte ne justifie pas. Voyez vous-mêmes.

La phrase qu’on va lire décrit ce que voit le héros, Alex Rider, lorsqu’il examine un bureau en noyer massif : « La surface était nue, à l’exception d’un sous-main de cuir blanc et d’un porte-plume avec deux stylos en argent. » (Anthony Horowitz, Scorpia, cinquième aventure d’Alex Rider, traduction d’Annick Le Goyat, éditions Hachette, 2004 ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 62.) Les stylos en argent ne sont pas reliés au porte-plume, ils ne sont pas des accessoires utilisables pour compléter le porte-plume : le sous-main, le porte-plume et les stylos en argent sont des objets distincts. On ne comprend donc pas ce que veut dire la préposition avec, à moins de se reporter au texte anglais : « The surface was bare apart from a white leather blotting pad and a tray with two silver fountain pens. » Le nom tray a été traduit par porte-plume, alors qu’il s’agit d’un porte-stylos ! Il n’empêche : en français, on ne parle pas d’un porte-stylos « avec » deux stylos, mais d’un porte-stylos contenant deux stylos (pardon pour la répétition de ce dernier mot).

« [Alex] déboucha dans une cour de cloître, avec une galerie couverte courant sur trois côtés et le campanile se dressant sur le quatrième. » (Scorpia, p. 152.)

« [Nile et Alex] pénétrèrent dans une haute pièce octogonale, dont cinq des huit murs étaient recouverts de livres. Le plafond, peint en bleu avec des étoiles argent [sic], mesurait au moins vingt mètres de hauteur. » (Scorpia, p. 153.) Le contexte montre qu’avec ne signifie nullement « au moyen de ». Peut-être aurait-il mieux valu écrire : « Le plafond, couvert de peinture bleue et parsemé d’étoiles d’argent, mesurait… »

« Un bureau massif occupait le centre de la pièce, avec deux fauteuils anciens devant et un derrière. » (Scorpia, toujours la page 153.)

« Ils passèrent devant une salle de classe qui avait sans doute été autrefois une chapelle, avec des fresques défraîchies sur les murs et aucune fenêtre. » (Scorpia, p. 157.) Avec aucune fenêtre !… Horowitz est un romancier pour enfants, mais fallait-il lui faire parler un français enfantin ?

« C’était une jolie salle avec des colonnes de marbre, du carrelage italien et des plantes exotiques dans d’énormes pots en terre cuite. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Arkange, sixième aventure d’Alex Rider, 2005 ; Le Livre de Poche jeunesse, p. 111.) Des participes manquent : une jolie salle ornée de colonnes de marbre, d’un carrelage italien et de plantes exotiques poussant (trônant, etc.) dans d’énormes pots en terre cuite.

« Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et ils émergèrent dans un couloir revêtu de panneaux de bois sombre, puis dans une salle à manger avec un buffet sur le côté. Des serveuses circulaient avec des coupes de champagne. » (Arkange, p. 137.)

« Alex remarqua, sur un portique, deux harnachements qui ressemblaient vaguement à des survêtements, avec le sigle “Arkange” cousu sur une manche. » (Arkange, p. 248.) Je ne me suis pas systématiquement reporté au roman original. Mais cette fois au moins, la traductrice s’est délibérément écartée du texte anglais, où l’on pouvait lire : « Alex noticed two sets of what looked like tracksuits hanging on a rail. They both had the Ark Angel logo stitched onto the sleeve. » Traduction possible : « Chacun des deux avait le sigle “Arkange” cousu sur une manche. »

« Une Citroën noire déglinguée vint se garer devant lui, avec deux hommes à l’intérieur. » (Anthony Horowitz, Snakehead, septième aventure d’Alex Rider, 2007 ; traduit par Annick Le Goyat ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 111.)

« Aux deux extrémités de la galerie, se trouvaient des plates-formes surélevées auxquelles on accédait par une volée de marches, avec un ascenseur pour handicapés – lequel avait dû servir à l’homme qu’il [= le criminel Zeljan Kurst] était venu rencontrer. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, Hachette, 2011, p. 12-13.) La préposition avec se révèle, dans cette phrase, absolument dénuée de signification. Il fallait imprimer : « plates-formes surélevées auxquelles on accédait par une volée de marches, ou par un ascenseur pour handicapés » (aménagé pour les handicapés).

« Les anciennes écuries accueillaient maintenant une salle de loisirs, avec des tables de billard et un écran de cinéma. » (Le réveil de Scorpia, p. 24.) Une salle de loisirs, munie de plusieurs tables de billard et d’un écran…

Ailleurs, le roman évoque « un homme blond, vêtu de façon décontractée avec un jean et une chemise à col ouvert » (Le réveil de Scorpia, p. 52) – « vêtu avec » !… – ou encore « un petit carré de légumes, avec des oignons et des carottes dont les tiges pointaient déjà » (p. 63-64). Etc.

« [Alex] fut accueilli par la secrétaire de l’école, une dame souriante et maternelle avec un fort accent du Yorkshire. » (Le réveil de Scorpia, p. 183.)

« Alex suivit son sosie à l’intérieur d’une longue bâtisse étroite qui longeait une des murailles, et entra dans une pièce fraîche, nue, avec un ventilateur qui tournait au plafond et un plancher en bois. » (Le réveil de Scorpia, p. 293.) Alex entre-t-il dans cette pièce en étant accompagné d’un ventilateur ?…

« C’était une femme de petite taille au regard d’acier, avec des cheveux gris retenus en chignon. Elle était vêtue d’un tailleur en soie blanc cassé, avec un chemisier blanc et un collier de jade offert par le Premier ministre chinois lors d’une récente visite. » (Le réveil de Scorpia, p. 324.)

Je n’ai relevé que le dixième des phrases de la série Alex Rider où apparaît cet usage familier ou relâché de la préposition avec. Il est exaspérant de voir surgir cette construction, vraisemblablement correcte en anglais, dans presque toutes les pages d’une traduction.

On la trouve aussi chez des écrivains français :

« Très vite, Gentile se posa la question […] de savoir si elle [= Thérèse, la femme qu’il vient de rencontrer] n’allait pas rêver de l’accrocher, de le rendre amoureux d’elle. Il redouta les sentiments qu’elle pouvait concevoir, il en guetta les signes. Il s’alarma qu’elle eût cherché, la deuxième nuit, à s’endormir avec la tête dans le creux de son épaule. » (François Taillandier, Le cas Gentile, éditions Stock, 2001, p. 53.) Cette tête semble n’appartenir à aucun des deux amants, comme si elle avait été détachée d’un troisième corps… Ne serait-il pas plus naturel d’écrire : « à s’endormir en posant la tête dans le creux de son épaule », pour rendre cette tête au corps de Thérèse ?

Dans le passage qui suit, la formulation est d’une incroyable gaucherie, bien qu’elle soit dénuée d’ambiguïté : « Il me restait le sentiment d’un livre à la fois très court et pourtant avec des longueurs, une composition assez confuse, qui passait de l’actualité française la plus récente à la politique internationale, mélangeait les anecdotes personnelles et les considérations abstraites. » (Orimont Bolacre, J’y crois pas !, éditions David Reinharc & Parti de l’In-nocence, 2011, p. 9.) Le livre « très court » dont parle l’auteur de cette phrase est bien sûr l’opuscule de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! ; un livre très court mais « avec » des longueurs… Pourquoi ne pas avoir utilisé un participe ? À cause de la présence de l’adverbe pourtant et de la sonorité de sa syllabe finale ?

Buonaparte (c’est-à-dire le jeune Bonaparte) et Barras se rendent au logis de Joseph Fouché : « [U]ne femme en savates leur ouvrit. Elle était affreuse, grêlée. Deux mioches rouquins aussi laids que leur mère, maladifs, avec des yeux rouges, s’accrochaient à ses jupes. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 184.) Le livre est écrit dans le français d’aujourd’hui, alors que son intrigue est située au XVIIIe siècle. Si Rambaud avait écrit : « Deux mioches rouquins aussi laids que leur mère, maladifs, les yeux rouges, s’accrochaient à ses jupes », la phrase eût été tout aussi claire, en donnant l’impression d’une langue moins datée et en quelque sorte intemporelle. Je reviendrai plus bas sur la construction syntaxique qui est ici recommandée. On l’appelle généralement proposition participiale.

« De gauche ? Certainement pas. Comment aurait-il pu l’être avec la famille, le milieu, l’époque auxquels il appartenait ? » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 144.) Le ton soutenu qui caractérise l’ensemble de la page s’accommode mal de la présence en son sein de cet avec. On peut regretter que Philippe Forest n’ait pas senti la locution « étant donné » lui venir au bout de la plume : « étant donné la famille, le milieu, l’époque auxquels il appartenait »

Racontant un voyage qu’il a fait en Éthiopie, le jeune écrivain voyageur Antonin Potoski décrit un groupe de jeunes filles qui dansent : « [D]es grelots attachés à leurs mollets et à leurs cuisses sonnent, elles se tiennent avec le cul en arrière, couvert d’une peau de bête. » (Antonin Potoski, Cités en abîme, éditions Gallimard, collection Le sentiment géographique, 2011, p. 65.) Deux fautes dans cette phrase : d’une part, la préposition avec y est employée à mauvais escient, comme dans les plus critiquables extraits d’Alex Rider cités précédemment ; d’autre part, il est délicat d’apposer un participe passé ou une subordonnée relative à un nom qui désigne de manière générique une partie du corps, en tant qu’elle est commune à tous les êtres humains (« le cul »). Potoski aurait pu se tirer de la difficulté au moyen d’une répétition tout à fait licite : « elles se tiennent le cul en arrière, ce cul étant couvert d’une peau de bête ».

Plus loin, Antonin Potoski décrit les auréoles lumineuses, électriques, qui ornent la tête des statues de Bouddha dans les temples de l’Asie du Sud-Est :

« Au Laos, à Vientiane, Phinith m’emmène voir, dans deux pagodes, des auréoles très différentes, vraisemblablement commandées en Chine et offertes aux pagodes par des fidèles. Les premières sont des tambours de la taille et du volume d’horloges de gares, montés sur des portiques, avec deux disques qui tournent l’un sur l’autre et laissent passer la lumière par des fentes comme les cascades murales dans les restaurants chinois. Les secondes sont en néon et représentent en leur centre un éléphant et une fleur de lotus […]. » (Antonin Potoski, Cités en abîme, p. 81.)

Il est rigoureusement impossible au lecteur de se représenter l’objet évoqué dans la deuxième de ces phrases, de s’en forger la moindre image mentale. Que peut bien signifier, dans cette description, la préposition avec ?

 

Pour faire comprendre l’une des causes de ce phénomène de délayage syntaxique, je ferai appel à la prose parfaitement maîtrisée d’André Malraux : « “J’ai aussi un kangourou”, dit le marchand. / Ferral haussa les épaules. Mais déjà un gosse, réveillé lui aussi, arrivait, le kangourou dans ses bras. » (Malraux, La condition humaine, 1933, IVe partie ; Œuvres complètes, volume I, Pléiade, p. 672.) Le verbe au participe passé, noyau de la proposition ici mise en gras, possède son sujet propre. C’est une proposition participe absolue, ou proposition participiale. Ni tout à fait indépendante ni tout à fait subordonnée : elle est l’équivalent français de l’ablatif absolu de la langue latine. Aujourd’hui, cette proposition participiale est à peine comprise. Spontanément, nos contemporains la feront précéder d’un avec superflu et écriront : « un gosse, réveillé lui aussi, arrivait avec le kangourou dans ses bras ».

 

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Published by Forator
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