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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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28 mars 2010 7 28 /03 /mars /2010 19:25

« Babar […] le tira jusqu’au fossé comme une plume, et de là à travers les orties et framboisiers jusque sous le mur effondré » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, p. 281). Écrire plutôt, en reprenant l’article défini : « à travers les orties et les framboisiers » ; parce qu’on ne perçoit guère d’unité sémantique entre les deux végétaux évoqués, et parce que l’imagination du lecteur est mieux sollicitée par des objets nettement individualisés.

« Angus grimpa à son côté, courbé sous l’habitacle, faisant le tri parmi les autres harnais qui pendaient dans le dos du siège, les câbles et prises divers tombant de la barre de branchements » (ibid., p. 293). Pour les mêmes raisons que précédemment, ce passage pourrait être récrit ainsi : « les câbles et les prises tombant… », avec répétition de l’article et suppression de l’adjectif divers devenu superflu. Mais l’adjonction de cet adjectif renforçait efficacement l’idée qu’il s’agit d’un fouillis inextricable. Cette correction ne s’impose donc pas. En revanche,  la répétition de la préposition parmi serait bienvenue. On obtiendrait alors : « faisant le tri parmi les autres harnais qui pendaient dans le dos du siège, parmi les câbles et prises divers tombant de la barre de branchements ».

« Le lendemain, dimanche 19 juillet, Francisco Franco pose le pied sur l’aérodrome de Tétouan, accueilli avec un enthousiasme délirant par les officiers et soldats de son armée. » (Michel del Castillo, Le temps de Franco, Fayard, 2008, p. 209.) Écrire plutôt : les officiers et les soldats (en revanche, il est licite de ne pas répéter ici la préposition par). On peut bien sûr considérer que les deux termes coordonnés désignent un groupe ou une idée unique, que les deux groupes évoqués forment une masse indistincte, mais cela affaiblit l’idée implicite que contient la phrase. L’enthousiasme avec lequel Franco fut accueilli ayant été qualifié de délirant, il serait logique de souligner que toutes les catégories de l’armée espagnole, le corps des officiers tout autant que celui des militaires du rang, exprimèrent spontanément leur enthousiasme. Le texte me paraît mettre l’accent moins sur le caractère collectif de ces manifestations de joie, qui en soi n’aurait rien eu de notable, que sur leur caractère spontané.

« Si nombre de ces exécutions furent commises par des milices, ce qui semblerait corroborer la thèse du spontanéisme, très vite les rafles et mises à mort revêtirent un caractère organisé, à cause notamment des tchékas, sinistre invention des bolcheviques russes. » (Ibid., p. 243.) Il vaudrait mieux écrire : « les rafles et les mises à mort ».

Lorsqu’un syntagme forme un tout indissociable, une formule lexicalisée, une locution figée, il est courant que le déterminant n’y soit pas répété : « nos amis et connaissances », « les Ponts et Chaussées », etc. Dans le cas de mots coordonnés par la conjonction ou, la non-répétition de l’article sert à indiquer que le mot coordonné est un synonyme : « la libellule ou demoiselle », « le patronyme ou nom de famille ».

Mais ce principe est méconnu depuis plusieurs décennies, comme on peut le constater dans l’œuvre de certains prosateurs par ailleurs très scrupuleux : « Pendant ces moments où l’écrivain suit les langages réellement parlés, […] la littérature n’est plus un orgueil ou refuge, elle commence à devenir un acte lucide d’information, comme s’il lui fallait d’abord apprendre en le reproduisant le détail de la disparité sociale » (Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, le Seuil, 1953 ; collection Points, 1972, p. 59). Peut-on vraiment considérer le nom « refuge » comme un synonyme de l’expression « un orgueil » ? Roland Barthes aurait pu écrire : « la littérature n’est plus un orgueil ou un refuge », et rien n’aurait empêché le lecteur de méditer par lui-même sur les rapports complexes qui se nouent entre ces deux notions.

Dans la phrase suivante, en revanche, la non-répétition du déterminant sert le sens : « Tout cela [Valérie] l’avait déjà lu cent fois, les sociologues et psychologues des comportements répétaient les mêmes mots d’un article à l’autre, d’un organe de presse à l’autre. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 197.) Pour faire comprendre au lecteur que comportements est le complément de chacun des deux noms coordonnés, l’auteur a mis l’article défini, si j’ose dire, en facteur commun devant eux, comme si nous lisions : « les sociologues des comportements et les psychologues des comportements ». La compréhension de cette phrase est facilitée par le fait que lecteur se rappelle avoir à l’œuvre un « sociologue des comportements » dans un précédent chapitre du roman.

(Remarque du 1er septembre 2010. Par curiosité, je suis allé consulter le texte de l’édition originale du Degré zéro de l’écriture, dans la collection « Pierres vives » des éditions du Seuil, où ce passage est situé à la page 115, et j’ai eu la surprise de constater qu’aucune incorrection ne l’avait encore défiguré, puisqu’on y lisait : « la littérature n’est plus orgueil ou refuge ». Le tour est juste un peu précieux, donc peu conforme à l’esthétique que le Barthes de cet essai appelait de ses vœux… Le texte altéré de 1972 semble résulter d’une correction faite à moitié.)

En général, la non-répétition du déterminant rappelle fâcheusement le style juridico-administratif. Or que viennent faire la sécheresse de la forme juridique et l’allure robotisée de la forme administrative dans un paragraphe narratif ou descriptif ?

 

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Published by Forator
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