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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 12:10

Chasser, renvoyer, licencier ou limoger, cela devient virer :

« – […] Troisième erreur : j’ai poursuivi Yassen alors que les ordres étaient de le laisser filer. Ça, c’était le plus grave. Pourtant Blunt ne m’a pas viré. J’ai été rétrogradé. » (Paroles adressées au jeune Alex Rider par son parrain Ash, dans Snakehead d’Anthony Horowitz, 2007 ; roman traduit de l’anglais par Annick Le Goyat ; réédition dans le Livre de Poche jeunesse, p. 194.) Le même homme emploie successivement un terme relevant du parler familier, le verbe virer, et un terme de niveau soutenu, le verbe rétrograder. Le texte anglais ne présente pas de telles ruptures : « And finally, chasing after Yassen when the whole point was to let him get away. That was the final nail in my coffin. Blunt didn’t fire me. But I was demoted. » Le verbe to fire veut dire « renvoyer », c’est de l’anglais courant et non pas familier. (Amusante, la traduction de « That was the final nail in my coffin » par : « Ça, c’était le plus grave » !)

« Cette année-là [= en 1998], les prix [sic] principaux avaient négligé de rendre hommage aux Particules élémentaires de Michel Houellebecq, et, depuis des mois, le cas Houellebecq* agitait la France. Des profs s’étaient élevés contre sa sexualité explicite ; l’auteur avait été viré de son propre groupe littéraro-philosophique pour hérésie intellectuelle. » (Raphaëlle Leyris traduisant un article de Julian Barnes, « Haine et hédonisme : L’art insolent de Michel Houellebecq » ; dans Les Inrockuptibles, numéro hors-série consacré à Houellebecq, mai 2005, p. 30 ; l’astérisque indique qu’une expression est en français dans le texte.) Or voici le texte anglais qui contient le verbe que j’ai mis en gras : « the author had been expelled from his own literary-philosophical group for intellectual heresy ». Bien entendu, to expel appartient au langage familier !

Après cela, on ne s’étonne plus de voir surgir le verbe virer dans des textes littéraires au passé simple :

« J’acquiesçai d’un monosyllabe, j’étais heureux qu’il me vire selon les règles et pas comme un malpropre. » (Alexis Jenni, L’art français de la guerre, éditions Gallimard, collection NRF, 2011, p. 18.) « Plus tard j’appris qu’il [= le directeur du personnel] faisait ce numéro à tous ceux qu’il virait. Il proposait à chacun l’oubli de ses fautes en échange d’une démission négociée. » (L’art français de la guerre, p. 19.)

 

Le verbe balancer est pris au sens de lancer ou de dire : « Mais l’entendre critiquer son père et, pire encore, balancer de telles horreurs sur sa mère, c’était insupportable ! Skye sentit la rage monter en elle. Elle serra les poings. » (Jeanne Birdsall, Les Penderwick, traduit de l’américain par Julie Lopez, éditions Pocket Jeunesse, 2008, p. 180.) Sans avoir vérifié, je suis certain que le texte anglais comporte en cet endroit un verbe de niveau courant.

Dans un cahier de vacances censé aider les enfants à apprendre l’anglais : « Your silly soap opera ! » se voit traduit, sur la page d’en face, par : « Ton feuilleton débile ! »

« James contourna maladroitement le sac posé à ses pieds, puis l’embrassa timidement [= embrassa timidement sa camarade Kerry]. C’était juste un petit smack de rien du tout, mais il éprouva une prodigieuse bouffée de chaleur et sentit son cœur s’emballer. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 2 : Trafic ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 268.) Le texte anglais porte : « It was a only quick peck on the lips », autrement dit : une bise rapide sur les lèvres !

Cette technique consistant à réécrire les textes étrangers dans une langue parsemée de tournures familières, voire vulgaires, a été baptisée par Renaud Camus : « loi de la double traduction ».

Une nourrice devient une nounou.

Une promenade devient une balade.

Le football (niveau courant) devient en traduction le foot (niveau familier).

La gymnastique devient la gym : « Faut-il que j’y aille ? J’ai envie, bien sûr, mais j’ai un gros trou à un bas, et ma tunique de gym est couverte de paille et de poussière… » (Anne Krief traduisant Dodie Smith, Le château de Cassandra ; Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 101.) L’intrigue est pourtant censée se situer dans les années 1930 ou 1940.

 

« Comme l’Allemand dégingandé rebroussait chemin sur la jetée […], Henderson lui tira dessus, de biais. Sa cible se trouvait à moins de trois mètres, et malgré cela, il la loupa. L’Allemand se mit à brailler. […] / – Je n’arrive pas à croire que je l’ai loupé ! pesta-t-il [sic]. » (Robert Muchamore, Henderson’s boys, tome 2, Le jour de l’Aigle, roman traduit de l’anglais par Jean Esch ; éditions Casterman, 2010, p. 319-320.)

Je suis sûr que le texte anglais porte ici le simple verbe to miss, « manquer ».

Sans doute aussi le verbe brailler remplace-t-il crier, le traducteur ayant très bien pu juger ce dernier trop banal

En outre, l’indicatif s’est fâcheusement substitué au subjonctif dans : « Je n’arrive pas à croire que je l’ai loupé ! » Lire : que je l’aie loupé.

 

« Mais, comme le souligna Jeanne, il y avait des choses plus marrantes que les règles dans la vie, et tout le monde s’amusa follement jusqu’à ce qu’il soit l’heure d’emmener Linotte se coucher. » (Florence Budon traduisant Jeanne Birdsall, Les Penderwick et compagnie, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 137.) Il s’agit d’un paragraphe narratif, non d’un extrait de dialogue.

 

La bibliothécaire du village a été assassinée dans un pré, au flanc de la proche montagne, et les villageois sont montés sur les lieux. « Les vieilles dames parlaient toutes à la fois. […] Leur chœur se faisait un plaisir de répondre en canon et même de devancer les questions de la gendarmerie. Le plus difficile était de les faire taire, de démêler leurs phrases, de garder son calme. Des éclats de voix suraiguës fusaient de toutes parts. Ça jacassait terrible, pire que dans une volière. Le lieutenant Parisot était un piètre chef d’orchestre. » (Carole Martinez, L’œil du témoin, éditions Rageot, collection Heure noire, 2011, p. 31.)

Syntaxiquement, l’une de ces phrases laisse à désirer. Pour la rendre moins équivoque et plus naturelle, il serait bon de respecter la construction de chaque verbe et d’écrire : « de répondre en canon aux questions de la gendarmerie et même de les devancer ».

À côté de cela, on retrouve le mélange des niveaux de langue d’une phrase à l’autre, qui est devenu habituel dans notre littérature. Certes, le narrateur est un garçon de treize ans. S’agit-il simplement de la langue composite d’un adolescent ?

 

Le phénomène se généralise, et pas uniquement dans les traductions :

« La branche cassa. Réveillé en sursaut, le roitelet se retrouva dans l’eau. Le courant était rapide et glacé. Le roitelet but la tasse, une fois, deux fois, il avait beau se débattre, la grande rivière le malmenait. » (Jean-François Chabas, Contes des très grandes plaines, illustrations sublimes de Philippe Dumas, éditions l’École des loisirs, collection Mouche, 2011, p. 16-17.) Mélange de français soutenu (choix des verbes, passé simple) et de français familier (boire la tasse). Style bizarre, langue incohérente, non pas à cause du débraillé temporaire, mais parce que l’expression familière boire la tasse est mise au passé simple !

Plus loin :

« Buvant de l’eau dans le calice d’un pavot, le roitelet n’entendit pas l’ours qui approchait derrière lui. C’était un vieil ours rusé, qui pouvait se faire plus silencieux qu’une ombre. De son énorme patte, il gifla le roitelet, qui fut assommé aussi sec. » (Contes des très grandes plaines, p. 21-22.) L’apparition du langage familier sert ici une intention stylistique manifeste : on ne peut qu’entendre la répétition du son s et la violence du coup. L’effet produit est très appuyé.

 

Marie Desplechin, Le roi penché (éditions Actes Sud, 2009 ; texte et chansons d’un spectacle chorégraphique ; livre illustré par Chen Jiang Hong) :

Le ciel a donné naissance à un œuf, d’où est sortie une petite fille. Un homme bossu l’élève. Le souverain de ce royaume, dit le Roi Penché, apprend l’existence de Née d’un œuf, devenue une très belle jeune fille. Décidé à l’épouser, il se rend chez le bossu qu’il avait banni.

« [L]e Roi Penché lui ordonna de lui céder Née d’un œuf. Il tendit ses mains pleines de pierreries pour le convaincre. Mais, d’un geste, l’homme bossu fit valser les pierres qui s’éparpillèrent sur le sol. / Le Roi Penché dégaina son épée et s’avança vers lui. Pris de rage, l’homme bossu engagea le combat, espérant gagner avec ses mains nues… Mal lui en prit. Le Roi Penché l’attendait traîtreusement avec sa courte lame. Blessé, l’homme bossu chuta et roula sur lui-même. » (Le roi penché, p. 18 et p. 20.)

Toujours ce mélange de formules très littéraires (« Mal lui en prit », etc.) et de langage familier (faire « valser » les pierres précieuses qu’apporte le roi, gagner employé absolument, comme s’il était question d’un match de boxe, le verbe chuter mis pour tomber…).

Le simili-médiéval et la transplantation des valeurs modernes dans un passé décontextualisé et presque désincarné, ça ne donne pas grand-chose d’intéressant. Mais les illustrations du livre sont superbes et la musique (de René Aubry) qui accompagne le conte est tout à fait agréable.

 

Qu’on lise encore la phrase suivante :

« Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. »

Le narrateur raconte son enfance. Il recrée le temps où il vivait avec ses parents dans le passage Choiseul, à Paris, qu’il rebaptise « Passage des Bérésinas », en jouant sur un double sens du mot passage, pour évoquer à sa manière la déchéance sociale des petits commerçants, au début du XXe siècle.

Cette phrase de Céline, extraite de Mort à crédit (éditions Denoël, 1936 ; Gallimard, Folio, p. 72), possède une réelle beauté. Pourtant, Céline n’hésite pas à écrire côte à côte l’adjectif moche et le verbe, assez littéraire, éclipser. Mais cela fonctionne, le mélange a pris, et nous en retirons le sentiment de découvrir une prose poétique aux accents inouïs.

Certes, les expressions qui relèvent du langage soutenu sont en minorité. Nous le vérifions aisément en lisant le paragraphe complet : « Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sûr, entre l’urine des petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. »

Céline mêle le français familier, voire argotique, à la langue soutenue. Dans Voyage au bout de la nuit et même dans Mort à crédit, le français soutenu et l’argot sont parfois à égalité sur la page, sans que la langue en paraisse incohérente. On dirait que chez lui les ruptures se rectifient mutuellement, que les décalages se compensent. C’est autre chose que les oscillations du niveau de langue qui perturbent l’harmonie du style dans les proses contemporaines.

Beaucoup d’écrivains et de traducteurs d’aujourd’hui passent du français soutenu au français familier d’une manière presque inconsciente ou d’une plume machinale, lorsqu’ils vont aux termes qu’ils jugent les plus communs. La conscience même qu’il existe différents niveaux de langue est en train de s’effacer des esprits.

 

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Published by Forator
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Théophraste Longuet 05/04/2012 22:03

Combien de naïfs ont cru que la leçon de Céline consistait à écrire comme l'on parle ?
Orale, la comparaison entre New York et les villes européennes dans le Voyage ?
"Mais chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine,
elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur."
Queneau avait compris, Frédéric Dard également.

LMMRM 18/03/2012 13:13

J’ajouterai encore que le problème de mélange de niveaux de langue incompatibles dont vous parlez, Forator, me fait penser à ce que j’ai dit ici maladroitement dans la note 140 intitulée « Style de
comédie contre style noble » :
http://lesmediasmerendentmalade.fr/p5.html

N. B. Je ne parviens pas, hélas, à retrouver le deuxième volet de cette note ; on pourra se contenter du premier.

Forator 19/03/2012 12:44



Les exemples de Jean Ferrat et de Corneille que vous citez dans cette note 140 témoignent du même phénomène d’altération de l’unité stylistique, mais sans véritable
rupture dans les niveaux de langue. 


Merci encore pour vos remarques. Votre site est d’une richesse inépuisable ! J’ai examiné avec grand intérêt la page de Pierre Corneille que vous avez
photographiée, telle qu’elle est imprimée – et annotée – dans votre Théâtre de Corneille, tome II. Lisant les si instructifs commentaires signés « V. », j’en viens à me
demander si moi-même je n’ai pas appris la syntaxe française dans les notes des « petits classiques »…


 



LMMRM 17/03/2012 14:17

J'ajouterai que le mélange des genres est monnaie courante et quotidienne dans la presse. Exemple, ce titre d’un article du « Point » d’aujourd’hui : « Les Michel-Ange des faux talbins ».
Le journaliste aime se la jouer affranchi, voire racaille.

http://www.lepoint.fr/monde/les-michel-ange-des-faux-talbins-17-03-2012-1442289_24.php