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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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13 juillet 2010 2 13 /07 /juillet /2010 21:47

Parfois, le subjonctif s’insinue dans des subordonnées où il n’a que faire, se substituant indûment à l’indicatif (notamment futur) ou au conditionnel.

« Tout ce que les êtres emportent dans le silence de la tombe n’en est pas moins là. Les pages cachées n’en sont pas moins là, dans le livre, et qui prétendra que nous n’ayons jamais besoin de les connaître ? » (François Taillandier, La Grande Intrigue, IV, Les romans vont où ils veulent, éditions Stock, 2010, p. 105.) Au lieu de : « que nous n’aurons jamais besoin de les connaître ».

« Avec Ellroy, on passe réellement l’Atlantique : les bas-fonds de Los Angeles n’ont pas lu Madame Bovary et il y a fort à parier qu’ils ne le lisent jamais. » (Journal littéraire de Michel Crépu, La Revue des Deux Mondes, mars 2010, p. 9.) Au lieu de : « ne le liront jamais ».

« Dans le camp nationaliste, tout indique que la terreur ait été admise et souvent encouragée comme un moyen d’écraser l’adversaire et de le réduire au silence. » (Michel del Castillo, Le temps de Franco, Fayard, 2008, p.239.) Au lieu de : « que la terreur a été admise ». Chacun peut vérifier que l’expression « tout indique que », « tout indiquait que », n’est suivie du subjonctif dans aucun des exemples que nous fournit le Trésor de la langue française informatisé.

« C’est peu dire que le succès des Aventures de Tintin soit considérable. » (Serge Tisseron, Tintin et le secret d’Hergé, éditions Hors Collection, 2009, p. 17 ; essai initialement paru en 1993.) Tisseron cède comme beaucoup de ses confrères à l’attrait de ce subjonctif de confort, alors qu’il aurait dû écrire : « est considérable ».

Et dans un dialogue de bande dessinée : « MURPHY : Si je fais quelque chose ce soir ? Pourquoi, ça t’intéresse ? – VICKY : Je veux simplement m’assurer que tu sortes avec Karine. » (Marc Delaf et Maryse Dubuc, Les Nombrils, album nº 2, Sale temps pour les moches, éditions Dupuis, 2007, p. 40.) Au lieu de : « que tu sortiras avec Karine », « que tu sortiras bien avec Karine ce soir ».

Quand on n’est pas sûr de pouvoir employer l’indicatif, ou le conditionnel ayant valeur de futur du passé, et qu’on n’a pas l’idée de recourir aux ressources du Trésor de la langue française informatisé pour confronter ce qu’on écrit soi-même avec la prose des écrivains des époques antérieures, on a tendance à mettre le subjonctif pour se débarrasser de la difficulté, en pensant qu’aucun lecteur n’en souffrira.

 

S’agit-il d’un phénomène d’attraction modale, comme dans la langue latine classique et surtout post-classique, où une subordonnée qui aurait dû être à l’indicatif avait tendance à passer au subjonctif si elle dépendait d’une autre subordonnée au subjonctif ?

« C’est un mardi que ma grand-mère est morte à cent ans en septembre 2005 / (j’avais repris ma carte du parti communiste la veille mais je ne crois pas que ce soit ce qui l’ait tuée) » (Jérôme Leroy, « Du mardi et des morts », recueilli dans Un dernier verre en Atlantide, poèmes, la Table Ronde, 2010, p. 54). La lourdeur syntaxique est sans doute volontaire dans ces vers, mais avoir mis au subjonctif le dernier verbe de la phrase est un choix malheureux. Fallait-il écrire : « je ne crois pas que ce soit ce qui l’a tuée » ? Pour l’euphonie, on préférera sans doute : « que ce soit cela qui l’a tuée ».

Déjà chez Anouilh (Colombe, acte III) : « LA SURETTE [secrétaire de Mme Alexandra, la célèbre tragédienne] : […] Si vous voulez, négligeons le coiffeur, qui la coiffe un peu trop souvent. Quoique ce soit un homme qui plaise aux dames. De gros biceps. Très important. » (Théâtre, volume I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2007, p. 974.) Au lieu de : « qui plaît ».

 

La subordonnée circonstancielle de condition introduite par si est traditionnellement à l’indicatif en français (et non pas, comme en latin, au subjonctif). Cela n’a pas empêché de se produire le phénomène que nous décrivons, bien qu’on ne puisse parler d’attraction modale dans ce cas précis. Lorsqu’une subordonnée introduite par si (ou par comme si ou même si) tient sous sa dépendance une autre subordonnée, le français a maintenant tendance à mettre au subjonctif le verbe de cette subordonnée enchâssée.

Le narrateur d’un roman de Richard Millet, Thomas Lauve, a giflé l’un de ses élèves. Le père de celui-ci, cafetier, se rend au collège dans l’intention de laver l’affront fait à sa progéniture et vient se planter en face de Thomas Lauve. « [S]on père écumant, écarlate, hors de lui, me forçait, de l’autre côté du bureau, […] à prononcer ceci : “Je m’excuse, Cyril”, à la suite du père, et non seulement une fois, mais deux, comme si le père et moi voulions être certains que ce soit bien entendu de tous, dans le bureau comme dans le couloir sur lequel le cafetier venait d’ouvrir la porte. » (Richard Millet, Lauve le pur, éditions P.O.L, 2000 ; « Édition revue par l’auteur », Folio, 2001, p. 116.) Au lieu de : « être certains que ce serait bien entendu de tous » (futur du passé, à la voix passive).

Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, Fayard, 2010, p. 214-215 : « À cette différence près que tout “ça” était “vrai”, même si Rubi avait l’impression souvent, tant “ça” lui paraissait “irréel”, que ce fût une FICTION. » L’indicatif s’imposait pourtant : « que c’était une fiction » ; car on dit : J’ai l’impression que c’est une fiction ; et non pas : J’ai l’impression que ce soit une fiction.

Citons encore une fois Serge Tisseron, puisque nous lisons à la page 109 de Tintin et le secret d’Hergé : « Quant à son sexe, s’il ne fait pas de doute que Tintin soit bien un garçon, son absence totale de préoccupation vis-à-vis du sexe opposé le place résolument du côté du jeune enfant plutôt que de l’adolescent. » On ne saurait mieux contrevenir à la valeur fondamentale de ce mode, qui est d’exprimer le non-actualisé !

Dans L’envahissant cadavre de la plaine Monceau (1959), nous trouvons le même subjonctif de la subordonné enchâssée. Il remplace le futur du passé : « – Ouais. Je vois. Si vous aviez su que je sois là… / – Si j’avais su que vous soyez là, j’aurais justement insisté encore plus pour venir. » (Réédition dans le Livre de Poche en 1971, p. 176.) Les dialogues des romans de Léo Malet regorgent de tournures issues du parler populaire. Il semble que l’inflation du subjonctif que nous décrivons ait touché la langue populaire avant la langue soignée. La langue parlée par le personnage de La Surette, dans l’extrait d’Anouilh précédemment cité, en est une autre illustration.

Dans un autre dialogue du même roman, à la page 197, une femme tente d’expliquer au détective Nestor Burma pourquoi elle l’a obligé à interrompre la poursuite des agresseurs de son amie Yolande : « – […] Mais je crois que si les agresseurs de Yolande avaient été des gens que je ne connaisse pas, j’aurais agi de la même façon. » Observons néanmoins que cette phrase contient un double enchâssement de subordonnées : cela suffit à légitimer le subjonctif à l’intérieur de la subordonnée relative introduite par que. Dans la langue des siècles antérieurs, on y aurait trouvé l’imparfait du subjonctif : « s’ils avaient été des gens que je ne connusse pas ».

Le passage suivant, tiré d’un roman de Pierre Jourde, est plus complexe : « [François] est revenu à l’histoire de Serge. Qui sait ce qu’il était devenu ? […] Il fallait bien envisager que, cinquante ans auparavant, nous eussions fabriqué une petite machine destructrice qui fonctionnait peut-être encore. Que la honte subie à l’école fût encore là, et, après avoir taraudé l’amitié, empêché l’amour, achevât son pourrissement dans le remâchage morose d’une existence ratée. » (Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 186.) « Il fallait bien envisager » pourrait-il être remplacé par : « Il fallait bien que nous envisagions » ? Mais même dans une telle interprétation, le subjonctif plus-que-parfait (eussions fabriqué) et imparfait (fût, achevât) ne pourrait pas être considéré comme le produit d’un double enchâssement. En effet, si le verbe envisager sert à indiquer le caractère hypothétique du contenu des propositions subordonnées, ce verbe ne demande nullement le subjonctif. Ce qu’on envisage ne se réalise peut-être pas, mais acquiert en tant que représentation mentale une certaine réalité. En bonne syntaxe : « que, cinquante ans auparavant, nous avions fabriqué… » ; « Que la honte subie à l’école était peut-être encore là, et… achevait son pourrissement ».

 

Le mode conditionnel est dans cette affaire le grand perdant. Est-il menacé de disparition ? Je me demande si les simples locuteurs et si les écrivains eux-mêmes ont vraiment conscience de son existence, comme mode et comme temps (ce qu’on appelle futur du passé). Ils sont nombreux, en effet, ceux qui intervertissent, à la première personne du singulier, le conditionnel et le futur de l’indicatif (j’en parlerai). Et ils ne sont pas moins nombreux, ceux qui substituent le subjonctif au conditionnel dans les cas où ce dernier mode est nécessaire.

« Toute puissance politique rêve, fondamentalement, d’une masse ignorante et sotte sur laquelle l’exercice de son autorité ne rencontre aucune opposition. » (Michel Onfray, L’Archipel des comètes, Grasset, 2001 ; réédition dans le Livre de Poche, Biblio essais, p. 367.) À ce présent du subjonctif (ou de l’indicatif ?) il serait sage de préférer le conditionnel : « ne rencontrerait ».

« Il était prévisible que cette affaire suscite les récurrents effets de manche et sonneries de tocsin. » (Jean-Marie Laclavetine, « Nous avons besoin des outrances de Siné », dans Le Monde du vendredi 1er août 2008.) Ici, pas d’ambiguïté. Il faut : « susciterait ».

« Je l’avais écrit dans Le puzzle de l’intégration et j’en avais reparlé sur mon blog, il était bien prévisible que l’assouplissement de la sectorisation scolaire aboutisse à faire plonger les établissements déjà en difficulté et à renforcer de ce fait la ghettoïsation. » (Malika Sorel, article du 7 mai 2010, « Savoir pour prévoir, afin de pouvoir », sur blogspirit.com.) Au lieu de : « aboutirait ». De même avec l’expression « il est probable que ».

« Et avant même que j’aie pu répondre, il l’avait englouti [= un flan au chocolat] et il était en train de lécher le pot pour être sûr qu’il n’en reste pas une goutte, il en avait jusque dans les sourcils » (Dominique Mainard, Ma vie en dix-sept pieds, l’École des loisirs, 2008, p. 70). Au lieu de : « qu’il n’en resterait pas », avec un présent du conditionnel jouant le rôle de futur du passé. L’auteur aurait-il perçu une nuance de but dans « être sûr que » ? On se demande bien pourquoi. Le fait que cette expression soit précédée de la préposition pour ne suffit pas à légitimer le subjonctif dans la subordonnée conjonctive.

« La lumière était magnifique, la route qui longeait la mer aussi, et je me suis installée à côté d’une vieille à qui j’ai fait la conversation pour faire croire que j’étais avec quelqu’un, des fois que des curieux viennent me demander ce qu’une gamine fabriquait toute seule dans un car. » (Jérôme Leroy, La grande môme, 2007, éditions Syros, coll. Rat noir, chap. 6, p. 97.) Or la locution des fois que est normalement suivie du conditionnel. Il aurait donc fallu écrire : « seraient venus ».

Cette déplorable tendance du français actuel à étendre l’emploi du subjonctif a fait une autre victime : le verbe espérer. 

 

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Jérôme Leroy 14/07/2010 02:59


Comme d'habitude:
1-Je ronchonne
2-Je rougis
3-Je prends note en cas (improbable) de réédition

NB: la lourdeur syntaxique est effectivement voulue, elle marque l'accablement dans ce poème.
Je pourrais objecter pour la Grande Môme que la locutrice à 15 ans et donc... Mais je doute que le subjonctif soit plus "oral"
Mais, de toute manière, merci pour votre impitoyable vigilance.


Forator 06/08/2010 08:14




Cher Jérôme Leroy, il me déplaît d’avoir l’air de vous critiquer dans chacun de mes billets. Mais je vous lis, et
ne peux choisir mes exemples que dans les livres que je lis.


 



J’ai passé tout un dimanche, il y a deux semaines, à assister au Déclenchement muet des opérations cannibales (éditions des Équateurs, 2006) et à prendre encore Un dernier verre en Atlantide (éditions de la Table
Ronde, 2010).


En rouvrant mon poste de radio samedi 1er mai un peu après 19 h, j’ai attrapé au
vol, sur France Culture, le long poème que vous y avez lu à voix haute, avec la diction et le phrasé que j’avais imaginés en lisant Physiologie des
lunettes noires. Ce poème, situé à la fin du recueil de 2010, s’intitule « Anaphore » et il est grandiose (malgré ses trois
coquilles : d'abord « miroirs braud », puis « les choses auraient pu être plus facile » et « auraient pu être pire », ou alors expliquez-moi).


Je suis d’une génération un peu postérieure à la vôtre, mais j’ai connu « La Guerre de
Jugurtha annotée pour la version du lendemain » et « Ashes to ashes / de Bowie », en même temps. À cette époque, Bowie était devenu de l’histoire, presque autant que le roi
Jugurtha ; c’était avant son retour de 1991. J’ai failli ne jamais découvrir Adriano Celentano.


Des vers comme ceux-ci ont un grand pouvoir : « Et la matinée pleine d’horaires comme
une chienne de l’enfer marchand / (oh ces femmes aux moues de jeunes filles quand elles dorment sur le matin) »… Placé entre parenthèses, le lyrisme prend le lecteur par surprise.
« 1275 mantras / Va au rêve comme on va au vent »… Les allusions littéraires, ici à Jim Thompson, ailleurs à Claude Roy et à tant d’autres, renforcent la complicité avec le
lecteur.


« Ma vie est un front de mer incertain »… 


« Le sang léger chante dans le noir »…


Elle est là, « La grâce en lunettes noires », tout est là, à notre disposition,
il n’y a qu’à puiser. Le plaisir esthétique, la révolte, la mélancolie et l’humour.


Les deux prières que vous adressez à Amy Winehouse sont merveilleuses. Pourrai-je continuer de ne
voir en elle qu’une émule de l’immense Nina Simone, après avoir récité ce chapelet humble et sublime ? Non, bien sûr. No, no, no… (Je le dis sans la moindre ironie.) 


Souvent vos poèmes se terminent sur la reprise d’un vers ou d’une partie de vers déjà lus plus
haut. Effet de coda mélancolique, mais qui parfois tiédit la chute.


Et je trouve, dans Un dernier vers en Atlantide, des instants de prosaïsme, certes
calculés, qui me plaisent moins que le reste. J’aime assez peu cette séquence : « La pluie la nuit la Normandie l’insomnie / L’assonance est plaisante et cohérente / La rime a souvent
raison de toute manière ». Le premier vers est parfait, mais le commentaire intégré au poème me fait l’effet d’une dissonance (et le troisième de ces vers me paraît inexact pour parler d’une
rime intérieure ou d’une assonance).


La non-répétition d’une préposition m’a gêné en deux endroits : celle de la préposition
à, p. 43 (« pour aller à Mafra Cintra / Ou bien Lisbonne »… le remplacement d’« ou bien » par « ou à » suffirait à
ne pas détruire le rythme) ; celle de la préposition de, p. 88 (« sans compter Aloysius Bertrand qui devait être au programme de
Caroline ou Amélie »).


Je me permets encore de citer le dernier vers du poème « Une saison en Atlantide » : « L’Atlantide, bordel de dieu, c’était l’Atlantide. » Belle invocation au monde d’avant le spectaculaire
intégré. Au milieu de cette invocation, comme un poinçon, le juron favori de de Gaulle, autre Atlante (pas atlantiste).


 



Un dernier verre en Atlantide est un magnifique poème.