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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 20:54

 

2.

Il vaut mieux ne pas se tromper d’antécédent :

« Agrippé à la main courante, Ross descendit l’escalier menant à une construction souterraine comparable au réseau de fortifications victoriennes qu’il avait visitées à l’occasion de vacances sur la côte sud. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 11 : Vandales ; éditions Casterman, 2010 ; édition originale grand format, p. 149.) C’est bien d’avoir pensé à accorder le participe passé avec le COD antéposé. Mais il aurait été plus logique d’accorder le participe « visité » avec « réseau » qu’avec le complément de ce nom ! C’est un réseau de fortifications que le policier Ross Johnson a visité.

« Le jour de son vingtième anniversaire, la poste lui a apporté le cadeau de son fiancé, envoyé depuis Alger : une belle édition illustrée du Tristan et Iseut dans la version de Bédier, qu’elle a aussitôt recouvert d’un beau papier brun et sur la page de titre de laquelle il a écrit quelques lignes qu’elle ne cessera de relire et dans lesquelles il évoque l’histoire de leur rencontre […]. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 338.) Le verbe « a recouvert » possède un COD antéposé, le pronom relatif que. Le participe passé « recouvert » étant au masculin, ce pronom relatif a pour antécédent le titre « Tristan et Iseut », au lieu du groupe « belle édition illustrée ». Ce n’est pas très logique, et l’auteur s’en est peut-être aperçu confusément, puisque le pronom relatif suivant, coordonné audit que, renvoie à un tout autre antécédent : de laquelle, pronom relatif composé, renvoie nécessairement au nom édition. Philippe Forest fabrique de longues phrases compliquées, dont la structure est parfois incohérente.

Sur France Culture, dans son billet radiophonique du mercredi 9 mars 2011, un célèbre chroniqueur matutinal, citant une dépêche de presse qu’il qualifie lui-même de dérisoire, nous a fait entendre la phrase suivante : « La mèche de cheveux que Justin Bieber a mis aux enchères sur eBay a trouvé preneur à 29 500 euros. Ils iront à une association de défense des animaux. » Liaisons parfaites presque partout : « cinq cents euros » excellemment prononcé cincenzeuro, « iront à » prononcé ironta. Le seul problème vient de ce participe mis laissé invariable, de la manière la plus audible, alors que le COD antéposé au verbe, le relatif que, ne peut avoir d’autre antécédent que le nom féminin mèche. Le non-accord, ou peut-être l’accord avec le mauvais antécédent (cheveux au lieu de mèche), figurait-il dans la dépêche citée par Philippe Meyer, ou bien ce dernier s’est-il simplement résigné à faire sienne, sur ce point, la prononciation nouvelle ?

« Alors [les médecins] ont décidé de lui administrer [= à une vieille femme hospitalisée] un cocktail lytique ; c’est un mélange de tranquillisants fortement dosés qui procure une mort rapide et douce. Ils en ont discuté deux minutes, pas plus ; puis le chef de service est venu demander à Patricia d’effectuer l’injection. Elle l’a fait, la nuit même. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éditions Maurice Nadeau, 1994 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 139.) Le verbe « a fait » est précédé de son COD, mais à quel mot ou groupe de mots renvoie ce « l’ » ? À la locution « effectuer l’injection », bien sûr ! se dit-on dans un premier temps. Mais alors, quelle formulation maladroite : puisque ce que l’infirmière Patricia a « fait », c’est d’« effectuer » quelque chose (faire et effectuer sont deux verbes de la même famille). L’auteur aurait mieux fait de considérer « l’ » comme étant la forme élidée du pronom la, renvoyant donc au nom injection, et d’accorder le participe en conséquence : « Elle l’a faite, la nuit même. »

Dans un essai consacré à l’œuvre de la comtesse de Ségur, nous lisons : « Convertie deux fois au catholicisme, la première par sa mère, la seconde par son fils, la comtesse de Ségur préfère de beaucoup la piété christocentrique et mariale du Second Empire au Dieu vengeur des penseurs antimodernes qu’elle a connu dans sa jeunesse. » (Maialen Berasategui, La comtesse de Ségur, ou l’art discret de la subversion ; Presses universitaires de Rennes, collection Mnémosyne, 2012 ; p. 201.) Mme Berasategui veut-elle dire que la comtesse de Ségur a connu un Dieu vengeur ou qu’elle a connu des penseurs antimodernes ? Plusieurs théoriciens ultraconservateurs, émigrés en Russie après la Révolution française, avaient diffusé les idées catholiques au sein de l’aristocratie russe cultivée et c’est sous leur influence que la comtesse Catherine Rostopchine, mère de la future comtesse de Ségur, avait abjuré l’orthodoxie au profit de la foi catholique. C’est aussi dans ce contexte que la petite Sophie Rostopchine a rencontré les frères Joseph et Xavier de Maistre, au cours des années 1810.

Si on se fie à ce qui est imprimé, on doit répondre que la comtesse de Ségur a connu (langage de théologien) un Dieu vengeur. Mais ce que nous savons de la vie de Sophie Rostopchine, en même temps que la structure générale de la phrase, fait plus naturellement du groupe « penseurs antimodernes » l’antécédent du pronom relatif que. Il aurait donc fallu mettre un s au participe « connu ». La mauvaise orthographe du participe passé obscurcit l’idée que l’auteur s’efforce de développer.

 

(Ne pas confondre le COD avec un attribut du sujet. L’accord est irréprochable dans la phrase : « Quand je pense à l’épave que Christian est devenu, je me sens triste… » Cet exemple contient certes le pronom relatif que, mais celui-ci n’est pas le complément d’objet du verbe « est devenu », devenir étant un verbe d’état. Ce pronom que est l’attribut du sujet Christian. On se rappelle qu’employé avec l’auxiliaire être, le participe passé s’accorde avec le sujet du verbe.)

 

3.

Nos contemporains confondent le pronom COD et le pronom COI.

Une femme déclare à la télévision : « J’ai fait beaucoup de choses qui m’ont permise d’apprendre le métier ».

Il fallait dire : « qui m’ont permis » (= qui ont permis à moi) ; le pronom me est un complément d’objet indirect, donc le participe passé ne s’accorde pas avec lui.

Entre « Ils nous ont manqué » et « Ils nous ont manqués », la seule différence visible est la marque du pluriel. Elle seule permet de savoir ce que l’auteur a voulu dire. Dans un cas, nous est COI (ou complément d’attribution) : « Les enfants nous ont manqué », parce que leur absence nous a fait de la peine. Dans l’autre cas, nous est COD : « Les enfants nous ont manqués », parce qu’ils sont arrivés trop tard au lieu de rendez-vous. Ou encore : « Les tireurs nous ont manqués. » Et ils rajustent leur tir.

Certes, entre « Je t’ai manqué » et « Je t’ai manqué », la différence ne peut pas apparaître. Le contexte se révèle alors déterminant. Normalement, la phrase n’est ambiguë que si le pronom te renvoie à un être de sexe masculin.

 

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Published by Forator
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commentaires

Gildas 31/01/2012 20:59

Je trouve que les distinctions : COD / attribut du sujet, et pour finir : pronoms COD / COI, sont ici admirablement expliquées !
~
Pour la citation de Houellebecq, je pencherais pour la maladresse de style, plutôt que pour la faute d'accord (je comprends : ce qu'elle a fait la nuit même).