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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 20:09

 

Je suis pour un accord systématique avec le verbe être et l’absence d’accord avec avoir. Peu importe si un COD précède le verbe ou non…

     

Claude Gruaz, linguiste (interrogé par

Le Point, jeudi 26 janvier 2012).

 

 

Écrivains, journalistes, éditeurs… Qui parmi vous daigne encore accorder le participe passé ? Dans le doute, abstiens-toi d’accorder : telle semble être la règle nouvelle.

 

1.

Disparition des accords de base :

« Plus j’avance, plus je suis frappé par la place qu’ont tenu les conflits dans sa carrière et dans son œuvre. » (Benoît Peeters, Trois ans avec Derrida : Les carnets d’un biographe ; éditions Flammarion, 2010, p. 112.) La règle traditionnelle, en vigueur depuis au moins deux siècles, oblige (ou obligeait ?) à écrire : « la place qu’ont tenue les conflits ». L’accord se fait avec le complément d’objet direct antéposé au verbe, ce complément ayant ici pris la forme du pronom relatif que.

Giesbert cite Nicolas Sarkozy (c’est le passage qui se retrouve ici entre guillemets anglais), puis il commente les propos du président de la République :

« “[…] Ce qui tue les sociétés, c’est la consanguinité. Je suis pour le métissage, mais il doit y avoir une identité nationale.” / Propos frappés au coin du bon sens, mais qui ne peuvent corriger l’effet des tombereaux de déclarations lapidaires ou stigmatisantes qu’il a déversé sur ce sujet, par pur calcul, au cours des dernières années. » (Franz-Olivier Giesbert, M. le Président, éditions Flammarion, 2011, p. 265.) Le pronom relatif que étant le COD antéposé du verbe, il fallait accorder le participe « déversé » avec l’antécédent de ce pronom relatif, c’est-à-dire avec « tombereaux » (plutôt qu’avec « déclarations »), et non pas le laisser invariable.

Au lieu de : « Si vous saviez quelles magouilles ils ont faites ! », nos contemporains diront : « Si vous saviez quelles magouilles ils ont fait ! »

« Selon la règle que je me suis fixée dans ce livre, je reprendrai la présentation que les acteurs ont fait eux-mêmes de leurs entreprises. » (Gérard Noiriel, Les fils maudits de la République, éditions Fayard, 2005, p. 121.) Un accord correct (« que je me suis fixée »), puis un non-accord (« que les acteurs ont fait »). Étonnant.

« Anna Ivanovna ferma les yeux comme si elle souffrait du mensonge dont s’enveloppait Horace parmi ces gens simples et si naturels. Quelles têtes auraient-ils fait si leur interlocuteur avait jeté froidement : “Ne me demandez rien sur l’Angleterre. Je la déteste. […]” (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 560. Mais le texte de la première édition, celui de 1970, présentait la même absence d’accord.)

Le professionnel de Georges Lautner, avec Jean-Paul Belmondo et Robert Hossein, est sorti dans les salles en 1981. Lors du dénouement, à une heure et quarante minutes du début, nous voyons et entendons le ministre de la Défense, interprété par Jean Desailly, déclarer distinctement : « Non… Il y a l’aspect criminel de l’affaire, mais il y a aussi son aspect politique. Après les déclarations que Beaumont a fait à la presse… » Ces derniers mots sont prononcés sans même la liaison du t au à, de sorte que le non-accord est pleinement audible (on notera que, dans les dialogues de ce film où il incarne Beaumont, l’acteur Jean-Paul Belmondo est seul à faire les liaisons). La phrase du ministre est laissée en suspens.

Dans un livre de George Steiner, Entretiens avec Ramin Jahanbegloo, nous lisons ceci : « J’ai un trait de caractère enfantin, une passion pour la deuxième chienne que j’ai eu dans ma vie, un berger anglais. » Et un peu plus loin : « Je souhaite qu’il y ait aujourd’hui des Chinois qui récitent chaque jour une prière pour leurs camarades morts à Tian’anmen. Il y en a peut-être parmi les élèves que j’ai eu à Pékin et à Shangaï. » (George Steiner, Entretiens avec Ramin Jahanbegloo, éditions du Félin, 1992. « Ces entretiens ont été recueillis sur magnétophone par Ramin Jahanbegloo, à qui George Steiner a accordé sa confiance pour la rédaction définitive de ses propos. » Réédition dans la collection Félin Poche, 2009, p. 78 et p. 81.)

 

Un passionnant livre d’art écrit par Hector Obalk comporte les lignes que voici :

« Manet […] adorait la mer, pour toutes les qualités captivantes de la matière dont elle est faite. / Bien avant Marquet, autre génie des surfaces marines, Manet a percé le secret de cette matière mouvante, sans couleur ni perspective définie, qu’il finira par transposer, mais dans une gamme opaline, pour un certain nombre d’éléments du décor ou des vêtements de ses personnages. / Il faut aller repérer ces morceaux de matière fluide et luisante, qu’il a délesté de tout contenu maritime. Un blanc liquide et lumineux coule sur les rideaux de tulle traversés de soleil dans le dos de Berthe Morisot ou le long [sic] des dossiers de [sic] chaises placées autour du portrait de Madame Manet au piano. » (Hector Obalk, Aimer voir, éditions Hazan, 2011, p. 164.)

S’il avait été bien fait, l’accord aurait aidé le lecteur à saisir que ce sont bien les « morceaux » qui ont été délestés de tout contenu maritime, plutôt que leur « matière fluide et luisante », laquelle précisément est commune à la mer (absente des toiles citées par Hector Obalk) et à divers éléments du décor ou du vêtement. D’autre part, étant au féminin pluriel, le participe « placées » s’accorde avec « chaises », alors que la construction nous incite à le rattacher à « dossiers » ; quant à la locution « le long de… », elle me semble inappropriée pour désigner la surface des housses blanchâtres dont sont recouvertes les chaises visibles au second plan (se reporter à une reproduction de Mme Manet au piano). Hector Obalk analyse et juge avec une grande perspicacité, mais sa syntaxe peu sûre l’empêche de nous communiquer toutes ses perceptions.

 

Et je peux multiplier les exemples.

Jean-Patrick Manchette traduisant Les faisans des îles, du romancier américain Ross Thomas (Rivages, 1991 ; réédition dans la collection Rivages/Noir, p. 353) : « Quand il posa sa question, ce fut d’une voix basse et monocorde que le choc avait privé de toute expression […]. »

« La réaction indignée qu’a provoqué, en Israël et dans une partie de la Diaspora, la publication du poème de Mahmoud Darwich, “Passants parmi des paroles passagères” – traduit ici par cet autre poète qu’est Abdellatif Laâbi –, est doublement contestable. » (Jérôme Lindon, préface de Palestine mon pays : L’affaire du poème, par Mahmoud Darwich ; éditions de Minuit, 1988.)

« Des recherches de cet acabit, visant à montrer que mâcher du chewing-gum fait maigrir et rend intelligent, […] sont le fait d’équipes officiellement constituées, ayant obtenu des financements parfois importants – nous ignorons quelle part y ont pris les fabricants de chewing-gum – pour mener à bien de tels projets. » (Jean-Marc Mandosio, Après l’effondrement : notes sur l’utopie néotechnologique ; éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2000, p. 96.) Nous ignorons quelle part y ont prise… Je reconnais que cet accord va nous paraître bizarre, tant nous en sommes déshabitués.

Yves Frémion, Léauthier l’anarchiste, éditions l’Échappée, 2011 : « Léon Léauthier, vingt ans, […] poignarde au hasard un client décoré. Ce jeune cordonnier se venge ainsi de la société indigne que l’histoire a baptisé “Belle Époque”. » (Quatrième de couverture.)

Échantillons moins récents :

« Vieilli, malade, solitaire dans un pays indifférent à son art, l’émigré [= Arnold Schœnberg, parti vivre aux États-Unis,] n’avait plus assez de forces pour la concentration qu’eût exigé la poursuite de son œuvre révolutionnaire. » (Lucien Rebatet, Une histoire de la musique, Robert Laffont et Compagnie Française de Librairie, 1969 ; réédité en un volume de la collection Bouquins, p. 738.)

« Les siècles étaient une sorte d’auréole, et je restais comme charmé devant la noble nudité des anciens dieux ; non pas la nudité vile que le sexe a conservé dans le monde moderne, mais la nudité païenne, cet amour de la vie et de la beauté, la large et belle poitrine d’un éphèbe, les longs flancs, la tête renversée ; […]. » (George Moore, Confessions d’un jeune Anglais, chapitre IV ; « récit traduit de l’anglais en collaboration avec l’auteur », éditions Ombres, collection Petite Bibliothèque Ombres, 2011, p. 61 ; mais le texte était déjà tel dans la première édition française, publiée par Albert Savine, éditeur, 1889, p. 60, à la seule différence près que païenne y apparaissait sous une graphie ancienne : payenne.)

 

En revanche, le non-accord est évidemment volontaire dans cet extrait de Vous êtes nés à la bonne époque :

« – […] Je voulais juste replacer une contrepèterie que j’ai appris hier. » (Matthieu Jung, Vous êtes nés à la bonne époque, éditions Stock, 2011, p. 120.)

À l’intérieur des dialogues, l’auteur met dans la bouche de ses personnages le langage qui serait le leur dans la vie réelle. Le personnage de Stéphanie use d’une syntaxe très actuelle, désinvolte et relâchée.

Notre époque met aussi en péril l’accord élémentaire avec l’auxiliaire être : « [L]’alternative d’échanger des cadeaux ou d’échanger des coups existe et se manifeste à chaque rencontre de la vie. […] Elle échappe à la pioche de la déconstruction et mérite d’être appelé un invariant. » (Bruno Viard, « Essai de psychanalyse du don », dans la Revue du MAUSS, n° 38, second semestre 2011, p. 141.)

 

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Published by Forator
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LMMMR 29/01/2012 20:49

Pour mettre un beau b...rdel, je propose qu’on commence par ne plus faire l’accord dans les textes de loi, dans les contrats ni dans les modes d’emploi. Je n’ai pas d’exemple sous la main, mais je
suis sûr que ça va pacifier la société.
Je déplore de n’avoir pas eu cette idée géniale le premier. Bravo, Claude Gruaz.

LMMRM 29/01/2012 20:40

Très bonne idée, détruisons tout. A bas la précision, vive le flou. Rasons tout. A mort tout, qu’on en finisse.
« Le chat de la voisine que j’ai vu hier »/« le chat de la voisine que j’ai vue hier ».