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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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5 septembre 2012 3 05 /09 /septembre /2012 20:46

L’extrait qui va être cité, si nous laissons de côté le contenu de la parenthèse qui y est ouverte et refermée, contient au moins deux subordonnées relatives. On les identifie aisément. Elles ont chacune leur antécédent et la deuxième est emboîtée dans la première. Par contre, le passage contient un autre élément enchâssé. À quoi se raccorde cet élément ?

« Cette Élodie (c’était du moins le nom sous lequel elle se présentait […]), cette Élodie se donnait pour une réceptionniste qui travaillait dans un cabinet dentaire dont elle avait été licenciée, et donc sans le sou, sans rien même pour passer la nuit, ayant dîné avec un type qui l’avait laissée choir au dessert […]. » (Richard Millet, La fiancée libanaise, Gallimard, 2011, collection NRF, p. 77.) À quelle partie de la phrase le syntagme « sans le sou » est-il coordonné ?

Nous constatons qu’il ne saurait être coordonné à la proposition relative la plus proche, c’est-à-dire : « dont elle avait été licenciée », parce qu’on ne voit pas comment le pronom relatif dont pourrait être sous-entendu en tête du syntagme « sans le sou ». Ce n’est pas non plus à la relative précédente qu’est coordonné notre syntagme. En effet, il se fonde sur l’ellipse d’une des formes du verbe être, mais si nous essayons d’y sous-entendre aussi le pronom qui, en proposant de lire : « et qui était donc sans le sou », nous ne pourrons empêcher cette relative supplémentaire de se lier grammaticalement à l’antécédent cabinet dentaire, alors que pour le sens elle se relie au mot réceptionniste. Mais, de toute façon, si nous tirions le qui de la proposition « qui travaillait… », d’où tirerions-nous le verbe « était » ? L’ellipse serait très peu grammaticale.

Faut-il coordonner « sans le sou » avec « une réceptionniste » ? Si nous débarrassions la phrase de toutes les subordonnées qui sont venues séparer ces deux éléments, nous lirions ceci : Élodie se donnait pour une réceptionniste « et (donc) pour sans le sou », sans rien même pour passer la nuit, etc. Se donner pour s’analyse ici comme un verbe d’état ou, plus exactement, comme un verbe attributif ; « sans le sou » serait donc un attribut du sujet. La formulation que je viens de proposer me paraît déjà être à la lisière de l’incorrection. Quant à la phrase d’origine, acceptera-t-on de considérer qu’elle repose sur cette construction-là ? L’attribut ne peut normalement être identifié comme tel que s’il suit le verbe d’assez près.

Pour améliorer la construction de ce passage, il serait possible de remplacer « et donc sans le sou » par : « étant donc sans le sou ». Certes, on se retrouve alors face à deux participes présents successifs : « étant…, ayant dîné… ». La construction se révèle imparfaite, puisque le second n’est pas placé sur le même plan que le premier. La véritable solution consisterait à ajouter quelque chose, en écrivant : « cette Élodie se donnait pour une réceptionniste qui travaillait dans un cabinet dentaire dont elle avait été licenciée, ce pour quoi elle était sans le sou, sans rien même pour passer la nuit » ; ou, tout bonnement, à couper cette longue phrase en deux, en y mettant un point ou un double point : « cette Élodie se donnait pour une réceptionniste qui travaillait dans un cabinet dentaire dont elle avait été licenciée : elle était donc sans le sou, sans rien même pour passer la nuit »…

Il est tentant de faire proliférer les subordonnées, notamment les subordonnées relatives, et d’écrire des phrases qui déjouent la linéarité de l’événement et nous donnent l’illusion d’échapper au temps chronométrique. Les écrivains de la modernité rêvent d’ôter au lecteur la faculté de s’orienter parmi les floraisons incessantes des propositions subordonnées et parmi les ramifications qu’elles dessinent.

Mais ils ne devraient pas laisser le lecteur douter de la solidité de la structure – de la structure syntaxique – sur laquelle tout repose. Il est facile de donner le tournis au lecteur en faussant la syntaxe. Ce qui est moins facile, ce qui est plus beau, c’est de brouiller ses perceptions et de lui faire perdre ses repères spatiaux ou temporels sans altérer la syntaxe.

 

Françoise raconte à une jeune Libanaise certains épisodes de la vie de son frère (d’adoption) Pascal Bugeaud :

« [Mon frère tâchait] maintenant d’être instituteur, et pourquoi pas Pascal Bugeaud, écrivain, avait-il dit [il = Pascal Bugeaud] à Mathilde, ce soir-là, comme pour rétablir entre elle et lui la juste distance de la littérature, celle-ci demeurât-elle un songe, surtout quand Mathilde lui demanda de lui lire quelque chose et à qui mon frère répondit qu’il n’avait rien à montrer, pour le moment. » (La fiancée libanaise, p. 115.)

Le choix d’une subordonnée relative, en lieu et place d’une subordonnée complétive, se révèle ici particulièrement malheureux. Il aurait été tellement plus simple d’écrire : « et que mon frère lui répondit qu’il n’avait rien à montrer » !

 

Comme l’ont montré les exemples précédents, l’auteur ferait bien de ne pas multiplier inconsidérément les subordonnées relatives.

« Pascal souhaitait aussi évoquer la guerre du Liban, qui se poursuivait, mais à quoi Mathilde se refusait, arguant qu’elle avait assez vu mourir de gens, et de terrible façon, entre Ravensbrück et l’Algérie, et que ses cauchemars concentrationnaires ne l’abandonnaient pas, trente ans après, disait-elle en allumant une de ses sempiternelles cigarettes brunes avec un beau briquet en vermeil patiné. » (La fiancée libanaise, p. 133.)

Quel est l’antécédent de la locution à quoi ?

La dénommée Mathilde se refuse-t-elle à la guerre du Liban ? Certainement pas. En vérité, Mathilde se refuse (ou se refuserait) à écouter Pascal Bugeaud s’il se mettait à évoquer la guerre du Liban. Il ne fallait donc pas mettre sur le même plan une relative introduite par qui et une autre introduite par à quoi. La solution pourrait être d’écrire : « Pascal souhaitait aussi évoquer la guerre du Liban, qui se poursuivait, mais Mathilde se refusait à écouter ce récit, arguant qu’elle avait assez vu mourir de gens », etc.

Quel étrange usage de la subordination ! Dans toutes ces phrases, on dirait que la prolifération des propositions subordonnées, celle des subordonnées relatives en particulier, sert à produire une illusion de syntaxe.

 

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Published by Forator
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