Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : la Grammaire de Forator
  • : langue française et littérature
  • Contact

Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

Recherche

14 juillet 2011 4 14 /07 /juillet /2011 00:16

Certaines tournures ont tendance à envahir la langue courante, puis la langue écrite, alors que bien souvent elles apparaissent comme superflues du point de vue sémantique. J’ai décidé d’en savoir plus sur l’une d’entre elles, qui s’est répandue comme une traînée de poudre ces dernières années : la tournure « il y a de cela ».

« La nouvelle est tombée il y a de cela dix jours », disent les journalistes.

Dans quels cas est-il correct, voire utile, d’ajouter un « de cela » ? Quels sont les cas où cet ajout est superflu ? Peut-il endommager la syntaxe ? Examinons quelques exemples.

 

Barbey d’Aurevilly, Les diaboliques, 1874, « Le bonheur dans le crime » : « Et je l’ai fait, mon cher. Je ne la sauvai pas. Je ne pus pas la sauver : elle refusa obstinément tout remède. Je dis ce qu’elle avait voulu, quand elle fut morte, et je persuadai… Il y a bien vingt-cinq ans de cela… À présent, tout est calmé, silencé, oublié, de cette épouvantable aventure. » (Le médecin qui s’exprime dans ces lignes, causant avec le narrateur, emploie le verbe persuader sans complément, pour signifier : « Je fus convaincant. » Témoin de l’empoisonnement de la comtesse de Savigny, il décide de dissiper les doutes que le public et les autorités pouvaient avoir sur les circonstances de sa mort, – comme elle-même le lui avait demandé ; d’où sa phrase au passé composé : « Et je l’ai fait ».)

C. F. Ramuz, La grande peur dans la montagne, chapitre I : « Le président disait : / “C’est des histoires. On n’a jamais très bien su ce qui s’était passé là-haut, et il y a vingt ans de ça, et c’est vieux. […]” » (éditions Grasset, 1926).

Autre extrait : celui d’une lettre de Georges Simenon à Frédéric Dard, qui date de 1949. Elle est citée par François Rivière dans Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio (« Nouvelle édition revue et augmentée », Pocket, 2010, p. 119) : « Lorsque j’ai reçu votre manuscrit, je me suis attablé à ma machine avec l’idée d’y apporter quelques changements et surtout de vous adresser un certain nombre de suggestions. Il y a exactement neuf jours de cela. »

Pierre Jourde l’emploie dans Paradis noirs (éditions Gallimard, 2009, p. 265), au moment où le récit d’un narrateur très âgé, parti d’une évocation de ses amitiés d’enfance, rejoint le moment de l’écriture : « C’est à ce moment que j’ai recommencé à vous parler, mon père et ma mère, comme si je me réveillais d’un long sommeil où vous n’aviez pas existé. […] / C’était il y a de cela vingt ans. Depuis ce temps, je ne dors plus guère. »

Dans ces quatre textes, l’auteur ou le narrateur quitte le récit des faits et prend soin de situer ces faits par rapport au moment où il s’exprime. La locution il y a sert à indiquer que le locuteur revient au présent et le complément de cela attire notre attention sur l’écart temporel qui existe entre l’événement évoqué précédemment et le présent de l’énonciation. On doit pouvoir remplacer de cela par : « depuis cet événement ».

Le de cela, complément temporel, peut donc n’introduire aucune redondance, et même se révéler particulièrement utile. L’extrait de Ramuz le montre très bien. Peut-on en retrancher de cela ? « On n’a jamais très bien su ce qui s’était passé là-haut, et il y a vingt ans, et c’est vieux »… La proposition où il apparaissait n’offre plus qu’un sens incomplet, même pour des lecteurs qui tiennent compte du caractère oral et spontané de la phrase. De cela permet de préciser la signification que prend dans ce contexte la tournure impersonnelle il y a. Autrement dit, il y a exige parfois d’être corrélé avec un complément désignant l’événement par rapport auquel on se situe.

En revanche, la phrase de Pierre Jourde est réellement maladroite. La raison en est que le pronom démonstratif apparaît deux fois dans la même proposition, sous la forme ce et cela, de manière dissociée, comme pour faire référence simultanément à deux événements différents. Il ne faut pas incriminer le redoublement du pronom ou de l’adjectif démonstratif ce, car Jourde aurait pu écrire sans dommage : « Cela, c’était il y a vingt ans. » En réalité, la faute naît de l’impression donnée au lecteur qu’on a fait surgir deux référents distincts.

Veillons donc à ne pas introduire de cela dans les phrases qui contiennent déjà un démonstratif : « C’était il y a vingt ans », « Ces événements ont eu lieu il y a vingt ans », etc.

Mais allons plus loin : en règle générale, le de cela et l’événement auquel se réfère le pronom ne doivent pas être inclus dans la même proposition. Tel est le défaut qui rend agaçante la phrase que j’ai citée en commençant : « La nouvelle est tombée il y a de cela dix jours. » Le pronom cela renvoie inutilement au sujet du verbe principal. La variante qu’on obtient en recourant à une construction par que : « Il y a de cela dix jours que la nouvelle est tombée », ne sera pas moins incorrecte, le pronom cela renvoyant alors inutilement au contenu de la proposition complétive.

 

Les spécialistes expliquent que notre il y a, suivi d’une indication temporelle, est un présentatif, comme l’est voilà ou voici dans le même contexte (« Voilà dix ans que je ne l’ai pas vu »). Le présentatif il y a s’associe soit avec une proposition complétive : « que je ne l’ai pas vu », soit avec de cela, sauf si la phrase contient déjà un démonstratif.

Présents conjointement, de cela (ou de ça) et il y a marquent les deux limites de l’écart temporel. Ils forment un curseur à deux pôles.

Mais ces deux pôles peuvent aussi reculer vers le passé. Le présentatif il y a peut se mettre à l’imparfait, comme dans la phrase : « Il y avait dix ans que je ne l’avais pas vu », « Il y avait dix ans de cela ».

Nous observons dans Genevoix ce recul du curseur : « [J]e reconnus à la fois une cabane de cantonnier et la route rose, illuminée par un soleil oblique, près de laquelle nous nous étions battus à l’automne de 1914. Il y avait sept mois de cela, sept mois pendant lesquels nous avions vécu ailleurs, autrement, routinièrement. » (Maurice Genevoix, La mort de près, Plon, 1972, p. 109 ; éditions de la Table Ronde, Petite Vermillon, 2011, p. 99.)

Et quand Malraux, au début des Antimémoires, écrit ces lignes qui sonnent comme un coup de gong, nous trouvons il y avait associé à une subordonnée complétive : « Il y avait quarante ans que l’Europe n’avait pas connu la guerre. » (Antimémoires, conclusion du chapitre 1 de la première partie.) Cette belle phrase clôt un chapitre dans lequel l’auteur-narrateur nous a fait revivre des événements situés en 1913-1914.

 

Étrangement, certains auteurs ont tendance à considérer il y a comme une locution figée, dont ils se refusent à faire varier le temps grammatical.

La preuve : « Sans hésiter je décidai de m’octroyer ce congé en Inde, d’y réussir ce que j’avais raté il y a deux ans. Un bref échange de correspondance avec Dominique m’assura que j’étais encore attendu. » (Pascal Bruckner, Parias, le Seuil, 1985, réédité dans la collection Points, p. 108.) Que signifie ce verbe au présent coincé entre deux verbes au passé simple ?

Parias, de Pascal Bruckner, roman palpitant, roman solidement composé et même, en la plupart de ses pages, merveilleusement écrit, contient cependant quelques (rares) négligences de syntaxe, comme celle qui vient d’être citée. Il s’agit bel et bien d’une négligence, car le premier séjour en Inde du narrateur, ce rendez-vous manqué que résume la formule : « ce que j’avais raté », n’est pas situé « il y a deux ans » par rapport au présent de l’écriture, mais par rapport à l’action que désigne « je décidai », comme le démontre un examen attentif des rares indications de chronologie qui structurent le roman. Du reste, je ne crois pas avoir trouvé dans tout le roman une seule remontée vers ce présent d’écriture.

Cet « il y a deux ans » est utilisé pour indiquer le temps qui s’est écoulé depuis le premier voyage que le narrateur, Frédéric Coste, avait fait en Inde, voyage dont les péripéties constituent le long « Prologue » du roman. Il y a fait un deuxième voyage après un délai d’« un an » (p. 51), mais c’est son troisième voyage, situé environ deux ans après le premier (« deux mois » s’étant écoulés, p. 107, et « plusieurs mois » supplémentaires, p. 108), qui fournit la plus grande partie de l’action romanesque. Et l’intrigue très dense qui suit la décision que prend le narrateur de « [s]’octroyer ce congé en Inde », intrigue qui correspond aux parties 2 à 6 du roman, se déploie elle-même sur une durée d’au moins deux autres années.

Le fait que la tournure (ou préposition) il y a soit mise au présent dans la phrase que j’ai citée rend confuse l’ensemble de la chronologie du roman de Pascal Bruckner. Mettons à l’imparfait cet il y a, et nous lirons : « réussir ce que j’avais raté il y avait deux ans ». Résistons à la tentation d’y ajouter de cela : la rencontre des syntagmes « ce que » et « de cela » créerait un pléonasme fâcheux, analogue à celui qui défigure la phrase de Jourde.

La phrase de Bruckner peut encore être corrigée d’une autre façon, car il existe un adverbe qui sert précisément à situer un fait passé dans l’antériorité d’un autre fait passé : à savoir l’adverbe auparavant, de moins en moins utilisé par nos contemporains, mais qui aurait ici permis d’écarter tout risque d’obscurité : « je décidai de m’octroyer ce congé en Inde, d’y réussir ce que j’avais raté deux ans auparavant ».

Si on laisse au présent la locution il y a dans le contexte d’une narration au passé, c’est la continuité de la narration qui se rompt :

« Mort ! Je courais, bousculais. Dominique est mort. Et alors ? Il y a longtemps qu’il n’existait plus. Et brusquement, dans une prémonition anxieuse, je compris : cette nouvelle n’avait plus d’importance […]. » (Pascal Bruckner, Parias, collection Points, p. 382.) Il y avait longtemps qu’il n’existait plus.

Si le passage contient une phrase au présent : « Dominique est mort », cette phrase est simplement au discours direct sans guillemets. Elle fait irruption dans le récit exactement comme fait irruption dans la conscience du narrateur la pensée importune qu’il ne cesse de se répéter. Puis nous quittons le style direct pour le style indirect libre, mais d’une façon assez maladroite, car la phrase : « Il y a longtemps qu’il n’existait plus » fait se chevaucher le style direct et le style indirect libre. En outre, cet il y a, qui est mis au présent, fait brièvement croire au lecteur que le récit pourrait avoir rejoint le présent de l’écriture, présent qui est, sauf erreur de ma part, introuvable dans ce roman. Mieux vaut éviter ces ambiguïtés-là.

 

J’ai découvert que la même l’erreur pouvait être commise, si j’ose dire, en sens inverse :

« Je sortis de la clinique un 26 mai […]. / C’est également un 26 mai que j’avais été conçu, tard dans l’après-midi. […] Peu après, [ma mère et mon père] avaient mangé du poulet froid. Il y avait de cela trente-deux ans, maintenant ; à l’époque, on trouvait encore de vrais poulets. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, chapitre 5 de la troisième partie ; éditions Maurice Nadeau, 1994 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 150-151.)

Dans ce passage, le héros-narrateur évoque l’acte sexuel au cours duquel il fut conçu par ses parents.

Je rappelle qu’Extension du domaine de la lutte consiste en un récit fait à la première personne et ayant pour temps verbal de base tantôt le passé simple, tantôt le passé composé (le narrateur passant de l’un à l’autre sans scrupules), et que le récit s’interrompt fréquemment pour faire place à un commentaire énoncé au présent. Or c’est à un tel commentaire que nous avons affaire dans la phrase qui nous occupe. Il y en avait déjà un dans les lignes qui précèdent : « Je sortis de la clinique un 26 mai ; je me souviens du soleil, de la chaleur, de l’ambiance de liberté dans les rues. » (Ce qui aurait dû se dire, en bonne syntaxe : « de l’ambiance de liberté qui régnait dans les rues ».)

Que vient donc faire, dans la phrase qui contient « Il y avait de cela », l’adverbe maintenant ? Cet adverbe nous oriente plus spontanément vers ce « je me souviens » qui est au présent d’énonciation, que vers la narration au passé qui semble s’être interrompue un peu plus haut (le dernier des verbes qui appartiennent à cette série étant le passé simple « sortis »).

Le point d’ancrage du narrateur par rapport aux anecdotes qui sont rapportées dans notre extrait, c’est le moment présent, c’est le moment de l’énonciation ; et l’adverbe maintenant se réfère prioritairement à ce moment-là. L’auteur aurait donc dû écrire : « Il y a de cela trente-deux ans, maintenant ».

Mais peut-être devons-nous comprendre autre chose : au moment où prit fin son internement dans une clinique psychiatrique, le héros-narrateur était âgé de trente-deux ans ; à l’heure où il écrit, à l’heure où il formule ses commentaires au présent, il est encore plus âgé (d’un nombre indéterminé d’années). Et en ce cas, s’il tient à incorporer cette phrase à la narration au passé, sans plus se soucier du présent d’énonciation qui a fait irruption dans le paragraphe précédent, il rendra son texte plus clair en supprimant l’adverbe maintenant : « Il y avait de cela trente-deux ans ; à l’époque, on trouvait encore de vrais poulets. »

Son texte entre alors en contradiction avec ce qui était affirmé au milieu du chapitre 3 de la première partie : « Je viens d’avoir trente ans » (p. 15) ; et à la fin du chapitre 2 de la troisième partie : « Ça m’étonne d’avoir seulement trente ans ; je me sens beaucoup plus vieux » (p. 132).

 

Concluons nos réflexions de ce jour.

Il y a peut se combiner avec de cela, notamment au présent ou à l’imparfait, sous réserve que cet il y a ou cet il y avait possède sa pleine valeur temporelle, situant des faits soit par rapport au présent de l’énonciation, soit par rapport à un autre moment du passé (et aussi sous réserve qu’aucun autre nom ou pronom figurant dans la même proposition, ou dans une complétive qui en dépend, ne désigne les mêmes événements que le pronom cela).

Dans un récit au passé, pour signaler le décalage existant entre une série de faits passés et d’autres faits passés qui leur sont postérieurs, il est souvent plus judicieux d’utiliser l’adverbe auparavant que la locution il y avait.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Forator
commenter cet article

commentaires

Forator 13/05/2015 09:06

J’ai remanié cet article de fond en comble, mardi 12 mai 2015.