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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 19:53

Jean-Marie Catonné, dans sa biographie de Romain Gary, s’efforce de justifier l’emploi d’un verbe d’action en guise de verbe introducteur de discours direct, lorsqu’il prend la défense de l’auteur des Racines du ciel auquel on reprocha d’avoir écrit : « “Non, sursauta-t-il”, là où [je cite Catonné] il aurait dû écrire, sans doute pour l’épreuve de rédaction du brevet des collèges : “Non, s’exclama-t-il en sursautant.” La grammaire se méfie de l’ellipse. » (Jean-Marie Catonné, Romain Gary, éditions Solin et Actes Sud, 2010, p. 128.)

Cet extrait des Racines du ciel que cite Jean-Marie Catonné, le fameux « Non, sursauta-t-il », n’est pas bien méchant. Expressif, il attire sur lui l’attention du lecteur. Mais il faudrait savoir comment il s’inscrit dans son contexte. Son allure plaisante s’accorde-t-elle avec l’ambiance générale de la page ? Il m’est impossible de répondre à cette question : j’ai eu beau lire et relire Les racines du ciel (quel merveilleux roman !), je n’ai pas réussi à débusquer cette incise.

« La grammaire se méfie de l’ellipse », écrit Jean-Marie Catonné. En l’occurrence, parler d’ellipse est légitime, car la brièveté de l’énoncé direct s’harmonise avec un verbe en incise qui ne fait que désigner une action réflexe, sans y ajouter la moindre intentionnalité, sans dépeindre un sentiment précis.

Voici, piochés dans le paragraphe 407 de mon Bon usage de Grevisse et Goosse, édition 1988, d’autres illustrations du même phénomène : « – On se moque de nous, tremblent-ils » (Bremond, La poésie pure, 1926, p. 86) ; « – Pardon ! s’étrangla le bonhomme » (Dorgelès, Tout est à vendre, 1956, p. 297). Et plusieurs romans récents m’ont mis en présence de phrases du type : « – Merci ! sourit le garçon. »

Le problème est qu’on a tant abusé de cette forme d’ellipse que le procédé a fini par se caricaturer lui-même. Une telle façon d’écrire me rappelle toujours un passage de La petite marchande de prose de Pennac (Gallimard, 1989), celui où la reine Zabo, directrice des éditions du Talion, se moque d’un des nombreux auteurs dont elle a refusé le manuscrit : « Un type qui écrit des phrases du genre “Pitié ! hoqueta-t-il à reculons”… Et pourquoi pas : “Bonjour, entra-t-il” ou “Salut, sortit-il de la pièce” ? »

D’autre part, l’ellipse a tôt fait de se muer en redondance, lorsque le verbe utilisé en incise vient désigner explicitement un geste ou un sentiment que les paroles mises dans la bouche du personnage, par leur contenu et par la façon dont elles sont ponctuées, ont déjà permis de deviner.

Lorsqu’un romancier écrit la phrase que voici, pour rendre compte des paroles qu’un enfant adresse à sa petite sœur : « – Papa saura quoi faire, répond-il en essayant de se montrer rassurant », le commentaire qui suit le verbe introducteur est légèrement superflu, mais il n’est pas aussi calamiteux que le serait : « – Papa saura quoi faire, la rassura-t-il », ou que : « … voulut-il la rassurer » ; pourtant, ces dernières formulations sont celles qu’utilisent les romanciers d’aujourd’hui !

Quand nous voyons qu’un verbe d’action est mis en position de verbe introducteur de parole, nous trouvons parfois le procédé cocasse, mais quand il s’agit d’un verbe exprimant une intention, nous avons presque toujours le sentiment que l’auteur nous prend pour des idiots.

L’écrivain ne doit jamais laisser le lecteur hésiter sur l’identité de celui qui prend la parole dans un roman, mais il est bon qu’il laisse parfois le lecteur s’interroger sur le ton avec lequel sont prononcées les paroles d’un personnage.

 

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Published by Forator
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Baronne Samedi 30/08/2010 01:01


Certes non ! J'ai commis l'erreur de proposer mon aide à un camarade, alors que je déteste ce genre littéraire, et je le regrette amèrement car non seulement je trouve dans son livre tous les
clichés qui me rebutent mais, de plus,l'ouvrage compte 346 pages et il me faut une heure pour en réviser 10...


Baronne Samedi 29/08/2010 20:54


Je relis actuellement, pour correction, un roman de style médiéval fantastique dont l'écrivain amateur espère être publié. Il est tellement porté sur les pléonasmes et les redondances, que je
rêverais presque de lire : "En garde, dégaina-t-il", au lieu de "En garde, s'écria-t-il, sortant à l'extérieur de son fourreau accroché à la hanche, avec la main droite, ferme et résolue, son épée
puissante, brillante, coupante" (je n'exagère guère...)


Forator 29/08/2010 23:24



« En garde, dégaina-t-il », mais c’est une trouvaille, ça ! Avec cette allitération en g qui lui fait une
épine dorsale ! Un vrai titre de blog, Baronne.


Pas pour vous, bien sûr, puisque je viens de découvrir le vôtre, de blog, et qu’il a déjà un nom. Donc rendez-vous au prochain crésudi. 


Quant à l’écrivain héroïc et fantasyste que vous citez ou pastichez, il faut tirer l’échelle. Vous avez trouvé la perle
rare.


Incitez l’auteur à se lancer dès à présent dans l’écriture du tome II.