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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 09:36

« Ces propos me frappèrent, tant ils entraient en résonance avec ceux que tenait David Borel le soir de la Saint-Sylvestre. » (Matthieu Jung, Principe de précaution, Stock, 2009, p. 291.) Écrire : ceux qu’avait tenus David Borel (allusion aux pages 118-120 du même roman).

« “Tout est gris dehors, comme d’habitude, j’ai froid, je relève mon col, comme d’habitude”, fredonnai-je, épaté ce phénomène insolite : les paroles du succès planétaire de notre Cloclo national stagnaient intactes dans ma mémoire et, jusqu’à ce matin, je l’ignorais. » (Principe de précaution, p. 172.) Écrire plutôt : je l’avais ignoré. Car on sous-entend : désormais, je le savais.

« Décrits par l’entourage comme des gens discrets, ils se plaisaient beaucoup dans leur nouvel environnement, infiniment plus calme que la cité de Seine-Saint-Denis où ils résidaient précédemment. » (Principe de précaution, p. 355.) Écrire : où ils avaient résidé précédemment.

« Mais lui, François, avait encore affaire au petit Serge, au gamin frêle, intelligent, que tous préféraient trouver stupide. » (Pierre Jourde, Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 186.) L’action de la proposition principale se situe à une époque proche de celle où écrit le narrateur, tandis que celle de la subordonnée relative remonte au passé lointain, commun à François et au narrateur, de leurs années de collège. Pour empêcher que les deux verbes à l’imparfait ne soient perçus comme exprimant la simultanéité, Jourde aurait dû mettre le second au plus-que-parfait de l’indicatif : « que tous avaient préféré trouver stupide ».

On a pu assister à un phénomène du même genre au début des années 1970, dans la prose généralement irréprochable de Jean Dutourd. La phrase que nous allons lire se termine sur un refus de la concordance des temps après une proposition subordonnée introduite par la locution chaque fois que (exprimant la répétition d’un fait). Le jeune héros du roman, Jacques de Boissy, travaillant d’arrache-pied au manuscrit de son second roman, « s’était enfin aperçu que les louanges impudiques dont [Anne-Marie] le couvrait lui faisaient le plus grand bien, le dopaient comme des piqûres de vitamines, et que, chaque fois qu’elle était venue, il avait une explosion d’énergie. » (Jean Dutourd, Le printemps de la vie, éditions Flammarion, 1972, p. 156.) On s’attendait bien sûr à lire : « il avait eu une explosion d’énergie ».

« [C]’est ainsi qu’Abel se retrouva à la table des maçons pour l’envoi de la seconde partie de soirée, entraîné par ses nouveaux amis, dès lors que ceux-ci s’aperçurent qu’il ne faisait pas partie du cercle proche du “curé”, comme ils l’appelaient » (Pierre Pelot, L’Ange étrange et Marie McDo, Fayard, 2010, p. 72). Écrire, dans la première des trois subordonnées : se furent aperçus.

« À peine Alex poussa-t-il le levier de gauche que la tour commença à pivoter. » (Anthony Horowitz, Pointe Blanche, traduit de l’anglais par Annick Le Goyat, 2001, Le Livre de Poche jeunesse, p. 41.) Écrire : eut-il poussé le levier.

« Et puis ce silence quand j’ai fini de parler. Mon épuisement. Jean-Marc s’est approché, il a servi un cognac qu’il a posé sur le comptoir. » (Mauvignier, Des hommes, Minuit, 2009, p. 81.) Écrire : quand j’ai eu fini de parler.

« Il connaissait les Rifains : à peine la nouvelle du retrait des Espagnols se répandrait-elle que toutes les montagnes s’embraseraient » (Michel del Castillo, Le temps de Franco, Fayard, 2008, p. 102). Écrire : se serait-elle répandue.

Jean-Michel Delacomptée, auteur de Langue morte : Bossuet (Gallimard, collection L’un et l’autre, 2009), ne fuit pas les circonstances qui obligent à recourir à l’imparfait du subjonctif. Mais il l’emploie parfois mal à propos (p. 185) : « Son frère Antoine avait disparu en février 1699. Il se pourrait que ce décès s’ajoutât aux fatigues du combat contre le quiétisme pour provoquer à l’été sa crise d’eczéma, l’érésipèle sur lequel il composa quelques vers. » Écrire : se fût ajouté.

« Rencontrant un des locataires de la pension, trois ans plus tard, à Baden-Baden (Gustav B., un metteur en scène qui eut son heure de gloire sous le nazisme), Rubi lui parla incidemment de la comtesse Gwendoleen… » (Morgan Sportès, L’aveu de toi à moi, Fayard, 2010, p. 284.) Dans cette phrase, les strates temporelles différentes ne sont pas articulées les unes aux autres. Si Sportès avait écrit : « qui avait eu son heure de gloire », la phrase aurait eu plus de profondeur. Cet écrivain a tendance à considérer le passé simple comme un temps exprimant l’antériorité par rapport au présent. On pouvait déjà constater ce travers à la page 137 : « Régulièrement, chapitre après chapitre, à mesure que je les écris, j’en apporte quelques pages chez Louis [prénom employé ici comme diminutif de Louise], qui n’est plus la jeune étudiante que je rencontrai naguère à Paris VII, bien sûr. » L’adverbe naguère se voit employé ici à contresens faut-il y voir une tentative d’ironie ? –, puisque quarante années se sont écoulées depuis que le narrateur a fait la connaissance de son amie Louise. Ce naguère n’est pas du tout compatible avec la présence du passé simple. En outre, le fait d’avoir mis « rencontrai » plutôt qu’« avais rencontrée » aplatit la phrase, écrase les uns sur les autres les plans différents sur lesquels se déploient les actions évoquées.

Car le passé simple exprime par excellence l’idée d’un passé coupé du présent (les linguistes actuels le qualifient prétentieusement de temps coupé de la situation d’énonciation). Le passé simple permet d’épingler une action passée comme un papillon sur un écran de velours, sa valeur aspectuelle traduisant la clôture sur soi d’une action, qu’elle soit brève ou de longue durée. Il sert de point d’ancrage dans le passé et c’est par rapport à lui que les autres temps du passé délivrent leurs nuances propres (antériorité, postériorité, simultanéité, durée…).

« Sans doute eût-il préféré que je parte sur le front russe, avec les Boches, me couvrir de sang (et de gloire ?), que je casse du bolchevik et mérite même la croix de fer, quitte ensuite à en payer le prix, selon les bonnes règles de l’honneur militaire : devant un peloton d’exécution français. » (L’aveu de toi à moi, p. 308.) Pourquoi employer le conditionnel passé deuxième forme, autrement dit le plus-que-parfait du subjonctif, si on n’est pas capable de mettre dans les subordonnées qui dépendent de lui le temps approprié ? Certes, on aurait alors obtenu une succession de temps rares, phénomène impensable de nos jours : « Sans doute eût-il préféré que je fusse parti…, que j’eusse cassé… et mérité… ». Mais il était possible de commencer la phrase au conditionnel passé première forme, ce qui aurait entraîné dans la subordonnée la présence plus naturelle du subjonctif passé : « Sans doute aurait-il préféré que je sois parti…, que j’aie cassé », etc. Morgan Sportès ne s’est pas cassé la tête sur la concordance des temps et des modes verbaux, c’est le principal point faible de ses livres.

« Malars trouvait “intéressant” le fait qu’Étienne Maudon n’eût pas coupé toutes les pages du livre de Rostand ; car cela voulait dire qu’il s’était détourné de cette lecture, soit qu’elle l’ennuyât, soit, autre hypothèse, qu’elle lui inspirât de l’agacement, voire de la colère. » (François Taillandier, La Grande Intrigue, IV, Les romans vont où ils veulent, éditions Stock, 2010, p. 112.) Peut-être le premier de ces verbes au subjonctif aurait-il gagné à être mis à l’indicatif (« le fait qu’Étienne Maudon n’avait pas coupé toutes les pages »), mais il est sûr que les deux suivants ne sont pas employés au temps qui convient et qu’il aurait été plus judicieux d’écrire : « soit qu’elle l’eût ennuyé, soit qu’elle lui eût inspiré… », ces actions étant contemporaines du moment où Étienne Maudon a abandonné sa lecture d’un recueil de poèmes d’Edmond Rostand, cessant d’en couper les pages, et non postérieures à ce moment. 

L’infinitif aussi possède des temps et il est bon de se rappeler qu’il existe un infinitif passé, lequel permet d’exprimer l’antériorité. « L’air était étouffant, lourd, imprégné de kérosène. Alex dégoulinait de sueur avant même d’atteindre le bas de l’échelle, et le hall d’arrivée n’offrait aucun soulagement. » (Annick Le Goyat traduisant Anthony Horowitz, Skeleton Key, 2002, Le Livre de Poche jeunesse, p. 148.) Écrire plutôt : « avant même d’avoir atteint » ; mais j’admets que cela peut se discuter. 

Enfin, arrêtons-nous sur un texte où le refus de l’antériorité se justifie pleinement :

 

En cette saison

le jour finit avant de commencer

 

Claude Roy, « Neige / vent / silence », dans Les pas

du silence (Gallimard, collection NRF, 1993, p. 120).

 

Dans une prose scrupuleuse, on aurait pu écrire : « le jour finit avant d’avoir commencé ». Mais la tournure choisie par Claude Roy me paraît meilleure. Non seulement le vers énonce la brièveté des jours mais il traduit aussi par sa structure, par le choix de deux infinitifs présents, donc exprimant la simultanéité, le caractère cyclique de cette brièveté.

 

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Published by Forator
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