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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 12:08

Quand on se refuse à répéter les prépositions, on en vient à juxtaposer des notions que la logique ne met pas sur le même plan.

Rouvrons L’altermanuel d’histoire de France et reportons-nous deux cents pages plus loin. Dimitri Casali résume la bataille qui a opposé les Britanniques et les Français, en 1759, aux portes de Québec, dans la plaine d’Abraham :

« Wolfe [le général britannique] dispose [ses troupes] en deux lignes et leur ordonne de ne pas tirer à plus [sic] de 40 mètres de l’ennemi. La discipline britannique fait la différence, ajoutée à une incroyable erreur tactique du général Montcalm et ses 3 500 soldats français, canadiens et indiens. Alors que ce dernier aurait pu attendre les troupes d’élite de son aide de camp Bougainville afin de prendre en tenaille l’ennemi, il choisit d’attaquer aussitôt. » (L’altermanuel d’histoire de France, p. 230-231.)

Une première correction de syntaxe ne serait pas malvenue : « leur ordonne de ne pas tirer avant d’être à 40 (ou quarante !) mètres de l’ennemi ». En outre, l’expression « faire la différence », qui est d’un commentateur sportif, ne peut que paraître saugrenue dans un tel contexte.

Mais le plus gênant, dans cette phrase, c’est qu’elle a quelque chose d’agrammatical. Suffirait-il, pour l’améliorer, de répéter la préposition de à l’endroit où un second groupe nominal est coordonné au syntagme « général Montcalm » ? Que se passe-t-il si on écrit : « La discipline britannique fait la différence, ajoutée à une incroyable erreur tactique du général Montcalm et de ses 3 500 soldats français, canadiens et indiens » ?

Eh bien, l’incohérence n’en devient que plus saillante. Il est évident que si l’auteur parle d’une erreur tactique, celle-ci doit être imputée au chef plutôt qu’aux hommes, même si la mauvaise qualité des troupes a contribué à la défaite. Or Dimitri Casali insiste sur cette mauvaise qualité des troupes, en précisant, à la page suivante, que les hommes de Montcalm, « trop indisciplinés et peu habitués aux batailles rangées, tirent en désordre et s’avancent jusqu’à 40 mètres de leur ennemi ».

Ce que révèle la phrase de Dimitri Casali, c’est que le mot et ne joue plus le même rôle syntaxique qu’autrefois. Loin de coordonner deux éléments qui sont d’égale importance, ou placés sur le même plan, cette conjonction ouvre une sorte de parenthèse, cimente hâtivement un rajout, comme si nous lisions : « La discipline britannique fait la différence, ajoutée à une incroyable erreur tactique du général Montcalm… et j’allais oublier ses 3 500 soldats français, canadiens et indiens… »

La tournure relève du langage oral. Fallait-il l’imprimer ? Le récit historique est un type d’écrit qui exige habituellement une plus grande rigueur.

Les mots étant jugés impuissants à dire les choses, on se résigne à suggérer des sous-entendus, des jeux de physionomie, des gestes. De plus en plus souvent, et sans que les auteurs en soient véritablement conscients, la pensée est montrée dans son jaillissement spontané, immédiat, ce qui augmente la part des noms et des adjectifs dans le discours, au détriment de celle des verbes conjugués, des outils grammaticaux, des constructions.

L’extrait suivant, tiré d’un livre pour enfants, fera mieux comprendre ce que je tente d’expliquer :

« – […] Pensez à tous les petits animaux ! Et les vaches ! Et les poules ! Ils n’ont pas l’habitude des prédateurs. Ils ne savent pas se protéger. » (Le Mont des Brumes, tome 3 : Le rêve de Théodore, par Susan Shade et Jon Bruller ; traduit de l’américain par Sidonie Van den Dries, éditions Bayard, 2011, p. 154.) Il n’y a là aucune incorrection, grâce à la ponctuation adoptée. Les signes de ponctuation forte autorisent la non-fusion de la préposition à et de l’article les. C’est comme si le personnage disait : « Pensez à tous les petits animaux ! Et il y a les vaches ! Et il y a les poules ! »

Au moment où les éléments supplémentaires reviennent à l’esprit du locuteur, le verbe initial est déjà oublié. On pourrait, à l’instar de Céline, introduire une série de points de suspension à chaque fois qu’une construction a été esquivée. Mais même à l’intérieur de phrases qui, au premier abord, paraissaient solidement charpentées, nous pouvons voir un élément se déboîter et cette sorte de parataxe s’instaurer. Même dans les proses qui se veulent académiques, nous allons vers moins de syntaxe, vers plus de parataxe.

Pour en revenir au passage que j’ai tiré de L’altermanuel d’histoire de France, quelques petits changements suffiraient à donner à cette prose toute la clarté et la précision souhaitables. En dehors des modifications déjà conseillées, j’ose proposer ceci :

« La discipline britannique fait la différence, ajoutée à une incroyable erreur tactique du général Montcalm. Alors que ce dernier, à la tête de ses 3 500 soldats français, canadiens et indiens, aurait pu attendre les troupes d’élite de son aide de camp Bougainville afin de prendre en tenaille l’ennemi, il choisit d’attaquer aussitôt. »

Cette transformation permet aussi de faire en sorte que la locution « ce dernier » renvoie à un seul individu.

 

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Published by Forator
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commentaires

LMMRM 10/10/2011 12:56


La haine de toute répétition est une maladie qui affecte essentiellement les faux lettrés et les faux élégants.
Ces gens-là n'ont souvent qu'une seule règle dans leur poche : surtout pas de répétition. Avec ça ils pensent aller loin.