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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 17:15

Ceux qui ont lu Confusions et contresens (première salve) attendaient peut-être la suite de mon petit catalogue. Comme j’ai trouvé de quoi préparer une nouvelle salve encore plus nourrie que la première, il m’a fallu en distribuer la matière dans plusieurs billets.

 

Dans les livres de notre Bibliothèque, fussent-ils parus à quelques décennies d’écart seulement, les mêmes expressions peuvent avoir des sens opposés.

Les mots sont emportés dans une valse qui sépare ou qui amalgame les significations, et qui multiplie les faux amis. Fort heureusement, les mots ne s’y perdent pas tous ! Mais le phénomène concerne un nombre croissant de noms communs et de locutions. Comme je l’ai indiqué, la plupart de ces mutations se sont faites non pas sur une durée de plusieurs siècles, mais sur une ou deux générations, au cours du seul XXe siècle.

Qu’avons-nous à gagner à ces confusions, qui, en plus de perturber le lecteur de chaque œuvre singulière en semant sous ses pas les occasions de contresens, mettent en péril la transmission même de la langue et de la culture ?

 

1. Fiasque et flasque :

Pluto est le surnom donné à un agent secret britannique sur le point d’être parachuté en France. Un avion l’attend sur sa piste de décollage. « Horace l’avait accompagné jusqu’au Lysander. Au moment où Pluto embarquait, il lui avait glissé dans la main une fiasque de whisky. » (Michel Déon, Les poneys sauvages, « Édition revue et corrigée avec une note de l’auteur », Gallimard, collection NRF, 2010, p. 590.) Le texte donné par l’édition de 1970 était identique… Or une fiasque, c’est une bouteille pansue, presque une dame-jeanne ; la petite bouteille plate qui tient dans une poche s’appelle une flasque, avec un l.

Le texte suivant évoque aussi un voyage en avion. Le vol est, cette fois, raconté par Houellebecq. Le narrateur soupçonne les hôtesses de l’air de multiplier les vexations contre les passagers, à bord de l’appareil : « Privé de cigarettes et de lecture, on est également, de plus en plus souvent, privé d’alcool. Dieu merci, les salopes ne pratiquent pas encore la fouille au corps ; passager expérimenté, j’avais donc pu me munir d’un petit nécessaire de survie : quelques Nicopatch 21 mg, une plaquette de somnifères, une fiasque de Southern Comfort. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 34.) Comment dissimuler sur soi une dame-jeanne quand on est assis au milieu d’autres passagers et qu’on est recroquevillé derrière une autre rangée de sièges ?…

Astuce : bien que les deux mots soient de genre différent, se rappeler que flasque commence comme flacon.

 

2. Degré zéro ou niveau zéro ?

Faisons plaisir aux amateurs de Roland Barthes : le « degré zéro » de l’écriture, qui désigne une sorte de neutralité idéale de la prose, à laquelle celle-ci atteint lorsqu’on y a évité tout pathos et tout esthétisme, n’a rien à voir avec ce qu’on peut appeler le « niveau zéro » du style, de la réflexion, de l’intelligence. Le degré zéro, ce n’est ni l’absence ni la négation.

Hélas, tout le monde veut maintenant employer l’expression « degré zéro », à tout propos, et à tort plus souvent qu’à raison. Ce travers se manifeste même chez de bons auteurs.

Quand le narrateur d’À la recherche du temps perdu, à Paris, embrasse Albertine pour la première fois, il ne manifeste aucune émotion, aucune sensualité… Évoquant cette bizarrerie de la personnalité de Marcel, l’essayiste Bruno Viard écrit : « Quel mufle ! Pauvre petite Albertine ! L’érotisme est à son degré zéro ; la perversité à son maximum. Sans doute lui aurait-il fallu la présence d’un voyeur envieux, ou alors voir Albertine dans le [sic] bras d’un autre, pour réveiller sa libido en berne. » (Bruno Viard, La littérature ou la vie ! Marcel Mauss du côté de Proust, éditions Ovadia, la Petite Collection, 2008, p. 41.)

Le même Bruno Viard écrit, à propos de la sexualité de certains héros houellebecquiens : « La masturbation, c’est ce qui demeure quand on a perdu tout le reste, quand les relations humaines ont atteint leur degré zéro. » (Bruno Viard, Houellebecq au laser : La faute à Mai 68 ; éditions Ovadia, collection Chemins de pensée, 2008 ; p. 25.)

C’est de niveau zéro qu’il s’agit alors, si on veut bien admettre cette métaphore qui emprunte au langage des cartographes et des géographes.

 

3. Dans la lignée ou dans la ligne ?

« Écoute-moi bien, parce que je vais te dire est dans la lignée de ton raisonnement. »

« Pour être dans la lignée de ce que nous avons dit précédemment… »

« Cet article s’inscrit dans la lignée de son enseignement. »

« Flaubert est dans la lignée du roman réaliste. »

Les formules de ce type se multiplient. Or la formulation correcte est : dans la ligne de…, ou dans la continuité de… Sauf lorsque lignée a pleinement le sens de « filiation spirituelle » : « Par ce livre brillant, passionné, passionnant, François Mitterrand se range dans la lignée des plus grands polémistes. » (Le coup d’État permanent, par François Mitterrand, éditions Plon, 1964 ; quatrième de couverture.) La phrase suggère que chaque grand polémiste a été engendré par son prédécesseur, c’est-à-dire que le talent et la verve de tout grand polémiste naissent de l’observation ou de l’imitation des qualités de ses prédécesseurs.

En bon français, on parle de lignée pour établir un lien de filiation (généalogique ou spirituel) entre des personnes, mais de ligne quand il s’agit d’idées et d’abstractions. Ce qui passe d’un esprit à un autre, pour unir deux pensées par-delà les années ou les siècles, c’est une ligne, pas une lignée.

J’en veux pour preuve les exemples suivants :

« C’était bien là une trouvaille dans la ligne de Dada. » (Jean Vartier, Barrès et le chasseur de papillons, éditions Denoël, 1989, p. 81.)

On dit également : dans la ligne directe ; dans la droite ligne ; dans la ligne générale.

« L’historien qui n’est pas engagé dans la bataille et la voit de partout, qui réunit une multitude de témoignages et qui sait comment elle a fini, […] n’atteint pas la bataille même, puisque, au moment où elle a lieu, l’issue en était contingente, et qu’elle ne l’est plus quand l’historien la raconte, puisque les causes profondes de la défaite et les incidents fortuits qui leur ont permis de jouer étaient, dans l’événement singulier de Waterloo, déterminants au même titre, et que l’historien replace l’événement singulier dans la ligne générale du déclin de l’Empire. » (Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, éditions Gallimard, Bibliothèque des Idées, 1945, p. 416 ; réédité dans la collection Tel, p. 420-421.)

« Tout ce que nous avons jusqu’ici rappelé de la logique démonstrative se maintient dans la ligne générale de la pensée aristotélicienne, pensée inspirée par les sciences naturelles […]. » (Les grands courants de la pensée mathématique, présentés par François Le Lionnais, éditions des Cahiers du Sud, 1948, p. 360.)

Dans la ligne de… est une locution devenue courante dans les années 1950-60. Quelle en est l’origine ?

Je ne réussis pas à en trouver d’occurrence antérieure aux années 1930 et, à l’époque, elle s’employait surtout, voire uniquement, dans le langage marxiste ou à propos de la doctrine du parti communiste : « Je sais bien : on fait grand cas, là-bas, de ce qu’on appelle “l’autocritique”. Je l’admirais de loin et pense qu’elle eût pu donner des résultats merveilleux, si sérieusement et sincèrement appliquée [sic]. Mais j’ai vite dû comprendre que […] cette critique ne consiste qu’à se demander si ceci ou cela est “dans la ligne ou ne l’est pas. Ce n’est pas elle, la ligne, que l’on discute. » (André Gide, Retour de l’U.R.S.S., 1936 ; réédité dans la collection Folio, p. 47.)

« À Léningrad, l’on m’avait demandé de préparer un petit discours à l’usage d’une assemblée de littérateurs et d’étudiants. Je n’étais en U.R.S.S. que depuis huit jours et cherchais à prendre le la. Je soumis donc à X… et à Y… mon texte. L’on me fit aussitôt comprendre que ce texte n’était ni dans la ligne, ni dans la note et que ce que je m’apprêtais à dire paraîtrait fort malséant. » (Retour de l’U.R.S.S., Folio, p. 77. Une virgule manque après « dans la note ».)

La locution est très conforme au génie du français : « J’ai constaté en moi la tendance idéalisatrice, qui empêche de s’arrêter dans la ligne du vrai, et qui trompe toujours en plus ou en moins » (Amiel, Journal, 1866) ; « dans ce portrait où j’ai tâché d’être ressemblant et de me tenir avant tout dans la ligne du vrai » (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, VI, 1863) ; « Pauvre humanité ! toujours fustigée par les passions, toujours hors de la ligne du vrai, et retombant sans cesse dans le même délire » (Gazette médicale de Paris, samedi 29 août 1835).

 

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