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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 17:18

1. Être caparaçonné, ce n’est pas être protégé contre les coups :

Je sais que c’est déjà devenu une prouesse de réussir à écrire caparaçonner au lieu de l’inexistant « carapaçonner »… Pourtant, l’adjectif caparaçonné provient du nom caparaçon et la réalité que ces mots désignent n’a que peu à voir avec une carapace de protection ou avec une armure. Le caparaçon est un drap d’ornement, ou une housse protégeant du froid ou de la pluie, dont on habille un cheval. Au sens figuré, en parlant d’un être humain, se caparaçonner peut signifier : se vêtir d’une manière inhabituellement chamarrée.

« Tous les policiers disponibles dans le commissariat, y compris des fonctionnaires qui n’avaient pas quitté leur bureau depuis des années, avaient revêtu une tenue antiémeutes. Plus de cinquante agents caparaçonnés avaient pris position derrière le barrage de véhicules. » (Antoine Pinchot traduisant Robert Muchamore, Cherub, Mission 10 : Le grand jeu ; éditions Casterman, 2010, p. 25-26.) L’adjectif cuirassé serait bien mieux adapté à ce contexte.

Quant au nom caparaçon, il a été employé à mauvais escient par Sylvain Tesson, qui est pourtant un très bon écrivain.

Zaher est démineur en Afghanistan : « Au bout d’une demi-heure de travail, il souleva sa visière de protection pour s’éponger le front. Le gilet de kevlar commençait à peser sur son dos. La pause était encore loin. […] Zaher rêvait du coup de sifflet qui l’enverrait à l’ombre des camions. Il pourrait ôter son caparaçon, boire du thé, griller une cigarette. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « La statuette », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 49-50.) L’auteur a mis à la bonne place le p et le r du mot caparaçon. Toutefois, qu’on se représente un instant le personnage de Zaher : c’est plutôt de cuirasse, voire de carapace, que lui sert son gilet de kevlar.

Pourquoi, à la suite du poète Jean-Paul de Dadelsen, ne pas faire usage de l’adjectif carapacé, notamment dans les cas où l’adjectif cuirassé se révélerait équivoque ? Le sens de carapacé est clair et c’est un mot correctement formé. « Nous fûmes entiers, carapacés de noir et de dur. / Éternel, tu nous as rompus. Où est présentement / le dehors, le dedans ? Éternel, tu nous as / cassés. » (Jean-Paul de Dadelsen, « La fin du jour », poème daté de 1954 et inclus dans Jonas, collection Poésie/Gallimard, 2005, p. 79.) Les hommes se plaignent à Dieu de devoir vieillir et assister à la déchéance de leur propre corps. Mais, si j’ai bien compris le poème, ce processus de dégradation abolit la frontière entre le soi et le monde, nous offrant ainsi la possibilité d’une ouverture à l’Être.

Cela ne nous explique pas pourquoi les hommes jeunes ou dans la force de l’âge sont dits carapacés « de noir ». Cette couleur désigne-t-elle ici la circulation du sang, la vascularisation sanguine du corps humain ? Voilà qui justifierait le choix du mot carapacé, de préférence à tout autre. La carapace est un organe du corps, elle s’est formée avec lui, tandis que la cuirasse ne fait que recouvrir imparfaitement un corps.

 

2. Justiciable est parfois confondu avec justifiable :

« Tu as une conscience de ton moi ; cette conscience te permet de poser une hypothèse : l’histoire que tu es à même de reconstituer à partir de tes propres souvenirs est une histoire consistante, justifiable dans le principe d’une narration univoque. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, éditions Flammarion, 1998, p. 85 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 66.) La phrase est extraite de propos tenus par Michel Djerzinski, personnage, mais cela n’atténue en rien l’obscurité de son dernier segment.

Je n’arrive à lui trouver un sens qu’en faisant la supposition que l’auteur, ou le correcteur d’épreuves, a confondu justiciable avec justifiable.

D’autre part, pour plus de clarté, la locution dans le principe pourrait être mise entre deux virgules. Mais cette locution, vieillie, signifie : « au début, au commencement, dans les premiers temps », et n’est en aucun cas synonyme d’en principe, contrairement à ce que semble croire l’auteur.

Être justiciable de…, cela veut dire : être amené à répondre devant tel juge, telle autorité ; être du ressort de telle méthode ou discipline ; pouvoir être traité, résolu, réglé, par telle action ou par l’usage de telle faculté. L’expression n’est pas facile à employer ! (Maladie justiciable d’un traitement, d’un médicament, d’une thérapie ; crime justiciable d’une peine, d’une sanction, d’un tribunal ; religion justiciable d’une interprétation rationnelle ; faits justiciables d’une analyse sociologique, etc.)

L’hypothèse que j’ai faite est validée par cet autre passage du roman :

« Les éléments plus philosophiques contenus dans ses derniers écrits [= les derniers écrits de Michel Djerzinski] n’apparaissaient à ses propres yeux que comme des propositions hasardeuses, voire un peu folles, moins justifiables d’une démarche logique que de motivations purement personnelles. » (Les particules élémentaires, Flammarion, 1998, p. 223-224 ; J’ai lu, p. 179.)

La construction « justifiable de… » n’existe pas. À la rigueur, il faudrait dire : « justifiable par… ».

Ces extraits sont encore une pièce à verser au dossier des phrases ratées qu’on lit même dans les grands livres et qui se maintiennent, inaperçues des correcteurs professionnels et des critiques littéraires, dans les rééditions successives de ces livres.

 

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Published by Forator
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