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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 18:45

Faire litière et faire bon marché de quelque chose :

Barry Roots a été violemment critiqué par un journaliste anglais, après la Deuxième Guerre mondiale, pour la manière dont il avait conçu et dirigé certaines opérations des services secrets britanniques pendant la guerre : « Le livre d’Holywell visait Barry à juste titre puisqu’il [= Barry] avait été l’inventeur de ces deux fameuses tentatives d’intoxication de l’Abwehr […]. Georges avait quand même pensé que Barry traiterait par le mépris ces accusations. C’était faire litière de son orgueil. » (Déon, Les poneys sauvages, Gallimard, 2010, p. 109-110.)

Pendant toute cette période, Georges Saval, qui était l’ami de Barry Roots, a travaillé sous ses ordres au sein de la même organisation secrète. Dans la dernière phrase de notre extrait, l’expression faire litière de quelque chose (« Georges a fait litière de l’orgueil de Barry ») a manifestement pris la place d’une expression de sens voisin, qui n’est autre que faire bon marché de quelque chose.

Faire bon marché de sa propre vie ou de celle d’autrui, de son sommeil ou de celui d’autrui, d’un secret, etc., c’est accorder peu d’importance à cette vie, à ce sommeil, à ce secret, lui accorder peu de valeur ou l’offrir à vil prix.

Faire litière de son talent, de sa gloire, etc. : sacrifier une chose de valeur à autre chose, de moindre valeur. L’idée générale est celle de « fouler aux pieds, répandre par terre », comme la litière d’un animal, écrivent Alain Rey et Sophie Chantreau (Dictionnaire des expressions et locutions, collection des Usuels du Robert).

Voici les textes auxquels renvoie le Trésor de la langue française pour illustrer l’emploi de cette locution : « [Edmond] sentait une secrète sympathie pour cet homme qui faisait ainsi litière de tout respect humain à cause d’une femme, de Carlotta. » (Aragon, Les beaux quartiers, Denoël, 1936, chapitre XX ; collection Folio, p. 607.) « Et puis, au fait, qu’aurait-on à craindre ! Que je fisse la guerre ? je suis trop vieux. Que je courusse encore après la gloire ! Je m’en suis gorgé, j’en avais fait litière, et, pour le dire en passant, c’était une chose que j’avais rendue désormais tout à la fois bien commune et bien difficile. » (Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, t. 1, 1842.)

Les exemples qui précèdent semblent nous indiquer qu’on peut faire bon marché de ce qui appartient à autrui ou caractérise autrui, mais qu’on ne saurait en faire « litière ».

Sauf à la manière de Jérôme Paturot !… comme le montrera l’extrait suivant, tiré de Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale. Le héros-narrateur de ce roman de Louis Reybaud est devenu critique dramatique dans un quotidien parisien. Or, dans son feuilleton, le jeune homme se met tout à coup à dédaigner les comédiens et les comédiennes qui plaisent au public, pour ne vanter que les qualités supposées d’une tragédienne sans grâce, et qui se révèle dépourvue de talent pour le théâtre – une certaine Artémise, également désignée dans ce passage par l’expression « médiocrité avérée » :

« [Q]uand on vit que je faisais litière des talents supérieurs à une médiocrité avérée, et que je voulais avoir raison contre le public tout entier, on me pria de m’abstenir désormais de toute espèce d’Artémise, et d’envisager le théâtre à un autre point de vue que celui de la tragédienne préférée. » (Louis Reybaud, Jérôme Paturot, 1842, chapitre IX.) On aura noté que la locution verbale est ici suivie de deux compléments (faire litière d’une chose à une autre chose).

Devons-nous considérer que faire litière soit dans ce texte presque synonyme de faire bon marché ? Nullement, car Jérôme Paturot est très conscient du fait que les rivales d’Artémise ont dix fois plus de talent qu’elle. C’est pour faire plaisir à Malvina, sa jeune maîtresse, qu’il glorifiait l’encombrante tragédienne dans les colonnes de ses articles. Par caprice, en effet, ou pour de tout autres raisons, que son amant n’a pas soupçonnées, Malvina s’était entichée d’Artémise.

Faire bon marché d’une chose, c’est la méconnaître, ne pas l’estimer à sa juste valeur. En faire litière, c’est ne pas s’arrêter à la valeur qu’elle possède.

Dans l’extrait des Poneys sauvages initialement cité, Georges Saval pensait que Barry traiterait par le mépris les accusations d’Holywell, le journaliste anglais ; qu’il en ferait même litière, ces accusations n’étant pas dénuées de fondement. Or penser cela, c’était faire bon marché de l’orgueil de Barry.

 

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Published by Forator
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