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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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20 février 2012 1 20 /02 /février /2012 19:04

1. Remettre quelqu’un sur pied / le remettre sur ses pieds :

Le jeune James Adams, agent de CHERUB, s’est mal conduit lors d’un exercice.

« – […] Lève-toi, James. Gabrielle, aide l’autre idiot à se remettre sur pieds. » (Robert Muchamore, Cherub, Mission 2 : Trafic ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2007 ; réédition au format de poche, p. 22.) À se remettre sur ses pieds, bien sûr. L’ajout du possessif est indispensable.

Envoyé en mission en Russie, le même James Adams se retrouve en mauvaise posture : « [D]eux hommes le clouèrent au sol avant qu’il ait pu s’emparer de son arme. / Ses agresseurs le remirent brutalement sur pied puis le plaquèrent contre le mur. » (Cherub, Mission 7 : À la dérive ; traduit de l’anglais par Antoine Pinchot, éditions Casterman, 2009 ; réédition au format de poche, p. 55.) Là encore, il faut écrire : « sur ses pieds ».

Houellebecq ne l’ignore pas : « En un instant elle fut sur ses pieds, me tira vers le rivage. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 96.)

Le sens de l’expression « remettre quelqu’un sur pied » est différent, puisque cela veut dire : le guérir, l’aider à se rétablir.

 

2. Traîner les pieds / grincer des dents :

Traîner les pieds signifie : avancer avec peine, ou, par extension : renâcler à faire quelque chose. J’emprunte au TLF les deux citations que voici : « Vers le soir, les hommes traînaient les pieds » (Jules Romains, Les hommes de bonne volonté, 1938, p. 91) ; « Chacun se mit à étouffer sous le sac, à traîner des pieds pesants et meurtris » (René Benjamin, Gaspard, 1915, p. 53).

Dans cette expression, traîner est un verbe transitif direct, dont « pieds » est le COD. Quant au des que contient la phrase de René Benjamin, c’est simplement l’article indéfini, rendu nécessaire par la présence des deux adjectifs qualificatifs en position d’attribut du COD.

Or on s’est récemment mis à dire : « traîner des pieds ». Contrairement au des qui figure dans la phrase de Benjamin, le des que contient la locution actuelle résulte de la contraction de l’article les avec la préposition de. Désormais, certains peuvent traîner « des » pieds, comme d’autres sentent des pieds, puent de la bouche, grincent des dents, opinent du chef ou travaillent du chapeau. L’expression d’origine s’est amalgamée avec d’autres, dans lesquelles le verbe est suivi d’un complément circonstanciel désignant une partie du corps (dans la dernière expression citée, chapeau signifie tête, par métonymie).

« En traînant des pieds jusqu’à la cuisine, [Lauren] ressentit de violentes courbatures aux épaules et aux jambes. » (Antoine Pinchot traduisant Sang pour sang, le volume 6 de la série Cherub ; éditions Casterman, 2008 ; collection de poche, p. 186.)

J’traîne des pieds : titre d’une jolie chanson d’Olivia Ruiz sortie en 2005 (composée par Olivia Ruiz et Benjamin Ricour). Après un tel succès, la faute ne reculera plus… Pourtant, le texte des couplets comporte tantôt la construction correcte : « J’traînais les pieds et des casseroles », tantôt la construction fautive : « J’traînais des pieds dans mon café ».

Une autre expression s’est déformée de la même manière. Plisser les yeux, expression ancienne et correcte, est devenue « plisser des yeux ». Le héros-narrateur du Dahlia noir de James Ellroy, par exemple, raconte comment il est entré dans une chambre de motel où l’attendait une femme : « J’entrai, sentis son parfum et plissai des yeux dans l’obscurité […]. » (James Ellroy, Le Dahlia noir, traduit de l’américain par Freddy Michalski, éditions Rivages, 1988 ; réédité dans la collection de poche Rivages/noir, p. 237.)

Plisser les yeux, cela veut dire : plisser la peau aux commissures des paupières, pour fermer les yeux à demi. Bien sûr, il y a là une métonymie : l’action des muscles faciaux ne fait pas se plisser les globes oculaires, mais seulement le bord des paupières. L’expression n’en doit pas pour autant nous paraître absurde, car nous savons que le langage courant appelle œil la portion du visage qu’occupent ensemble le globe oculaire et les paupières qui le protègent. La construction actuelle est nettement plus étrange. Si nos contemporains préfèrent plisser « des » yeux, c’est parce qu’ils considèrent que n’importe quelle région du corps est susceptible de plisser, ou de se plisser, et que parfois notre corps plisse « au niveau des yeux ».

Au fond, quand certains déclarent traîner « des » pieds, c’est qu’ils sentent que leur corps traîne « au niveau des pieds »… Ils sont à peine concernés par le processus.

 

3. Sauf à employé à contresens :

Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture (éditions du Seuil, 1953 ; réédition dans la collection Points, 1972, p. 64) : « Ainsi, sauf à renoncer à la Littérature, la solution de cette problématique de l’écriture ne dépend pas des écrivains. »

Et dans Nouveaux Essais critiques, qui fait suite au Degré zéro de l’écriture dans cette même édition (p. 118), un essai initialement paru en 1965 contient ceci : « Tout homme qui écrit (et donc qui lit) a en lui un Rancé et un Chateaubriand ; Rancé lui dit que son moi ne saurait supporter le théâtre d’aucune parole, sauf à se perdre : dire Je, c’est fatalement ouvrir un rideau, non pas tant dévoiler (ceci importe désormais fort peu) qu’inaugurer le cérémonial de l’imaginaire ; Chateaubriand de son côté lui dit que les souffrances, les malaises, les exaltations, bref le pur sentiment d’existence de ce moi ne peuvent que plonger dans le langage, que l’âme “sensible” est condamnée à la parole, et par suite au théâtre même de cette parole. »

Phrase superbe, mais où la locution prépositionnelle sauf à est prise à rebours du sens qu’elle avait en français classique et jusque dans la première moitié du XXe siècle. En français classique, « sauf à se perdre » signifie : « quitte à se perdre », « en admettant la possibilité de se perdre », « en acceptant de se perdre ».

Depuis quelques décennies, la plupart des auteurs emploient sauf à, quand ils veulent dire à moins de.

« Nous parvenons dans une impasse, fort sombre, qui débouche sur les eaux moirées d’un canal. Impossible d’aller plus loin, sauf à sauter dans l’eau. » (Gabriel Matzneff, Cette camisole de flammes : Journal 1953-1962 ; éditions de la Table Ronde, 1976 ; collection Folio, p. 304.)

« Sauf à me risquer hors des limites de la légalité je ne risquais ni malversation, ni faillite frauduleuse. » (Michel Houellebecq, Plateforme, J’ai lu, p. 29.)

« L’immobilité, voire l’immobilisme président [sic pour l’absence de virgule et sic pour l’accord !] à la vie quotidienne : ne pas bouger, ne rien changer, rester dans le sameness, c’est-à-dire maintenir l’identique en toute situation (sauf à accepter le surgissement de l’angoisse) est le but unique. » (Gisèle Harrus-Révidi, Parents immatures et enfants-adultes, « édition revue et corrigée », Petite Bibliothèque Payot, 2004, p. 239.) Manifestement, la proposition mise entre parenthèses signifie : « sauf si l’on consent à accepter… », « à moins d’accepter… ».

« Sauf à inventer douteusement ce qui n’a pas été, et même si on préfère l’imaginer partant pour Londres ou pour New York comme Saint-Exupéry, mourant aux commandes de son appareil comme Dagnaux, aucun moyen n’existe donc [sic] de savoir ce qu’aurait été l’attitude de Mermoz s’il avait survécu […]. » (Philippe Forest, Le siècle des nuages, éditions Gallimard, collection NRF, 2010, p. 70.)

Dès lors que la locution quitte à était devenue courante, son synonyme sauf à, délaissé, s’est mis à paraître disponible, prêt à resservir. Son aspect désuet et charmant a dû séduire, tandis que les oreilles se lassaient de la locution à moins de ou se décourageaient à l’idée d’entendre un sauf si nécessairement suivi de toute une subordonnée… Mais il y a déjà tant de bons écrivains qui emploient sauf à. Est-ce vraiment si grave d’utiliser une formule parce qu’elle est plus jolie, parce qu’elle sonne mieux qu’une autre ? me dira-t-on.

Le problème, c’est qu’il n’en est rien : sauf à ne sonne ni mieux ni moins bien. Généralement, c’est en vertu d’un préjugé qu’on s’imagine que telle locution « sonne » mieux que telle autre. Les mêmes qui s’offusqueront d’un « sauf si », d’un « lorsqu’on » ou de tel imparfait du subjonctif laisseront s’échapper de leur plume dix véritables lourdeurs d’expression sans même les remarquer. Croire qu’un « sauf si » ou qu’un « à moins de » sonnerait moins bien que notre inévitable « sauf à », c’est s’illusionner sur les motifs qui font le succès de telle formulation au détriment de telle autre. La vérité, c’est que nous imitons tout ce qui a le parfum de la nouveauté.

Il y a les fautes qu’on commet par crainte de paraître snob et celles qu’on commet par crainte de ne pas paraître assez lettré, par hypercorrection. Et ces deux craintes coexistent chez la plupart d’entre nous. Dans les circonstances ordinaires de la vie, nous parlons avec les mots et les tournures que l’interlocuteur attend de nous. C’est presque l’interlocuteur qui parle par notre bouche.

Les livres devraient être le lieu où la parole s’affranchit de ces deux sortes de crainte.

 

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Published by Forator
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