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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 00:35

Comme plus personne ne sait qu’il existe une différence de prononciation entre les désinences -ai et -ais, nous voyons se multiplier à l’écrit les confusions entre les graphies du futur (simple ou antérieur) de l’indicatif et celles du conditionnel (présent ou passé). Bien sûr, ces confusions ne peuvent se produire qu’à la première personne du singulier.

Le problème, c’est quand ça s’imprime.

Parfois, on trouve le futur de l’indicatif mis pour le conditionnel présent.

« [Anna] m’invita à son tour à lui rendre visite dès que je le pourrai, ce que d’ailleurs je comptais faire bientôt… » (Alain Nadaud, Auguste fulminant, éditions Grasset, 1997, p. 111.) La langue du roman Auguste fulminant comporte plusieurs fautes, dont cette substitution de l’indicatif au conditionnel. Il faudrait mettre : « dès que je le pourrais », ce conditionnel exprimant le futur du passé.

La concordance des temps, comme la syntaxe des modes, se voit ignorée par bon nombre d’écrivains actuels :

« – Monsieur m’a l’air de fort bonne humeur ce matin, lui avait glissé Hans. / – En effet, Hans ! De fort bonne humeur et vous le serez aussi lorsque je vous apprendrai que si l’entreprise que je me suis fixée venait à réussir, je vous offrirai une gratification de 10 [sic] marks… » (Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ?, Grasset, 2010, p. 124.) Ici, le futur de l’indicatif est mis à la place du conditionnel présent. « Si l’entreprise venait à…, je vous offrirais… » : ce système hypothétique exprime le potentiel, et cela bien que ledit système hypothétique se trouve inclus dans une proposition subordonnée qui dépend d’un verbe au futur de l’indicatif, « apprendrai » (que l’écrivain aurait été bien inspiré de remplacer par le futur antérieur : « aurai appris »).

Bref, c’est encore une faute de collégien. Ordinairement, on constate plutôt l’inverse : le présent du conditionnel mis pour le futur de l’indicatif.

Le passage suivant est au discours direct : « – […] Attendez-moi bien sagement tous les deux au Café du Palais. Ça se trouve en bord de Seine, un peu plus haut que la Préfecture. J’y serais vers quatorze heures. » (Didier Daeninckx, Meurtres pour mémoire, éditions Gallimard, collection Série noire, 1984 ; collection Folio policier, p. 200.) Nous devrions lire ici : « J’y serai », comme l’indique sans ambiguïté le complément circonstanciel de temps qui figure dans la même phrase.

Dans une admirable bande dessinée des années 80, Enfants c’est l’Hydragon qui passe, le personnage de Boris Dobritch, alias M. Ferdinand, s’adresse au jeune Jules et au père de celui-ci (il les héberge à bord de sa péniche) : « Votre présence m’a beaucoup aidé depuis trois mois… Aujourd’hui, si vous voulez partir, je ne vous en voudrais pas… » (Jean-Claude Forest, Enfants c’est l’Hydragon qui passe ; éditions Casterman, 1984, p. 35.)

Forest aurait dû écrire : Aujourd’hui, si vous voulez partir, je ne vous en voudrai pas (condition simple, ancrée dans le réel).

Ou bien : Aujourd’hui, si vous vouliez partir, je ne vous en voudrais pas (potentiel ou irréel du présent).

Dans un autre album de bande dessinée, plus récent, Le soleil naît derrière le Louvre (par Emmanuel Moynot, éditions Casterman, 2007), on peut lire, à la page 54 : « Au moins, j’aurais appris où j’ai… laissé des plumes, l’autre soir Un oiseleur nommé Peltier », explique Nestor Burma à sa secrétaire Hélène, les points de suspension faisant partie du texte. Dans cette réplique, « j’aurais appris » est mis pour « j’aurai appris ». En effet, grâce à la conversation téléphonique qu’il vient d’avoir avec le commissaire Faroux, Nestor Burma connaît maintenant (« aura appris ») le nom de l’oiseleur dans la boutique duquel ses agresseurs l’ont emmené pour le fouiller, l’avant-veille.

Sur Internet, dans les phrases écrites à la première personne, nous ne voyons plus guère apparaître la forme du futur de l’indicatif. La désinence -ais sera bientôt seule en lice.

 

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Published by Forator
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commentaires

Baronne Samedi 08/02/2011 22:06


Empêchons l'abusive désinence de nous plonger dans la décadence !