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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 23:25

Dans les dialogues, les noms ou les expressions mis en apostrophe devraient être séparés du reste de la phrase par une virgule (ou éventuellement par une paire de virgules). La phrase qui contient ce nom en apostrophe peut être une déclaration, une exclamation, un ordre ou une question.

Les extraits ci-dessous, tirés du roman de Déborah Reverdy dont j’ai déjà parlé, illustrent le cas où l’apostrophe s’insère dans une phrase déclarative ou exclamative. Dans chacun des passages cités, la ponctuation mériterait d’être complétée :

« – Maman ? L’amour que j’ai pour toi est si grand que mon cœur est trop petit pour l’emplir. / – Oh, comme c’est bien dit ! Moi aussi je t’aime ma puce ! » (Si Ève Volver apparaît dans une histoire, le coup partira avant la fin, éditions l’École des loisirs, collection Médium, 2010, p. 103.) Il faut déplorer l’absence de virgule devant « ma puce ». En revanche, le « Maman » de la réplique précédente est correctement séparé de la phrase qui suit par un signe de ponctuation. Il ne s’agit pas toujours d’une virgule : dans le cas présent, le choix du point d’interrogation traduit la vivacité avec laquelle la fillette interpelle sa mère.

« – T’as aucune raison de t’inquiéter ma puce, c’est le docteur pour les yeux. » (Ibid., p. 120.) Nous aurions préféré lire : T’as aucune raison de t’inquiéter, ma puce, c’est le docteur pour les yeux.

« – […] Trente francs pour te voir faire le singe, franchement Ève tu exagères. » (Ibid., p. 156.) Telle quelle, cette ponctuation est trop chiche. Essayons ceci : Trente francs pour te voir faire le singe, franchement, Ève, tu exagères. L’insertion d’un point d’interrogation entre « singe » et « franchement » serait une mauvaise idée : les phrases qui précèdent (je n’ai pas pris la peine de les transcrire) comportent une ponctuation bien assez expressive.

L’apostrophe peut aussi se glisser dans une phrase exprimant un ordre :

« – Vas-y toi… » (Si Ève Volver…, p. 184.)

« – Pleure pas maman… » (P. 227.)

Ou dans une phrase interrogative :

« – Mais ça n’va pas bien vous deux ? » (P. 63.)

Un examen plus attentif m’amène à conclure que ces négligences se manifestent surtout quand l’expression en apostrophe est placée à la fin d’une proposition. En effet, si l’apostrophe se trouve en tête de la phrase, la virgule a de fortes chances d’être bien apparente (ou tout autre signe de ponctuation adéquat), comme le montrent les extraits suivants :

« – Les filles ! On se calme ! Loïc va venir jouer avec vous cet après-midi […]. » (Si Ève Volver…, p. 101.)

« – Ève, tu n’manges pas le paquet, je te fais confiance. » (P. 102.)

« – Joris ? Tu peux m’dire comment on fait pour devenir cathodique ? » (P. 111. Joris est catholique, Ève ne l’est pas, mais elle aime la télévision.)

« – Bah Ève ! Qu’est-ce que tu fais ? T’es pas encore en pyjama ? » (P. 130.) À mon sens, l’interjection par laquelle s’ouvre cette interrogation gagnerait à être écrite avec une virgule : Bah, Ève ! Voire même, si l’on consent à orthographier le bah qu’elle contient plus conformément au français de l’époque où se situe l’action du roman : Ben, Ève !

« – Ève, t’es jamais contente ! Dire qu’on est venus spécialement pour vous faire plaisir ! » (P. 135.)

« – Ma chérie, on n’boude pas. » (P. 162.)

Certes, il est permis de ne pas mettre la virgule dans l’exclamation suivante : « – En voiture Simone ! Vous n’avez rien oublié j’espère ? » (Si Ève Volver…, p. 65.) Cette Simone n’étant pas un personnage du roman, son nom peut se voir traité comme appartenant à une expression figée, qu’on ne décompose plus. En revanche, dans la deuxième phrase, l’auteur n’aurait pas tort d’ajouter une virgule avant « j’espère ».

Quelques contre-exemples mettent à mal l’apparence de rigueur que nous pensions avoir décelée à travers les derniers passages cités :

« – Ève t’es pénible ! Tu n’as qu’à lui demander, à ton avis ce ne serait pas plus simple ? » (P. 122.)

« – Ève calme-toi ! » (P. 208.)

« – Victoria tu t’trompes ! » (P. 216.)

Simples oublis ? Désordre volontaire ?…

Le prochain extrait va nous donner une idée plus précise de l’artiste qu’est Déborah Reverdy. Il appartient à l’épisode du séjour que font Ève et sa sœur aînée dans une colonie de vacances équestres. Un grand jeu a été organisé par les moniteurs. Ève Volver s’approche des autres enfants et leur pose à chacun une question de son choix :

– Comment tu t’appelles ?

– Presque six ans.

Elle doit avoir de la fièvre… Je continue avec la personne suivante.

– Combien j’ai de doigts ?

– Victoria.

– N’importe quoi ! Et toi, comment tu t’appelles ?

– Dix.

– Est-ce que tu sais lire l’heure ?

– Alice.

– Gaylord est-ce que tu m’aimes ?

– Non.

Ève ne parvient pas à deviner la règle du jeu auquel on la fait jouer. Elle est trop petite. Quand Gaylord, son tour venu, répond par non à la question qu’elle lui pose : « Gaylord est-ce que tu m’aimes ? », Ève se met à pleurer. Mais si Gaylord lui a dit non, c’est parce que le jeu consiste à répondre à chaque nouvelle question par la réponse qui convenait à la question précédente. Cette scène (p. 193-194) fait partie des rares moments où, sans prévenir, l’humour cède la place au désarroi, à l’émotion, sans pour autant que le roman s’enfonce dans le sentimentalisme.

Certes, dans cette page 194, la virgule est absente après le nom Gaylord pourtant mis en apostrophe, mais qui s’en aperçoit en lisant un dialogue si plein de fraîcheur, où pas un mot n’est de trop ? Ce dialogue est une mécanique implacable qui révèle la vérité à travers le faux-semblant d’un jeu. Que le cœur d’Ève Volver se brise, et nous oublions l’orthographe.

 

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Published by Forator
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