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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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20 juillet 2010 2 20 /07 /juillet /2010 13:14

Rappelons que nous traitons ici des cas où espérer que est construit affirmativement. Lorsque espérer est accompagné d’une négation, on emploie couramment le subjonctif dans la subordonnée (le degré de réalité qu’on accorde au contenu de celle-ci étant faible) : « Je n’espère pas que vous le fassiez » (Littré). « N’espère pas qu’enfin je veuille te survivre », dit Émilie à Cinna. (Corneille, Cinna, acte I, scène IV.) « Monsieur, je m’attendais bien que vous m’instruiriez ; mais je n’espérais pas que les Turcs me fissent jamais rire. » (Voltaire, lettre du 23 avril 1767 à François de Tott.)

Lorsque la phrase est au passé, l’indicatif ou le conditionnel ne sont pas rares dans la subordonnée. En effet, le récit étant postérieur aux événements, on sait si un espoir s’est concrétisé ou non : « [Q]uant à moi, je n’espérais pas que Trenck sortirait des cachots de la Silésie, et pourtant cela était possible, et cela est ! » (George Sand, La comtesse de Rudolstadt, chapitre X. Ce roman paru en 1843 est la suite de Consuelo.)

Si la phrase est au présent, le futur est rarissime dans la subordonnée. Il sert à mettre l’accent, à insister sur la postériorité du fait exprimé par la subordonnée : « [Anatole] France, un homme qui écrit trop en grec, en prévu, veux-je dire. On est trop tranquille, avec lui : on n’espère pas qu’il manquera l’œuf. » (Jules Renard, Journal, 9 décembre 1901.) Sous-entendu : en lisant les autres écrivains, on espère que parfois l’œuf (le chapitre, la page, le paragraphe…) sera manqué. « – […] Appelle-le [= ton mari], mais n’espère pas qu’il va répondre juste parce que tu as besoin de lui et parce que tu l’appelles. » (Jean Giono, Deux cavaliers de l’orage, Gallimard, 1965, troisième partie ou chapitre : « Les courses de Lachau » ; collection Folio, p. 126.) Le futur périphrastique est bien un futur. Mais on aurait pu trouver ici : « qu’il réponde ».

Toujours dans le cas d’une phrase au présent, le futur accroît l’expressivité : « En réalité, qu’espère l’homme vertueux, sinon plus de vertu encore. Le sobre n’espère point qu’il boira un jour tant qu’il voudra, soit dans cette vie, soit dans l’autre. Le travailleur n’espère pas qu’il se reposera, ni l’homme juste qu’il sera mis en possession du bien d’autrui. » (Alain, Traité de morale. Ce texte d’une trentaine de pages, écrit en 1911, a été publié en 1956 dans le n° 1114 du Mercure de France. Notre extrait figure à la vingt-huitième page de ce numéro.) Les verbes ayant un sujet commun, on aurait pu trouver : « Le sobre n’espère point boire un jour tant qu’il voudra, soit dans cette vie, soit dans l’autre. Le travailleur n’espère pas se reposer, ni l’homme juste être mis en possession du bien d’autrui. » Mais la phrase aurait été moins pittoresque. Construction semblable : « Le curé de Lumbres se tient debout au pied du lit, et regarde, sans prier, le crucifix sur la toile nette. Il n’espère pas qu’il entendra de nouveau l’ordre mystérieux. » (Bernanos, Sous le soleil de Satan, chapitre VII de la deuxième partie.) L’indicatif est encore plus saillant que dans l’extrait d’Alain, au point de paraître incongru. Les verbes ayant un sujet commun, nous dirions : « Il n’espère pas entendre de nouveau… »

Dans la phrase suivante, l’objet de l’acte d’espérer n’est pas situé dans l’avenir, et n’est pas une action : « Je n’avais jamais rencontré une femme comme toi auparavant. Je n’espérais même pas qu’une femme comme toi puisse exister. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 200.) Le subjonctif y est inattaquable. Certes, l’application du principe de concordance des temps aurait pu conduire au choix de l’imparfait du subjonctif : « Je n’espérais même pas qu’une femme comme toi pût exister. » L’imparfait de l’indicatif semble également correct : « pouvait exister ».

 

Voici maintenant les phrases, toujours tirées du § 1071 de mon Bon usage, où la présence du subjonctif après le verbe espérer employé affirmativement me paraît très discutable, voire franchement injustifiée :

« Je devais espérer qu’elle m’aperçût de sa chambre » (Maurice Clavel, Le tiers des étoiles, 1972, p. 41.) Pourquoi pas un simple « apercevrait » ?

« Espérons que ce ne soit pas comme l’agneau dans la gueule du loup. » (Georges Bernanos, La liberté, pour quoi faire ?, Gallimard ; phrase extraite d’une conférence de 1946 ou de 1947 ; texte curieusement placé en exergue du premier essai de ce recueil, mais dont l’auteur est bien Bernanos, comme le confirme une note du volume II des Essais et écrits de combat, publié dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1995.) Mieux vaudrait : « que ce ne sera pas », malgré la négation qui s’y trouve. L’espoir qu’exprime ici Georges Bernanos porte bien sur l’avenir, comme le prouve le texte complet : « Vous ne vous intéressez peut-être pas beaucoup au monde de demain. Mais le monde de demain s’intéresse beaucoup à vous. Vous vous dites sans doute : quoi qu’il arrive, je trouverai bien le moyen d’y entrer, d’une manière ou d’une autre. Oui, sans doute. Espérons que », etc.

« Il tarde. Il ne vient pas. Et l’âme de l’Amante, / Anxieuse, espérant qu’il vienne, vole encor / Autour du sceptre noir que lève Rhadamanthe. » (Heredia, Trophées, 1893, « Regilla », tercet final.) Certes les règles de la métrique classique ne laisseront pas facilement « viendra » remplacer ce « vienne » qui me heurte…

André Gide, au début d’Amyntas (Mercure de France, 1906), évoque une route qui serpente entre des murs de terre derrière lesquels se cachent de luxuriants jardins. « Murs d’argile, sans me lasser, espérant qu’enfin vous cédiez, je vous longe. » (Amyntas, réédition aux éditions Gallimard, p. 20.) La nuance de but, nettement perceptible dans cette apposition, suffit-elle à y légitimer la présence du subjonctif après espérer ? Peut-être « cédiez » suggère-t-il un narrateur projetant sa volonté et son désir dans les choses, tandis que « céderez » laisserait aux murs d’argile leur froide indifférence… Mais cette distinction est bien subtile. Le choix du futur aurait aussi permis de prolonger l’allitération en r qu’on trouve dans « murs d’argile », et de rendre moins écrasante l’allitération en s qui envahit la suite de la phrase.

« Il espérait bien, dans le fond de son âme, que Dingo fût la cause de ces désastres […]. » (Mirbeau, Dingo, chapitre VIII.) Au lieu de : « était ».

Certes, on connaît déjà la souplesse et l’élasticité de l’imparfait du subjonctif. En y réfléchissant plus attentivement, je reconnais que les temps du passé sont ici presque acceptables, alors que transposée au présent la phrase serait clairement incorrecte : « Il espère que Dingo soit la cause ». On peut aussi se demander si cet « espérait »-là ne recouvre pas un « souhaitait » larvé. Comme dans l’exemple suivant.

Thierry Blin, l’un des deux héros du roman Quelqu’un d’autre, de Tonino Benacquista, apprend son futur métier de détective privé. Un jour, Blin et son mentor Rodier sont chargés de prendre en filature un retraité du nom de Lemarrecq. « Blin ressentit toute l’indécence liée au seul fait d’être présent dans cette voiture, en espérant secrètement que Bruno Lemarrecq ait quelque chose à cacher. » (Quelqu’un d’autre, Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 130.)

Bien sûr, on ne peut pas ici remplacer mécaniquement le subjonctif présent « ait » par le conditionnel « aurait ». Le sens de la phrase s’en trouverait faussé, car le fait d’avoir quelque chose à cacher n’est pas une action succédant à celle d’espérer. Que faire alors ? Eh bien on écrit : « en espérant secrètement que Bruno Lemarrecq avait quelque chose à cacher ». Mais l’idée serait encore mieux exprimée si la phrase était construite ainsi : « Blin, ressentant toute l’indécence liée au seul fait d’être présent dans cette voiture, espérait secrètement que Bruno Lemarrecq avait quelque chose à cacher. »

En moins de vingt ans, la tendance à faire suivre « espérer que » du subjonctif s’est renforcée au point de passer aujourd’hui pour l’usage normal. Suivi du subjonctif, le verbe espérer devient vague et passe-partout comme souhaiter. Vous n’y êtes pour rien, mais est-il trop tard pour changer cette fâcheuse habitude ? Plutôt que de dire : « J’espère qu’il ou elle puisse être… », qui est du français affadi, efforçons-nous d’articuler : « J’espère qu’il ou elle sera… ». Sauvons le verbe espérer.

 

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