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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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20 juillet 2010 2 20 /07 /juillet /2010 13:14

Voici maintenant les phrases, toujours tirées du § 1071 de mon Bon usage, où la présence du subjonctif me paraît très discutable, voire franchement injustifiée :

« Je devais espérer qu’elle m’aperçût de sa chambre » (Maurice Clavel, Le tiers des étoiles, 1972, p. 41.) Pourquoi pas un simple « apercevrait » ?

« Toute force, à l’état latent, provoque à la fois le désir et la crainte, suscite chez le fidèle la peur qu’elle vienne à sa défaite, l’espoir qu’elle vienne à son secours. » (Roger Caillois, L’homme et le sacré, Gallimard, 1950 ; collection Folio-essais, p. 45.) Pourquoi n’avoir pas écrit : « l’espoir qu’elle viendra » ? Était-ce uniquement pour marquer le parallélisme avec le membre de phrase précédent ?

« Espérons que ce ne soit pas comme l’agneau dans la gueule du loup. » (Georges Bernanos, La liberté, pour quoi faire ?, Gallimard ; phrase extraite d’une conférence de 1946 ou de 1947 ; texte curieusement placé en exergue du premier essai de ce recueil, mais dont l’auteur est bien Bernanos, comme le confirme une note du volume II des Essais et écrits de combat, publié dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1995.) Mieux vaudrait : « que ce ne sera pas », malgré la négation qui s’y trouve. L’espoir qu’exprime ici Georges Bernanos porte bien sur l’avenir, comme le prouve le texte complet : « Vous ne vous intéressez peut-être pas beaucoup au monde de demain. Mais le monde de demain s’intéresse beaucoup à vous. Vous vous dites sans doute : quoi qu’il arrive, je trouverai bien le moyen d’y entrer, d’une manière ou d’une autre. Oui, sans doute. Espérons que », etc.

« Il tarde. Il ne vient pas. Et l’âme de l’Amante, / Anxieuse, espérant qu’il vienne, vole encor / Autour du sceptre noir que lève Rhadamanthe. » (Heredia, Trophées, 1893, « Regilla », tercet final.) Certes, les règles de la métrique classique ne laisseront pas facilement « viendra » remplacer ce « vienne » qui me heurte…

André Gide, au début d’Amyntas (Mercure de France, 1906), évoque une route qui serpente entre des murs de terre derrière lesquels se cachent de luxuriants jardins. « Murs d’argile, sans me lasser, espérant qu’enfin vous cédiez, je vous longe » (Amyntas, réédition aux éditions Gallimard, p. 20). La nuance de but, nettement perceptible dans cette apposition, suffit-elle à y légitimer la présence du subjonctif après espérer ? Peut-être « cédiez » suggère-t-il un narrateur projetant sa volonté et son désir dans les choses, tandis que « céderez » laisserait aux murs d’argile leur froide indifférence… Mais cette distinction est bien subtile. Le choix du futur aurait aussi permis de prolonger l’allitération en r qu’on trouve dans « murs d’argile », et de rendre moins écrasante l’allitération en s qui envahit la suite de la phrase.

« Il espérait bien, dans le fond de son âme, que Dingo fût la cause de ces désastres » (Mirbeau, Dingo, chapitre VIII). Au lieu de : « était ».

Certes, on connaît déjà la souplesse et l’élasticité de l’imparfait du subjonctif. En y réfléchissant plus attentivement, je reconnais que les temps du passé sont ici presque acceptables, alors que transposée au présent la phrase serait clairement incorrecte : « Il espère que Dingo soit la cause ». On peut aussi se demander si cet « espérait »-là ne recouvre pas un « souhaitait » larvé. Comme dans l’exemple suivant.

Thierry Blin, l’un des deux héros du roman Quelqu’un d’autre, de Tonino Benacquista, apprend son futur métier de détective privé. Un jour, Blin et son mentor Rodier sont chargés de prendre en filature un retraité du nom de Lemarrecq. « Blin ressentit toute l’indécence liée au seul fait d’être présent dans cette voiture, en espérant secrètement que Bruno Lemarrecq ait quelque chose à cacher. » (Quelqu’un d’autre, éditions Gallimard, collection NRF, 2002 ; collection Folio, p. 130.)

Bien sûr, on ne peut pas ici remplacer mécaniquement le subjonctif présent « ait » par le conditionnel « aurait ». Le sens de la phrase s’en trouverait faussé, car le fait d’avoir quelque chose à cacher n’est pas une action succédant à celle d’espérer. Que faire alors ? Eh bien, on écrit : « en espérant secrètement que Bruno Lemarrecq avait quelque chose à cacher ».

En moins de vingt ans, la tendance à faire suivre « espérer que » du subjonctif s’est renforcée au point de passer aujourd’hui pour l’usage normal. Suivi du subjonctif, le verbe espérer devient vague et passe-partout comme souhaiter. Vous n’y êtes pour rien, mais est-il trop tard pour changer cette fâcheuse habitude ? Plutôt que de dire : « J’espère qu’il ou elle puisse être… », qui est du français ramolli, efforçons-nous de prononcer : « J’espère qu’il ou elle sera… ». Sauvons le verbe espérer.

 

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Published by Forator
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