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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 13:42

3. La majuscule emphatique, à l’américaine :

« – Même des bonnes sœurs enragées n’arriveraient pas à me dissuader de voir une fille qui m’aurait promis que ce serait Le Grand Soir. » (Emmanuelle Casse-Castric traduisant la nouvelle « But » de Keith Gray, dans le recueil collectif La première fois, éditions Gallimard, collection Scripto, 2011, p. 19.)

Ce ne sont pas les majuscules mises à l’expression Grand Soir qui me gênent, mais la majuscule dont le traducteur a jugé bon d’habiller l’article défini.

« – Plaît-il ? demanda Mr [sic] Taupe en tentant de recouvrer ses esprits. Vous devez me trouver bien grossier, mais je vis une expérience inédite. C’est donc ça une rivière ? / – C’est La Rivière ! / – Et vous vivez donc au bord de La Rivière ! Ce doit être drôlement bien ! » (Gérard Joulié traduisant Kenneth Grahame, Le vent dans les saules, éditions Phébus, 2006, chapitre I : « La berge » ; réédition dans la collection Libretto, p. 25.)

Dans le texte anglais, lorsque M. Taupe dit : « So – this – is – a – River ! » et que M. Rat lui répond : « The River », l’auteur avait bien mis une majuscule à river, mais il s’était contenté de mettre l’article the en italique. Si ce the était écrit avec une majuscule, c’est parce qu’il se trouvait au début de la phrase.

Détail étrange, ces majuscules apparaissent en deux autres endroits de la traduction française : « Elle devait être là, tout près, la vieille maison qu’il avait si vite abandonnée pour ne plus y repenser le jour où il avait découvert La Rivière. » (Chapitre V : « Ah ! regagner ses pénates… » ; Libretto, p. 83.) « Soudain, la terre se déroba sous ses pieds, il fit des moulinets avec ses bras, et plouf ! il fut happé par un courant qui l’entraîna avec une force irrésistible. Il comprit alors que dans sa panique il était tombé dans La Rivière. » (Chapitre X : « Les nouvelles aventures de Mr Crapaud » ; Libretto, p. 179.) Dans aucune des phrases anglaises correspondantes il n’y a de majuscule mise au the, ni même à river.

 

4. Les noms de sociétés, de groupes musicaux, les marques déposées, etc. :

Avant le début du spectacle de fin d’année, la petite Jeanne Penderwick écoute, depuis les coulisses, « un groupe qui se faisait appeler La Bande des furieux ». (Florence Budon traduisant Les Penderwick et compagnie, roman de Jeanne Birdsall, éditions Pocket Jeunesse, 2010, p. 239.) Si j’avais été le traducteur ou le relecteur, j’aurais mis : « un groupe qui se faisait appeler la Bande des Furieux », conformément à un usage qui a longtemps été celui de tous les écrivains, de tous les journalistes et de tous les typographes :

« Et voilà, maintenant, que les Beatles déclarent abandonner le L.S.D. en faveur de la méditation transcendantale. » (Le Nouvel Observateur, 18 octobre 1967, p. 41, colonne 4.) La règle était encore bien connue, à l’époque.

Longtemps, lorsqu’un nom de société ou d’organisme public restait en romain dans un texte imprimé en romain, il ne venait à l’idée de personne de mettre la majuscule à l’initiale de l’article. Cette majuscule serait apparue comme un élément dépourvu de toute signification, n’apportant aucune information complémentaire. Par exemple, on savait qu’il fallait parler de la Générale des eaux (ou de la Compagnie générale des eaux), avec éventuellement une majuscule au mot eaux, et non pas de La Générale des eaux.

L’Antigone d’Anouilh, dans son édition de 1946, porte au verso de sa page de titre la mention : « Copyright by Editions de la Table Ronde, 1946. » Rien d’anormal : c’est tout l’énoncé contenant le nom de l’éditeur qui est ici composé en italique. On commençait à mettre une majuscule au mot Éditions (pour souligner qu’il s’agit d’une institution), mais on savait qu’il ne fallait pas en mettre à l’article lorsque le nom de la maison consistait en un syntagme nominal. « Une neige épaisse et persistante tombait sur Paris. Je passai prendre Roland Laudenbach à la Table Ronde mais nous renonçâmes à partir par la route […]. » (Michel Déon, Mes arches de Noé, 1978 ; Folio, p. 99.)

On se demande pourquoi ces mêmes éditions (ou Éditions) se désignent maintenant comme les Éditions de La Table Ronde

L’énoncé suivant comporte la même majuscule en trop : « Bois gravé par Antoine Sainte-Marie Perrin pour Cette heure qui est entre le printemps et l’été (cantate à trois voix) de Paul Claudel. Paris, Éd. de La Nouvelle Revue française, 1914. » (Légende d’une illustration qui figure dans le récent Album Claudel de la Bibliothèque de la Pléiade, iconographie choisie et commentée par Guy Goffette ; éditions Gallimard, 2011, p. 6.)

Certes, lorsqu’on parle de la revue elle-même, rien ne s’oppose à ce que l’article défini ait la majuscule, grâce au passage à l’italique : « Conrad était alors le seul écrivain étranger dont La Nouvelle Revue française eût honoré la mort par un numéro spécial. » (Malraux, Antimémoires, IV ; Œuvres complètes, volume III, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 283.) Passage qui aurait aussi pu s’écrire : « le seul écrivain étranger dont la Nouvelle Revue française eût honoré la mort », ou encore : « dont la Nouvelle Revue française eût honoré la mort ». Pour en revenir à la légende qui nous occupe, inscrite à gauche de la reproduction d’un bois gravé, il est assez facile de trouver sur Internet une photographie de la couverture de l’édition originale du livre qu’elle mentionne. On peut y lire : « ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE », composé entièrement en capitales. La majuscule qui a été mise à l’article la dans cette page de l’Album Claudel provient de sa transcription actuelle et non du texte original.

« Quoique, entre 1977 et 2007, j’eusse tout lu de Fontenoy, y compris ses traductions de Sur champ d’azur d’Alexeï Remizov et d’Hadji Mourad de Tolstoï, dans l’édition originale de La Pléiade, la première, celle de Schiffrin (je n’insiste que parce que cette traduction fut, en 1960, retravaillée par Parain et signée de leurs deux noms pour la collection de La Pléiade chez Gallimard), sa vie m’était restée étrangère. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 24.) La traduction par Jean Fontenoy de Sur champ d’azur d’Alexeï Remizov est parue chez Plon en 1927. Lorsque Guégan parle de Schiffrin pour l’originale d’Hadji Mourad, il fait allusion à la société d’édition parisienne créée en 1923 par Jacques Schiffrin, ami d’André Gide. Or, au bas de la couverture des livres que Schiffrin a publiés, le nom de la maison d’édition est généralement composé en capitales, mais pas toujours ; lorsque ce nom y apparaît en minuscules, avec ses majuscules imposées par l’orthographe, on lit clairement : « J. Schiffrin / Éditions de la Pléiade », sans majuscule à l’article.

« Bienvenue à La Poste. »

Là encore, pourquoi mettre une majuscule à l’article défini ? Le mot qu’il précède est un simple nom commun devenu nom propre, par une sorte de personnification.

Régulièrement, on nous apprend que tel mot « est entré dans Le Petit Larousse » ou « dans Le Petit Robert ». Oui, c’est ainsi qu’écrivent désormais les amateurs de dictionnaires.

D’autres affirment que telle figure, telle prophétie, telle formule « se trouve dans La Bible » ou bien « dans Le Coran »… Comment de telles aberrations orthographiques en sont-elles venues à passer pour la règle ?

Du fait de l’essor de ces absurdités purement graphiques, certains professionnels du marketing en sont venus à inventer des abréviations menant à des constructions qui s’écartent de toute forme de syntaxe.

LCL est l’abréviation utilisée depuis 2005 pour désigner le Crédit lyonnais. Abréviation fort peu respectueuse des structures de la langue française, et dont un fâcheux précédent avait été fourni, hélas ! par le sigle, ou le monogramme, des éditions de la Table Ronde : ces lettres LTR, joliment entrelacées, qu’on voit sur la couverture de leurs livres, mais que la prestigieuse maison d’édition n’a jamais utilisées autrement que comme un simple ornement.

Normalement, l’article défini n’est pas considéré comme faisant partie intégrante du nom. Il ne doit ni prendre la majuscule (ailleurs qu’au début d’une phrase) ni former la première lettre d’un sigle.

Malheureusement, nous vivons dans un pays qui remplace le nom complet des sociétés, s’il est formé de plusieurs mots, par une suite de lettres qu’on souhaite euphonique. Et pour que cette suite de lettres puisse être reconnue partout dans le monde, les professionnels de la communication et du marketing font en sorte que le sigle se substitue au nom complet, même dans le pays d’origine de l’entreprise : manière commode, pour elle, de se délivrer de l’accent grave, aigu ou circonflexe et de tout ce que son appellation initiale pouvait avoir de trop français, de trop local… C’est l’appellation complète qui est mise au service du sigle et non plus l’inverse. Il faudrait même que tout nouveau sigle, que tout nouvel acronyme ait sa vie propre. Quelle drôle d’idée, dans un monde déjà saturé de sigles et d’acronymes.

Combien d’années nous reste-t-il avant d’entendre : « Je vais au LCL » ou « Je suis au LCL » ? Autrement dit : Je vais « au le » Crédit lyonnais, je suis « au le » Crédit lyonnais…

Mais je me trompe ! Nous pouvons déjà lire ici et là : « J’ai contracté un prêt immobilier auprès du LCL » ; « Je travaille actuellement au LCL en tant que conseillère clientèle » ; « Quand on est au LCL, on peut parrainer des personnes pas encore clientes du LCL pour qu’elles y ouvrent un compte »… C’est même le site Internet officiel de cette banque qui parle d’un « engagement fort de LCL en faveur du Handicap » (oui, vous avez bien lu : en faveur du handicap !), puis on aperçoit ceci : « Des collaborateurs de LCL en situation de handicap témoignent. » J’imagine que les rédacteurs de ces textes ont l’obligation de faire apparaître le plus souvent possible le sigle de la société qui les emploie. La phrase suivante commence de manière aberrante, mais la formulation a le mérite de témoigner de l’embarras provoqué par l’inclusion de l’article dans le sigle : « LCL s’engage en faveur de l’intégration des personnes handicapées. » Bien sûr, ailleurs sur la Toile, d’autres sites reprennent l’information et leurs rédacteurs écrivent sans sourciller : « Le LCL s’engage… »

« Le le » Crédit lyonnais. Nous y sommes.

 

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Published by Forator
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