Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : la Grammaire de Forator
  • : langue française et littérature
  • Contact

Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

Recherche

14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 17:28

1. Devant les surnoms :

– Tout se passe bien avec Hugo ?

– À merveille. Tant que personne au lycée n’est au courant qu’on ressort ensemble, tout ira bien… […] Tu sais que cet abruti [= Hugo] déteste La Napoléonienne ? Il m’a dit que cette fille devait être une vieille frustrée aigrie et qu’elle a dû sacrément se faire prendre pour une conne par tout un tas de mecs pour être aussi cynique et revancharde.

Le dialogue qu’on vient de lire est extrait de Lycée out, par Claire Loup (éditions Plon Jeunesse, 2010, p. 85). Emma, qui en est l’héroïne et la co-narratrice, fait allusion à un personnage nommé Hugo, un garçon de son âge qui lui avait envoyé une carte postale de rupture dans les premières pages du roman, et avec qui elle renoue temporairement (« cet abruti »…) au milieu de l’histoire. Le personnage qui est désigné dans ses propos par l’appellation de « La Napoléonienne » n’est autre qu’Emma elle-même, se cachant derrière un pseudonyme pour signer les articles qu’elle publie dans un journal clandestin, Lycée out, rival du journal lycéen officiel Lycée in. À travers ses articles, la mystérieuse « Napoléonienne » est de plus en plus connue (son nom complet est une jolie trouvaille : Napoléonienne de l’amour), et les élèves de son lycée tentent de deviner quelle est celle de leurs camarades de classe qui se dissimule derrière ce pseudonyme guerrier… Hélas, tout au long du roman, on trouve une absurde majuscule mise à l’article défini, alors que « Napoléonienne de l’amour » est un simple surnom.

Quand un criminel est surnommé le Cerveau (ou le « Cerveau », voire même « le Cerveau »), on dira que les hommes qui travaillent pour lui sont sous les ordres du Cerveau ou du « Cerveau », et non pas sous les ordres de Le Cerveau. De nombreux personnages célèbres sont désignés par un surnom, celui-ci étant ajouté au nom ou employé seul : Louis X, dit le Hutin ; Raymond la Science, de la bande à Bonnot ; le Pérugin ; le Caravage ; etc.

La formation article + surnom doit être distinguée d’un nom comme Le Bret, patronyme du meilleur ami de Cyrano dans la pièce d’Edmond Rostand. Cette majuscule, mise au Le, est inamovible car elle appartient à l’acte d’état civil. On la trouve également dans le nom du mathématicien François Le Lionnais, et dans Le Corbusier, pseudonyme qui a été traité dès le départ comme un nom propre. On dit évidemment : les créations, l’héritage de Le Corbusier, et certainement pas : du Corbusier, car ce n’est pas un surnom (sauf par plaisanterie).

 

La règle est claire, très facile à retenir. Elle est pourtant de moins en moins connue :

« – […] Vous vous souvenez de ce tueur, il y a quelques années, qui se faisait appeler “Le Prêtre” ? » (Annick Le Goyat traduisant Le réveil de Scorpia, neuvième aventure d’Alex Rider, par Anthony Horowitz, Hachette, 2011, p. 108.)

« Tandis que nous nous dirigions vers la maison, il m’a demandé si je pensais que La Belle Dame sans merci avait vécu dans une tour comme celle de Belmotte. » (Anne Krief traduisant Le château de Cassandra, par Dodie Smith, 1949 ; éditions Gallimard Jeunesse, 2004 ; réédition dans la collection Folio Junior, p. 38.) La Belle Dame sans merci est une créature fantastique qui forme le sujet d’une célèbre ballade de John Keats, et dont le nom figure en français dans le poème original. Le texte anglais du roman de Dodie Smith mettait une majuscule à l’article défini au moment où se fait le passage de l’anglais au français, mais il n’y avait pas lieu de conserver cette majuscule dans la traduction française : « As we walked back to the house he asked if I thought La Belle Dame sans Merci would have lived in a tower like Belmotte. » (La traductrice aurait pu laisser sa majuscule au mot Merci, celle-ci venant en droite ligne du texte de Keats.)

Dans Malo de Lange, une série de trois romans dont l’intrigue se situe à l’époque où Vidocq était chef de la brigade de Sûreté, Marie-Aude Murail a-t-elle raison d’écrire le nom d’un de ses personnages féminins, La Bouillie, avec un l majuscule ? Ainsi à la page 195 de Malo de Lange, fils de voleur (éditions l’École des loisirs, 2009) : « Ma tante interrompit souvent mon récit en affirmant que La Bouillie était une brave fille », etc. Or ce n’est pas un nom propre, contrairement à Le Bret, contrairement aussi à Le Roux, à Le Nôtre, à La Mole. Ce n’est qu’un surnom, comme le Vieux ou la Goulue.

Pour le Biffon, la Pouraille, et autres sobriquets de forçats, les éditions anciennes de Splendeurs et misères des courtisanes les impriment sans majuscule à l’article ; je suis allé vérifier. Nonobstant, certains universitaires d’aujourd’hui les transforment, sans même s’en rendre compte, en : Le Biffon, La Pouraille ; quant aux spécialistes qui ont établi le texte du roman pour les collections de poche Folio et GF, ils ont décidé de faire imprimer : le Biffon, mais : La Pouraille ; minuscule à l’article masculin, majuscule à l’article féminin. On croit rêver devant tant de désinvolture ou d’ignorance… La preuve que « la Pouraille » est un surnom, on la trouve dans le texte même : « L’un des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit la Pouraille, forçat libéré […] » (Quatrième partie : « La dernière incarnation de Vautrin », chapitre VII ; les éditions actuelles ayant : « Dannepont, dit La Pouraille »). Du reste, le nom commun pouraille avait désigné le menu peuple, la plèbe ; ce qu’on a ensuite appelé la canaille.

Il y a un film de Gilles Grangier, Le cave se rebiffe, où Jean Gabin incarne Ferdinand Maréchal, dit le Dabe – et non pas : « dit Le Dabe », comme on a pu le lire sur Wikipédia.

Toujours sur Internet, la graphie « Alexandre Le Grand » commence à se substituer – sans qu’on puisse y déceler la moindre intention parodique – à la forme normale de ces nom et surnom : Alexandre le Grand.

Dans Le mari de Léon, roman génial signé San-Antonio et qui est paru aux éditions Fleuve Noir en 1990, le personnage de Boris Lassef, metteur en scène parisien, truculent et excentrique, porte un surnom : on l’appelle « l’Illustre ». Son secrétaire particulier, entremetteur à l’occasion, est un certain Léon Yvrard, qui, en son absence, parle de Lassef en ces termes : « Tiens, hier, j’ai baisé une petite comédienne dans la Volvo. Ça marche, avec ces jeunes pétasses. Elles croient que j’ai de l’influence sur “l’Illustre”. Comme si quelqu’un pouvait en avoir, en-dehors peut-être du public ! » (Le mari de Léon, p. 49.)

Il ne serait pas venu à l’idée de Frédéric Dard d’écrire, au milieu d’une phrase : « L’Illustre ». D’autre part, cette majuscule ne doit pas être considérée comme un simple équivalent des guillemets dont Frédéric Dard encadrait le surnom de son héros. Ces guillemets, que nos contemporains auraient tendance à juger ringards, apparaissent dès que l’auteur veut indiquer qu’un surnom est prononcé avec une nuance d’ironie. Ils ne sont donc pas ajoutés systématiquement. D’autres surnoms désignent parfois Lassef, tel celui qui figure à la page 88 : « Plusieurs comédiens se disputèrent l’honneur d’hydrater le Maître. » Pas de guillemets. Aux yeux des comédiens qui l’admirent, Lassef ne peut être désigné que par un qualificatif élogieux.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Forator
commenter cet article

commentaires