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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 23:59

La prose de Houellebecq, parmi d’autres, témoigne que le phénomène de l’omission de la préposition était déjà bien répandu dans les années 1990 :

« En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude. » (Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, éditions Maurice Nadeau, 1994 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 100.) La négligence est regrettable, au sein d’une si belle page ; la page entière, si puissante pourtant, en perd de sa force.

Le chef-d’œuvre de Pierre Michon nous prouve que le phénomène n’était pas rare dans les années 1980 :

« C’est là ce que me fut Annecy, que je quittai un matin de janvier ou février. » (Pierre Michon, Vies minuscules, éditions Gallimard, 1984, « Vie de Georges Bandy » ; collection Folio, p. 163.)

« Marianne une fois vint à Mourioux, au tout début de mon séjour, en mars, et il faisait beau. Je me dois justice : quoique peu touché par la Grâce, j’en conservais l’espoir [= l’espoir d’être touché par la Grâce, c’est-à-dire de parvenir à écrire], et avais d’ailleurs écrit quelque chapitre d’un petit texte exalté et pieusement moderne, où une encombrante “recherche” formelle vêtait des chevaliers en armure sortis de Froissart ou Béroul ; mais j’en étais heureux, voulais les [= ?] lui faire lire, et le souvenir de Marianne dans ce soleil d’hiver, m’enchante. » (« Vie de Georges Bandy », dans Vies minuscules, p. 169.)

« [L’abbé Bandy] ne se départit jamais non plus, pour la messe, de la précision sonore des mots, de l’ampleur déclamatoire de prélat et du décorum gestuel hautement sobre, que j’ai dits ; […] et j’imagine sa rage secrète, lorsqu’il débitait ses pompeux sermons à des paysans respectueux qui n’y comprenaient goutte et des paysannes séduites, comme un pauvre Mallarmé fascinant l’auditoire d’un meeting prolétarien. » (« Vie de Georges Bandy », dans Vies minuscules, p. 187-188.)

« [J]e ne savais pas que l’écriture était un continent plus ténébreux, plus aguicheur et décevant que l’Afrique, l’écrivain une espèce plus avide de se perdre que l’explorateur ; et, quoiqu’il explorât la mémoire et les bibliothèques mémorieuses en lieu de dunes et forêts, qu’en revenir cousu de mots comme d’autres le sont d’or ou y mourir plus pauvre que devant – en mourir – était l’alternative offerte aussi au scribe. » (« Vie d’André Dufourneau », dans Vies minuscules, p. 22.)

Dans ce dernier exemple, « plus pauvre que devant » signifie : plus pauvre qu’avant ; et « en mourir », qu’on lit entre deux tirets, sert à nuancer le parallélisme : pour l’audacieux qui s’adonne à la tâche communément désignée du nom d’« écriture », le danger est d’« en mourir » (mourir de l’écriture) plutôt que d’« y mourir ». De telles subtilités peuvent nous rendre la phrase obscure à la première lecture, mais ne sont pas aussi gênantes que le fait d’entendre manquer la préposition de entre « dunes » et « forêts ».

Au milieu de ces phrases splendides, à la syntaxe presque parfaitement classique, les prépositions omises sont autant de déchirures et d’accrocs. Elles rompent cruellement l’harmonie du style et l’unité du ton.

 

Je tire l’exemple qu’on va lire d’une très belle bande dessinée, qui a déjà trente ans d’âge. À bord de sa péniche, Boris Dobritch, vieil original venu d’un petit pays des Balkans, parle au jeune Jules d’un certain Vakounine, qui depuis des années le pourchasse en moto-side-car : « Disons… qu’il cherche à me dérober un document dont bien peu de gens – en dehors de lui et moi – connaissent l’existence et le contenu explosif ! » (Jean-Claude Forest, Enfants c’est l’Hydragon qui passe ; éditions Casterman, 1984, p. 41.)

Il aurait fallu écrire (d’autant plus que Boris et Vakounine ne forment nullement une entité indivise) : « un document dont bien peu de gens – en dehors de lui et de moi – connaissent l’existence ». Une préposition formée de plusieurs mots – ou locution prépositive – s’allège devant le second terme mais elle ne disparaît pas complètement : en dehors de doit se réduire à de. C’est, ou c’était, une des beautés de la langue française.

 

L’omission peut même faire naître une pénible équivoque, comme le montre un autre passage des Vies minuscules.

Le narrateur enfant fut mis en pension dans un lycée lointain. Il allait accéder au savoir et à la plus haute culture littéraire : « [J]’aurais des amis présentables ; je parlerais en sorte que moi-même et les autres, l’un pour sa délectation et les autres avec respect, sachions que j’habitais le cœur du langage quand ils erraient à ses entours ; le prix à payer était l’enfermement. C’était surtout renoncer à voir chaque jour ma mère, errer avec elle dans la tendresse des entours du langage. » (« Vies des frères Bakroot », dans Vies minuscules, Folio, p. 94.)

Si j’ai compris quelque chose à ce galimatias, l’auteur a voulu dire ceci : entrer en pension, c’était pour lui accepter d’être séparé de sa mère, auprès de laquelle il ne faisait encore qu’« errer aux entours du langage ». Ces entours étaient tendres, puisque sa mère y vivait avec lui ; mais l’enfant allait devoir se couper de cette tendresse. Or, telle qu’elle est imprimée, la dernière phrase de l’extrait signifie que le prix à payer pour « habiter le cœur du langage » n’était rien d’autre qu’errer avec maman dans les entours du langage !… Bref, tout le contraire de ce que nous sommes censés comprendre.

La répétition de la préposition à est donc exigée par le sens : « C’était surtout renoncer à voir chaque jour ma mère, à errer avec elle dans la tendresse des entours du langage. » Ou alors il y a dans cette page quelque subtilité que je n’ai pas saisie.

 

J’ai déniché d’autres exemples de l’omission fâcheuse d’une préposition, qui remontent à plus de trente ans :

« “J’ai le ton de Bernanos et Claudel” / pas tout à fait juste, mais trop modeste car si son tour est moins sûr sa pensée va plus loin. » (Notes prises par Jean Grosjean après une conversation avec Malraux, en 1971, communiquées par leur auteur à Olivier Todd, qui les cite dans André Malraux : Une vie ; éditions Gallimard, 2001 ; Édition revue », collection Folio, p. 840.) Même pour dire que le ton de Malraux est une synthèse entre celui de Bernanos et celui de Claudel, on répéterait la préposition. Est-ce Malraux qui a omis la préposition en parlant, ou Grosjean qui a simplifié ses paroles en les transcrivant ?

« Le monde craquait et la littérature remédiait à la tristesse, l’amertume et même la haine. » (Michel Déon, Mes arches de Noé, éditions de la Table Ronde, 1978 ; Folio, p. 79.) Michel Déon fait partie de mes écrivains de prédilection, mais il y a chez cet académicien des négligences de syntaxe. L’habitude de ne pas répéter les prépositions, par exemple, lui est restée.

« Toutefois, dans la majorité des cas, l’homme ne parvient pas à vivre en devant s’avouer qu’il est un salaud (et de cela, on doit se réjouir, car c’est là un frein mis à l’ambition, la cupidité et le cynisme). Il lui faut donc recourir à toute cette comédie de la respectabilité, en vue de sauvegarder les apparences, reconquérir sa propre estime, se persuader qu’il a droit à la considération d’autrui. » (Charles Juliet, Journal II 1968-1981, éditions Hachette, 1982, réédition de 1991 ; p. 229 ; passage daté de mai 1977.) La deuxième phrase n’est nullement incorrecte (voir La préposition et les infinitifs coordonnés : dernières remarques). Par contre, dans la première, la non-répétition de la préposition à produit un heurt calamiteux : « à le cynisme ».

Pourquoi est-il si souvent nécessaire de répéter à et de ? Au moins parce que ces deux prépositions, rencontrant l’article défini masculin, fusionnent obligatoirement avec lui. Cette contrainte, de nature purement morphologique, n’existe pas pour les autres prépositions.

 

Certes, les écrivains du passé s’autorisaient la non-répétition dans le cas d’une énumération de noms propres, à condition qu’il y en eût plus de deux.

Lors de la messe annuelle du 7 septembre en l’honneur des soldats français morts pendant le siège de Metz : « Les morts se lèvent de leurs sillons ; ils accourent des tragiques plateaux, de Borny, Gravelotte, Saint-Privat, Servigny, Peltre et Ladonchamp [sic, au lieu de : Ladonchamps]… On les accueille avec vénération. » (Maurice Barrès, Colette Baudoche, 1908 ; texte consulté dans l’édition du Livre de Poche, 1968, p. 131.)

Mais le phénomène restait exceptionnel et répondait à une intention stylistique précise. Partout ailleurs, dans le même texte, la préposition est répétée : « [L]es collines […] ont leurs têtes aplanies : c’est qu’elles sont devenues les forts de Plappeville, de Saint-Quentin, de Saint-Blaise et de Sommy. » (Colette Baudoche, le Livre de Poche, p. 14.) « Et sur l’autre rive, en face, derrière les deux énormes taupinières de Sommy et de Saint-Blaise, on voit se perdre à l’infini l’austère plaine de la Seille. » (P. 111.)

La phrase de Barrès que j’ai citée en premier, celle qui contient : « de Borny, Gravelotte, Saint-Privat, Servigny, Peltre et Ladonchamp », nous fournit le modèle suivi par Michon dans le passage suivant (déjà partiellement cité au début du présent billet) :

« Il ne se départit jamais non plus, pour la messe, de la précision sonore des mots, de l’ampleur déclamatoire de prélat et du décorum gestuel hautement sobre, que j’ai dits ; sa diction trop belle, émaillée de mots incompréhensibles, résonna dix ans sous les voûtes aux saints frustes, guérisseurs de bestiaux, d’Arrènes, Saint-Goussaud, Mourioux ; et j’imagine sa rage secrète », etc. (Vies minuscules, p. 187-188.)

Je terminerai sur une phrase écrite dans les années 1970 :

« Parce que la langue n’est pas un instrument mais un organe et un destin, toute l’histoire de France affleure dans n’importe quelle page de Hugo, Aragon ou Giono. » (Régis Debray, Journal d’un petit bourgeois entre deux feux et quatre murs, éditions du Seuil, 1976 ; réédité par la Table Ronde, collection Petite Vermillon, 2004, p. 155.) Nous avons déjà observé que, devant certains noms commençant par H, l’élision de la préposition de n’est pas obligatoire. Certains grammairiens considèrent que l’emploi de la conjonction ou au sein de l’énumération est censé favoriser la répétition de la préposition, ce qui donnerait : « dans n’importe quelle page de (ou d’) Hugo, d’Aragon ou de Giono ». Mais telle qu’elle a été écrite par Debray, la phrase n’est pas incorrecte.

 

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Published by Forator
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