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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 02:07

D’autre part, nous voyons surgir, partout dans le roman, un avec qui se voit chargé d’introduire toutes sortes de compléments d’accompagnement. Exemple :

« [I]l y avait le président du comité citoyen [sic] de Chlisselbourg, un petit vieux avec des sourcils broussailleux et un nez en forme de poivron. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 161. Chlisselbourg est la ville dans laquelle ont été emmenés Nadia et les autres passagers du train n° 76.) Texte italien : « [C]’era il presidente del comitato cittadino di Shlisselburg, che è un vecchietto con le sopracciglia folte e il naso a peperone. » (La sfolgorante luce, p. 136.) La traduction est fidèle. Avec est d’emploi courant, quoique familier, lorsqu’on décrit des parties du corps. En revanche, on aurait pu éviter de rendre comitato cittadino par « comité citoyen », la transformation de citoyen en adjectif étant un phénomène récent et particulièrement pénible. Le français exigeait : comité des citoyens.

Mais il arrive que cet avec exprimant l’accompagnement, qui est très fréquent dans l’anglais moderne, et aussi, manifestement, en italien, soit peu conforme au génie de la langue française :

« Elle [= maman] s’est approchée d’un gros bonhomme avec un blouson en cuir  […]. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 68.) En français courant, ni italianisé ni anglicisé, nous dirions : un gros bonhomme vêtu d’un blouson en cuir. Le contexte indique que ledit blouson habille le gros homme, mais la syntaxe autorise à croire que la mère de Nadia et de Viktor apporte à l’homme ce blouson. Le texte italien me semble comporter la même équivoque : « Si è avvicinata a un uomo grasso con una giacca di pelle […]. » (La sfolgorante luce, p. 59.)

Le traducteur va parfois jusqu’à mettre dans la même proposition les deux avec, celui de la fameuse construction pléonastique et celui du complément d’accompagnement :

« L’autre jour, c’était dimanche. Avec Viktor, nous avions mis nos uniformes avec un foulard et l’étoile rouge, et nous nous étions rendus à la maison des Jeunes Pionniers. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 55.) Texte italien : « L’altro giorno infatti era domenica, così io e Viktor abbiamo messo le divise con il fazzoletto e la stella rossa […]. » (La sfolgorante luce, p. 48.) C’est-à-dire, en français courant : Viktor et moi, nous avions mis l’uniforme avec le foulard et l’étoile rouge, ou : l’uniforme avec foulard et étoile rouge…

J’ai déjà abordé certaines de ces questions : voir La préposition « avec » employée à tort et à travers, billet dans lequel est évoqué le délayage syntaxique que favorise notre prédilection pour la préposition avec. Comme on s’en doute, les emplois défectueux de cette préposition n’ont fait que se multiplier.

Un petit dernier ? Dans l’extrait qui suit, on ne sait trop comment analyser avec. Il exprime moins l’accompagnement que la cause :

« Boris voulait reprendre les rames, mais il était trop faible avec ces gnons qu’il avait reçus. » (L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, p. 366.) Mais pourquoi avoir employé avec et non pas : « à cause de… » ? Le texte italien (p. 304) porte : « era troppo debole per le botte » : il était trop faible à cause des coups.

Oui, des coups. On notera que le traducteur croit pouvoir traduire l’italien botte (« coups ») par le français gnons. Je devine que cette riche idée lui est venue parce qu’il cherchait comment éviter une répétition. En effet, dans sa traduction, il fait commencer la phrase qui suit la nôtre par : « Du coup »… (Pages 366-367 : « Du coup, nous avons lancé le moteur et nous sommes partis le plus vite possible. ») Ayant besoin du mot coup pour nous infliger son habituelle traduction de così, Marc Lesage s’est démené pour l’esquiver dans le seul emploi où il ne possède aucun synonyme appartenant au même niveau de langue – et j’imagine bien les affres de notre traducteur hésitant entre marrons, gnons et beignes

 

Mais n’imitons pas le colonel Smirnov du M.V.D. : n’épluchons pas plus avant ce texte de cinq cents pages. En français comme en italien, on se laisse emporter de bon cœur par ce roman d’aventures trépidant, qui se double d’une intrigue politique habilement agencée. Au terme de celle-ci, les héros (Viktor, Nadia et leurs amis) mettent en commun les renseignements qu’ils ont glanés au cours de leurs deux aventures parallèles, et découvrent tous ensemble pourquoi le train 76 s’est immobilisé près de Léningrad au lieu de rouler vers Kazan.

Quant à notre critique des emplois abusifs d’avec, les quelques extraits qui ont été examinés ici suffisent amplement à l’étayer. Pour en revenir à notre point de départ, à savoir la construction pléonastique « Avec X, nous… », « Avec X, on… », « Avec X, ils ou elles… », ce serait une erreur d’y voir un gallicisme nouveau, un tour pimpant, savoureux, digne de la liberté syntaxique qui avait cours avant Richelieu ou que sais-je encore. En réalité, il s’agit d’une tournure floue et paresseuse, qui produit des équivoques.

 

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commentaires

Marie-Ida Ida Artusi-Tessier 15/05/2021 04:28

Bonjour,

Les textes traduits, et notamment les textes littéraires, devraient toujours être revus par des correcteurs. Et ce serait encore mieux si ceux-ci possédaient la connaissance des deux langues.
Grâce à vous, j'ai découvert avec plaisir quelques bribes de "La sfolgorante luce" que je vais m'empresser d'acquérir.
Un grand merci !

Marie-Ida Ida Artusi-Tessier 15/05/2021 04:57

Nous (les correcteurs) avons très souvent l'occasion de faire la chasse à ce "avec" abusivement employé et votre article, que je découvre, pourra être utilisé telle une référence à l'attention de nos clients qui l'emploient à tort et à travers.
Je me permets d'ajouter un détail à votre excellent texte qu'en italien l'emploi de la préposition "con" n'est absolument pas fautif, il est obligatoire : "Cammina con le mani in tasca" = "il marche les mains dans les poches". Je crois, mais je vérifierai mes dires, qu'il en est de même en espagnol. J'en déduis, peut-être trop hâtivement, que cet usage abusif nous vient probablement du sud de la France (langue d'Oc ?) et de l'Europe.
Par ailleurs, il nous arrive de trouver des "avec" employés à tour de bras en lieu et place d'autres termes. Ce fut le cas un jour dans un texte de présentation d'une automobile (de quelque 4 000 caractères) où j'en trouvai une douzaine : une voiture avec des fauteuils chauffants ; elle nous surprend avec son moteur puissant ; avec ses sièges rabattables on peut y glisser toutes ses valises, etc. Ils furent illico presto remplacés.