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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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23 juillet 2017 7 23 /07 /juillet /2017 20:42

Faudra-t-il que nous disions : « Nombre de ses amis est venu l’accueillir », « Nombre de ses amis a trouvé son attitude pénible », etc., sous prétexte que le mot nombre est au singulier ?

Mais nous l’entendons déjà, cette ineptie, et nous la lisons…

Il paraît qu’une photographie a beaucoup circulé sur Internet. Elle montre l’une des vitrines d’un célèbre magasin de vêtements, en Suède, dans laquelle fut exposé un mannequin qui représentait une femme faisant une taille 40. On a cru que le magasin qui avait pris cette audacieuse initiative appartenait à la chaîne H&M, alors qu’il s’agissait d’un magasin Åhléns. Une journaliste nous fait part de ses conclusions : « [C]ertains journaux ont écrit que la photo avait été prise chez H&M […]. Certes, ça n’est pas une raison, mais ça montre (une fois de plus) qu’une erreur fait vite le tour du web et aussi et surtout, que nombre d’humains a bien envie de voir des mannequins comme ça dans les vitrines. » (Extrait d’un article d’Emmanuèle Peyret, publié dimanche 17 mars 2013 sur Liberation.fr.)

Joli brin de plume, pas vrai ? Nombre d’humains. La langue même du diplomatiquement correct. Et l’accord du verbe avec ce qu’on croit être le sujet grammatical, alors qu’il convenait de l’accorder avec son sujet logique.

 

La locution « nombre de… » a beaucoup de succès. Voici une autre façon aberrante de l’utiliser :

« Même si seul un nombre réduit des lecteurs modernes des Liaisons dangereuses sait que son auteur était un militaire de carrière, le moins observateur d’entre eux ne pourrait ignorer que les motifs centraux du récit sont le danger, l’agression et le combat. » (Biancamaria Fontana, Du boudoir à la Révolution : Laclos et « Les Liaisons dangereuses » dans leur siècle ; traduit de l’anglais par l’auteure [sic] ; éditions Agone, 2013, p. 41.) En français correct et clair : « Même si très peu des lecteurs modernes des Liaisons dangereuses savent que son auteur était un militaire de carrière… » Et je crois qu’il serait bon d’ôter même devant si.

En règle générale, devant la séquence « un nombre (+ adjectif) de (+ nom) », non seulement le verbe doit être mis au pluriel, mais l’adjectif seul doit être ôté.

« Seul un nombre nettement déterminé d’entre eux… », « Seul un nombre limité d’espèces… », « Seul un nombre restreint de personnes… », etc., sont des formulations qui n’existent dans aucun texte des siècles passés, du moins dans aucun écrit antérieur aux années 1970. L’absurdité qu’elle comporte aurait conduit n’importe quel écrivain à la rejeter instantanément.

Si vous utilisez cette séquence absurde, prenez au moins la précaution de mettre le verbe qui suit au pluriel, comme le fait un auteur prônant la création d’« un environnement dans lequel seul un nombre limité d’espèces de mauvaises herbes peuvent survivre » (Bernadette Prieur Dutheillet de Lamothe traduisant Masanobu Fukuoka, La révolution d’un seul brin de paille : Une [sic] introduction à l’agriculture sauvage ; éditions Guy Trédaniel, 2005, p. 79). Mais en bon français cela se dit plutôt : « un environnement dans lequel très peu d’espèces de mauvaises herbes peuvent survivre ».

Il n’est pas impossible de mettre « seuls » devant un groupe au pluriel (ou devant une locution exprimant la pluralité). La construction est assez classique : « Seuls, dix guerriers comanches, armés et peints en guerre, restaient immobiles comme des statues de bronze » (1864) ; « Seuls , dix ou onze conseillers auraient été mis à la retraite » (1885) ; « Seules, douze assemblées ont approuvé ; trente-sept se sont montrées hostiles » (1934) ; « seules cinq d’entre elles (il s’agit de portes) restent ouvertes » (1941) ; « Seuls, dix-neuf pays africains ont pu créer de tels comités » (1976) ; « En 1904, seuls cinq des neuf professeurs étaient membres élus de l’Académie » (1988) ; etc. Mais il faut qu’il y ait un contraste d’une certaine importance entre la quantité totale et la quantité qu’on mentionne, sans quoi la présence de l’adjectif seul(e)s paraîtra dénuée de fondement. Cet adjectif doit traduire l’idée de rareté.

On ne voit pas ce qu’il apporte dans le texte suivant.

Après l’échec du dernier soulèvement des cités grecques contre la Macédoine, en -322 : « La chasse aux proscrits [parmi lesquels figurait Démosthène] fut organisée sans faiblesse et ces derniers avaient fort peu de chances de passer au travers des mailles du filet tant [sic] le Péloponnèse, depuis 338, était sous influence [sic] pour ne pas dire [sic] domination macédonienne et seule une minorité de cités et de peuples (Argos, Sicyone, Élis et la Messénie) avait soutenu la révolte. » (Patrice Brun, Démosthène : Rhétorique, pouvoir et corruption ; éditions Armand Colin, collection Nouvelles Biographies historiques, 2015, p. 298.)

Le livre est très intéressant mais les maladresses et les impropriétés s’y accumulent. Notre extrait peut être amélioré ainsi : « … ces derniers avaient fort peu de chances de passer au travers des mailles du filet car le Péloponnèse, depuis 338, était sous influence, pour ne pas dire sous domination, macédonienne. De fait, les cités et les peuples (Argos, Sicyone, Élis et la Messénie) qui avaient soutenu la révolte n’étaient qu’une faible minorité. »

 

Autres échantillons de piètre prose comportant le mot nombre :

« Le succès d’un livre peut être dû tout autant à ce qui rassure [sic] l’horizon d’attente du lecteur, le connu, l’attendu, en terme [sic] de représentation du monde ou en terme [sic] stylistique [sic], qu’à ce qui le contrarie, l’intrigue, l’emporte [le = l’horizon d’attente !?] vers un inconnu dont il accepte, voire savoure, les risques. Dans cet ordre d’idée [sic], le best-seller est cette rencontre dans laquelle se reconnaît pour des raisons toujours différentes, voire contradictoires, un très grand nombre de lecteurs et de générations, le fameux “malentendu” de Malraux [allusion à la phrase : Au-delà de 20 000 exemplaires commence le malentendu]. » (Martine Poulain, « Best-sellers et long-sellers », dans Gallimard 1911-2011 : Lectures d’un catalogue ; les Entretiens de la Fondation des Treilles, éditions Gallimard, les Cahiers de la NRF, 2012, p. 257-258.)

L’orthographe et la syntaxe sont pitoyables. Mes quelques annotations insérées entre crochets en témoignent. On se demande aussi à quel verbe il faudrait rattacher « le fameux “malentendu” de Malraux » : ce groupe est-il un autre sujet postposé de « se reconnaît » ? C’est difficile à préciser. Je pense qu’il faudrait ajouter un élément : « le best-seller est cette rencontre […] illustrant le fameux “malentendu” de Malraux ». Au fond, par rapport à ces négligences-là, l’accord du verbe « se reconnaît » avec le mot nombre – plutôt qu’avec les pluriels lecteurs et générations – est une faute mineure.

« François Mitterrand est sans doute, avec le général de Gaulle, l’homme politique du XXe siècle sur lequel s’est penché le plus grand nombre d’observateurs, de journalistes et d’historiens. » (Quatrième de couverture du livre de Michèle Cotta, Le monde selon Mitterrand, éditions Tallandier, 2015.) Cette horrible phrase est manifestement inspirée d’un passage, à la syntaxe irréprochable, qui figure dans l’introduction de l’ouvrage :

« Qu’écrire sur lui qui n’ait déjà été écrit ? François Mitterrand est sans doute avec le général de Gaulle et pour d’autres raisons, celui des hommes politiques français sur lequel se sont penchés le plus grand nombre de chroniqueurs, d’historiens et de journalistes. » (Michèle Cotta « avec » Martin Even, Le monde selon Mitterrand, éditions Tallandier, 2015, p. 9.)

Les éditeurs sabotent eux-mêmes leurs livres.

 

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Published by Forator
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jean 26/07/2017 12:12

Bonjour,
Merci pour cet article. J’ai appris le mot « shimmy ». Il me semble que votre article touche plus généralement la question épineuse des déterminants complexes à base nominale ou adverbiale, et le processus de grammaticalisation de ceux-ci. J’apprécie la tonalité un peu normative de votre blogue, et c’est pour cela que je vous lis régulièrement, mais dans l’usage quotidien de la langue ce n’est pas toujours facile. Par exemple, la disparition de l’article entre « Une quantité de cadeaux », « Quantité de poireaux » montre la porosité de ces catégories. M’intéressant un peu à la grammaire, je préfère analyser un élément ou un groupe sous ses caractéristiques fonctionnelles que naturelles. La question que pose votre article, je crois, met au jour un glissement entre la nature de déterminant d’un mot simple (« le »), les syntagmes déterminants complexes, et les groupes à fonction déterminante.

Youpla boom,
À bientôt,