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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 07:28

Les écrivains et les traducteurs les plus réputés manquent aussi de vigilance.

« L’album commence par Anna. Imagine donc, ô jeune ignare qui lit cela, un autre jeune ignare de ton âge, trois décennies plus tôt : moi, qui entends Anna pour la première fois. » (Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset, 2011, p. 231.) Ce passage est tiré du chapitre où Beigbeder évoque le premier album du groupe Téléphone. La faute est grossière, et Beigbeder ne la commet pas deux fois dans la même phrase car il écrit : « moi, qui entends… ».

Comparons avec : « J’aime mon amour pour toi, qui est la seule belle chose que je possède […] » (phrase extraite d’Ivre du vin perdu, roman de Gabriel Matzneff ; elle est citée par Beigbeder dans Premier bilan après l’apocalypse, p. 343). Ici, le pronom relatif qui a pour antécédent le nom amour, et non pas le pronom toi. L’orthographe est irréprochable.

(Dans l’édition de Premier bilan après l’apocalypse parue dans le Livre de Poche en 2013, où le texte sur la chanson Anna figure aussi à la page 231, le « qui lit cela » n’a pas été corrigé, mais quelqu’un a jugé bon d’ôter de la suite le pronom moi. Résultat : « Imagine donc, ô jeune ignare qui lit cela, un autre jeune ignare de ton âge, trois décennies plus tôt, qui entend Anna pour la première fois. » L’orthographe reste lésée et il nous faut maintenant deviner qui est l’autre jeune ignare.)

« MA SŒUR, / je ne suis plus poète / je ne suis pas digne d’être poète. / […] / C’est toi qui a soupesé / les trésors des siècles / dans ta paume délicate. / C’est toi qui a renversé les cimes / où reposaient les poètes. » (Anne Personnaz traduisant Yannis Ritsos, Le Chant de ma sœur [1937], éditions Bruno Doucey, 2013, p. 29.)

La faute apparaît déjà dans un poème de Lamartine :

« Ô famille, abrégé du monde, / Instinct qui charme et qui féconde / Les fils de l’homme en ce bas lieu, / N’est-ce pas toi qui nous rappelle / Cette parenté fraternelle / Des enfants dont le père est Dieu ? » (Jocelyn, Neuvième époque ; la bizarrerie est respectée dans le texte des Œuvres poétiques complètes de Lamartine, Bibliothèque de la Pléiade, 1963, p. 748 ; texte établi, annoté et présenté par Marius-François Guyard.) Ou alors pouvait-on supprimer le s final par licence poétique ?

Il me semble cependant que, pour mieux faire rimer aux oreilles et aux yeux les deux vers incriminés, les poètes classiques se seraient efforcés de faire se rapporter l’adjectif à un nom féminin mis au pluriel, de façon à aboutir à « rappelles » / « fraternelles ».

 

Voici un poème d’aujourd’hui, que je reproduis en entier. Le pronom je, l’adjectif possessif ton, le pronom toi et le mot passant y ont pour référent commun le poète lui-même. Tandis qu’il marche parmi les vestiges de la splendeur aristocratique de Paris, où les palais sont offerts à la flânerie du peuple, il se sent obscur et méconnu (égal, trop égal…) et constate que la capitale des lettres a cessé d’honorer la poésie.

Un jour, il faudra corriger la faute qui a été commise dans le premier vers de la troisième strophe :

 

 

Maison du Peuple    Palais Royal

pourquoi leur suis autant égal

ton nom jamais n’est dans Paris

dans le murmure des librairies

 

mon beau pays aux mille torts

à petits pas vers quelle mort

m’en vais-je au long de ces jets d’eau

qui ne diront jamais mes mots

 

toi passant passe qui a mal

Palais du Peuple    Jardin Royal

sous le ciel clair sous le ciel gris

loin du silence des librairies.

 

Jean Pérol, Libre livre, poèmes,

éditions Gallimard, 2012, p. 46 :

« Silence des librairies ».

 

 

Autre poète négligent, le grand Dadelsen :

« Seul Dieu, vrai Dieu, Dieu de toutes les villes / Dieu qui prodigue et qui refuse la pluie / Dieu qui jadis m’exila dans la plaine / Je ne veux pas survivre sans espérance. / Ces palmes sans malice, ces enfants sans amour, ces toits / Sans défense témoignent contre ta loi. » (Jean-Paul de Dadelsen, « La femme de Loth », poème daté de 1953-54, inclus dans Jonas, suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes ; collection Poésie/Gallimard, 2005, p. 64-65. La faute s’étalait déjà dans le texte de la première édition, parue sous le titre Jonas, collection NRF, 1962, p. 44.)

Le contexte indique sans ambiguïté qu’il s’agit d’une invocation in praesentia. Donc il faut : Dieu qui prodigues, qui refuses, qui m’exilas. Attention : un s mis à « prodigue » suffit à changer le mètre ; cessant de comporter onze syllabes, le vers devient un alexandrin (tant mieux). C’est la femme de Loth qui parle. Elle sait que Dieu s’apprête à faire pleuvoir du soufre et du feu sur Sodome. Elle reproche à Dieu sa cruauté, car la loi de Dieu s’abattra sur des arbres, des maisons et des enfants sans défense.

Le poète avouait lui-même ses ignorances, dans une lettre à Jean Paulhan : « Je ne mets pas toujours l’orthographe avec beaucoup de sûreté et le manuscrit [de « Bach en automne »] est peut-être à retoucher à cet égard. » (Jonas, Poésie/Gallimard, 2005, p. 196.)

Quand l’être invoqué est au pluriel, Dadelsen ne se trompe pas : « Ô orgueilleuses ! qui croyez qu’en concédant / quelque misère au-dessous de vos nombrils / […] / vous maintenez du moins au-dessus du bedon / ô de haut vol la distinction d’une belle âme ! » (« [Bénédiction] », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 104, et première édition, NRF, 1962, p. 74.)

Voici un autre passage où Dadelsen se trompe : « Seigneur des armées, / Seigneur des soldats, / Seigneur qui nous jeta dans la gueule de la baleine, / donne-nous aujourd’hui / non pas encore ta paix, mais / notre quotidienne nourriture d’erreur, de confusion, / d’aveuglement, d’injustice, / […]. » (« Invocation liminaire », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 99, et première édition, NRF, 1962, p. 71.)

Le mot « Seigneur », suivi d’une proposition relative qui lui sert d’épithète, figure bien en fonction d’apostrophe, puisque le verbe principal est à l’impératif. Le verbe de la relative, « jeta », doit donc porter la marque de la deuxième personne.

Mais il arrive que le poète fasse attention ou que l’éditeur rectifie :

« Ombre, / qui regardes par-dessus mon épaule / que puis-je faire pour toi ? » (« Invocation liminaire », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 90, et première édition, NRF, 1962, p. 65.) « Ombre, tu te souviens : / (toi qui peut-être souffres de notre peu de soif) / […] » (« Invocation liminaire », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 94, et première édition, NRF, 1962, p. 68). « Toi qui debout sur la berge regardes / et sans armes vois passer sans / bruit, vois planer la buse, et le / lapereau, toi qui regardes l’eau noire / qu’espères-tu donc ? » (« Femmes de la plaine », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 126, et première édition, NRF, 1962, p. 96.)

Les vers suivants, en revanche, peuvent être considérés comme une invective in absentia :

« Ô truie esthétique [= une comtesse], qui tolère les araignées, les serpents, / et qui parfois dit merde pour faire moderne, / mais ne saurait souffrir mention des poils du cul ! » (« [Bénédiction] », dans Jonas, Poésie/Gallimard, p. 107, et première édition, NRF, 1962, p. 76.)

Quoi qu’il en soit, lisez Dadelsen. C’est un beau génie.

 

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Published by Forator
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