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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 08:22

Examinons les effets de l’omission de la séquence « qui est » dans un troisième cas.

Lorsqu’il n’est ni auxiliaire ni attributif, être est un verbe substantif. Très rarement employé seul (« Que la lumière soit ! »), il sert généralement à faire la jonction entre un sujet et un complément circonstanciel de lieu (« Le dîner est sur la table »), parfois entre un sujet et un complément circonstanciel de temps (« Le dîner est à huit heures et demie »).

 

La scène est chez Thérésia Cabarrus, à l’époque où celle-ci, encore mariée à Tallien, est devenue la maîtresse de Barras :

« L’orchestre s’était remis à jouer en sourdine. Thérésia allait de groupe en groupe distribuer des sourires et recevoir des cadeaux. Elle s’attardait devant Barras au bras de sa maîtresse officielle, Rose, la veuve d’un ancien président de la Constituante, Beauharnais, qui avait eu le cou tranché place de la Nation quatre jours avant la chute de Robespierre. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, Grasset, 2006, p. 119, et Livre de Poche, p. 110-111.)

Elle s’attardait devant Barras, qui était au bras de sa maîtresse officielle… Sans la séquence « qui était », la syntaxe ne permet pas de savoir à quel nom se rattache « au bras de ». L’amphibologie est réelle.

J’en trouve aussi un exemple chez Déon. Il semble qu’en écrivant Un taxi mauve, le romancier des instants de bonheur ait laissé sa syntaxe se relâcher :

« Quand Taubelman eut terminé, il se pencha pour baiser sa fille sur le front. Elle ferma les yeux comme à un signal, parut s’absorber en elle-même, puis contempla son propre visage dans le grand miroir doré sur la cheminée. » (Un taxi mauve, Gallimard, NRF, 1973, p. 40, et en Folio, p. 55.) Dans le grand miroir doré qui était sur la cheminée.

Et un autre chez le jeune Modiano :.

« [Mon père] leur extorquait préalablement [= à ses clients] de gros mandats sans aucun rapport avec la valeur réelle de la marchandise. » (Patrick Modiano, Les boulevards de ceinture, éditions Gallimard, 1972, collection Folio, p. 88.) De gros mandats qui étaient sans aucun rapport…

Plus récemment :

« Le catholicisme, c’est comme le paysage et les paysans : même affadi, même enlaidi, même l’ombre de lui-même, il a été là et il est encore là ; et même quand nous nous en éloignons, nous nous sentons responsables de l’ou­blier. […] On fréquente le catholicisme comme on rend visite à une grand-mère dans un état végétatif, mais cette visite est sacrée, et les mômes iront de force s’il le faut. » (Marin de Viry, « Présentation de l’adjudant-chef Poujard au narrateur de “Soumission” », dans La Revue des Deux Mondes, février 2015, p. 99.)

Écrivons : « comme on rend visite à une grand-mère qui est dans un état végétatif ».

Sinon, comment ne pas considérer le complément circonstanciel « dans un état végétatif » comme étant apposé au pronom on, sujet de la proposition subordonnée introduite par comme ?

(Être dans tel état : la redondance est classique, mais elle nous amène à considérer que le verbe être joue ici un rôle attributif.)

En outre, Marin de Viry aurait dû se donner la peine de compléter ce syntagme lacunaire : « même l’ombre de lui-même », en écrivant : « même réduit à n’être que l’ombre de lui-même ».

Le français que nous lisons est vraiment réduit à l’état de ruines !

 

Bref, entre deux noms ou groupes nominaux, les prépositions de et à sont seules à exprimer un rapport étroit ; les autres prépositions (et toutes les locutions prépositives) expriment un rapport moins étroit. Il subsiste donc une sorte de lacune entre les deux groupes nominaux (« miroir sur la cheminée », « grand-mère dans un état végétatif », etc.) et cette lacune rend souvent nécessaire l’insertion d’un pronom relatif et d’un verbe.

 

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Published by Forator
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