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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 22:26

Examinons les effets de l’omission de la séquence « qui est » dans le cas où le verbe être absent aurait dû assumer la fonction d’auxiliaire.

 

Dans ces cas-là, en plus du relatif et de l’auxiliaire être, il manque généralement le pronom réfléchi :

« Tout a commencé avec ça. La fleur de lys de l’infamie. / J’avais treize ans quand j’ai été déclarée infâme. J’avais fui le couvent où j’étais enfermée avec mon amant, un prêtre, défroqué pour moi. » (Agnès Maupré, Milady de Winter, tome 1 ; éditions Ankama, 2010, p. 35. Soliloque de l’héroïne.)

Corriger : « J’avais fui le couvent où j’étais enfermée avec mon amant, un prêtre qui s’était défroqué pour moi » (sans virgule avant la relative).

Mais il reste une équivoque : la place qu’occupe le groupe « avec mon amant » fait croire que Milady (avant d’être devenue Milady) avait été au couvent avec le prêtre devenu son amant, ce qui serait illogique. Comme il est impossible de simplement déplacer l’ensemble du groupe pour le loger entre « fui » et « le couvent », écrivons : « Avec mon amant, un prêtre qui s’était défroqué pour moi, j’avais fui le couvent où j’étais enfermée » ; ou, pour conserver le coup de théâtre de fin d’énoncé, faisons naître deux phrases : « J’avais fui le couvent où j’étais enfermée. J’étais accompagnée de mon amant, un prêtre qui s’était défroqué pour moi. »

 

Le choix du verbe se tenir semble favoriser l’omission du relatif, de l’auxiliaire et du réfléchi :

« Le Tchad, le Nigeria, le Niger, le Cameroun et le Bénin ont convenu lors d’un sommet tenu le 11 juin à Abuja de mettre sur pied “une force d’intervention conjointe multinationale (MNJTF)” afin de mieux combattre le groupe armé [Boko Haram]. » (Mahamat Ramadane, pour l’Agence Anadolu, N’Djamena, 28 août 2015.)

« Lors du procès tenu le 7 octobre, Philippe S. avait réclamé 30 000 euros de dommages et intérêts à l’auteur du livre et à son éditeur […]. » (Phrase lue dans la presse.)

« Le procès tenu le 8 mars dernier au tribunal d’appel s’est achevé sous un tonnerre d’applaudissements. » (L’Économiste, 12 mars 2013.)

« Lors du procès tenu le 4 juin, le juge épargne la vie d’un couple qui avait hébergé le soldat anglais pendant une période de neuf mois et condamne à mort l’accusé ayant pris en charge ce même soldat au cour [sic] des dernières semaines au motif que “les relations entre la France et l’Angleterre sont devenues bien différentes”, certainement à cause de l’intervention britannique contre la colonie française de Madagascar au début mai [sic] 1942. » (Laurent Thiery, La répression allemande dans le Nord [sic] de la France 1940–1944, Presses Universitaires du Septentrion, 2013, p. 115.)

« Référence au procès fictif de Barrès, accusé de “crime contre la sûreté de l’esprit”, tenu le 13 mai 1921 dans une salle des Sociétés savantes, rue Danton. » (Note d’Hélène Baty-Delalande, à propos d’un passage de Gilles ; se lit dans l’appareil critique de Romans, récits, nouvelles de Drieu la Rochelle, Bibliothèque de la Pléiade, 2012, p. 1749.)

Il faut écrire : « sommet qui s’est tenu », « procès qui s’est tenu » ; car rappelez-vous que la construction « tenir un sommet » ou « tenir un procès » (dans laquelle le verbe tenir serait transitif direct) n’existe pas.

 

La construction semble attestée par un texte de Paul Morand datant des années 1930 :

« Un jeune Français scolaire, [sic] a obtenu le premier prix au Concours international d’Éloquence, tenu chaque année à Washington. Si j’ai bonne mémoire, c’est la deuxième fois qu’un aussi triste événement vient jeter le ridicule sur notre pays. » (Paul Morand, « À bas l’éloquence », recueilli par Morand dans son recueil Rond-point des Champs-Élysées, Grasset, 1935, p. 104 ; puis inclus dans Chroniques 1931-1954 ; éditions Grasset, 2001, p. 19. La virgule intempestive de la première phrase figure déjà dans l’édition de 1935.)

Cependant, veuillez noter que Morand n’a pas substitué « tenu » à « qui s’est tenu », mais à « qui se tient » (« … Concours international d’Éloquence, qui se tient chaque année »). Il ne s’agit pas ici d’un candide désir de faire du style par la suppression de trois mots grammaticaux devant un participe passé.

De fait, l’expression tenir un concours semble pouvoir s’employer sans qu’il y ait outrage à la syntaxe. Le verbe tenir y est transitif direct, comme dans cette phrase de 1838 : « L’année prochaine, Messieurs, votre Comité espère tenir un concours public et des réunions générales ; […]. » Ou dans cette autre, qui date de 1895 : « La Société d’agriculture de l’arrondissement de Chaumont et le comice du canton de Saint-Blin réunis tiendront un concours agricole à Saint-Blin, le 15 septembre. »

 

Mathilde Pellerin, co-scénariste du feuilleton Saga, a été interrogée par une étudiante en psychologie, à propos du couple formé par deux personnages dudit feuilleton : « – […] J’ai pourtant essayé de lui expliquer [= à cette étudiante] ma vie passée à raconter l’histoire d’un homme qui rencontre une femme avec laquelle il va finir par coucher, mais ils vont d’abord se faire souffrir et se trouver un tas de barrières sociales et de tabous. » (Tonino Benacquista, Saga, éditions Gallimard, 1997 ; collection Folio, p. 219-220.)

J’ai pourtant essayé de lui expliquer ma vie qui s’est passée à…

Ce type de construction semble n’être attesté que chez George Sand, dans une phrase assez mal ficelée, et dont je ne retiens ici que la fin : « [C]e n’est pas autre chose qu’une amère et profonde jalousie […] qui, dans cet instant-là, me fit véhémentement détester mon sort, mon inaction présente, mon impuissance et ma vie passée à ne rien faire. » (Lettres d’un voyageur, 1835.) N’aurait-il pas mieux valu dire : « et ma vie, que j’ai passée à ne rien faire » ? Avec l’auxiliaire avoir, pour que le sujet du verbe passer soit identique à celui du verbe faire.

Mais le tour utilisé par George Sand reste acceptable, car le complément de ce participe dénué d’auxiliaire est bref. Nous ne risquons pas de commettre une confusion entre le participe passé et l’adjectif, c’est-à-dire entre cette « vie passée à… » (+ infinitif) et la « vie passée » que nous opposons à notre « vie présente ».

 

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Published by Forator
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