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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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10 avril 2016 7 10 /04 /avril /2016 10:39

Cette volonté d’évincer le segment constitué par un pronom relatif et un verbe ne frappe pas seulement être et ses équivalents ; elle frappe aussi avoir.

 

Voyons le cas où avoir devait apparaître dans sa fonction d’auxiliaire. Le phénomène ne concerne que le pronom relatif COD (que ou qu’). C’est pourquoi l’omission du pronom relatif suivi d’avoir verbe auxiliaire implique nécessairement l’omission du pronom sujet.

Le dénommé Berthet et les hommes qui l’entourent sont tous membres d’une police parallèle, l’Unité, dont l’État se sert pour procéder à des assassinats ou à des actions d’intimidation : « Berthet se souvient donc d’un comptable de l’Unité, qui avait d’ailleurs une tête de comptable et disait s’appeler Queneau. […] Queneau avait déposé un sac Adidas sur la table en Formica rouge de la cuisine, dans l’appartement loué dans une périphérie quelconque d’une ville française tout aussi quelconque, disons Le Mans si vous voulez. Ou Poitiers. / Le sac Adidas contenait une somme d’argent importante pour l’époque. » (Jérôme Leroy, L’ange gardien, éditions Gallimard, Série noire, 2014, p. 21.)

Jérôme Leroy aurait dû introduire dans la phrase un élément verbal supplémentaire, en écrivant par exemple : « Queneau avait déposé un sac Adidas sur la table en Formica rouge de la cuisine, dans l’appartement qu’il avait loué dans une périphérie quelconque », ou : « dans l’appartement que Berthet avait loué dans une périphérie quelconque ». Si l’auteur considère que l’appartement a été loué par une tierce personne (qui pourrait être le commanditaire de l’opération) et qu’il ne se soucie pas de nommer ce tiers, il peut écrire : « dans l’appartement qu’on avait loué dans une périphérie quelconque ».

 

Pendant que se prépare l’insurrection royaliste de vendémiaire an IV, le muscadin Saint-Aubin, personnage imaginé par Patrick Rambaud, est arrivé avec le journaliste Dussault sur la place de la Révolution (l’actuelle place de la Concorde), que jouxte le jardin des Tuileries. Mais Dussault vient d’ironiser sur les nouvelles fonctions de Saint-Aubin, qui a été engagé comme secrétaire par un jeune général du nom de Buonaparte…

« Sans répondre, un peu vexé par la réplique mo­queuse de son ami, le jeune homme [= Saint-Aubin] tourna la bride et se dirigea vers l’entrée du jardin de plain-pied avec la place. Il parcourut au petit trot les allées poudreuses, entre des corbeilles de fleurs et les statues de pierre déplacées du jardin d’Orsay pour embellir ce lieu public que le public boudait, parce qu’il était trop apprêté, parce qu’on ne savait où s’asseoir sans abîmer l’herbe et les plates-bandes. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 198-199, et dans le Livre de Poche, p. 183.) Corrigeons d’abord la première phrase : « le jeune homme… se dirigea vers l’entrée du jardin, lequel était de plain-pied avec la place ». Cela étant fait, examinons de près la phrase suivante.

Le participe « déplacées » est un verbe tronqué. Son sujet grammatical est resté inexprimé, alors que la phrase comporte ensuite un infinitif prépositionnel (« pour embellir ») dont le sujet implicite est censé être le même. Soit l’auteur considère que des hommes ont effectué l’action, et il doit écrire : « entre des corbeilles de fleurs et les statues de pierre qu’on avait déplacées du jardin d’Orsay pour embellir ce lieu public » (et pour que le public cesse de le bouder). Soit l’auteur considère que ce sont les statues elles-mêmes qui embellissent le jardin des Tuileries, et il écrit (quoique la construction me semble moins claire) : « entre des corbeilles de fleurs et les statues de pierre qui avaient été déplacées du jardin d’Orsay pour embellir ce lieu public ». Donc il manque soit l’auxiliaire avoir, soit l’auxiliaire être.

Par parenthèse, je trouve qu’il aurait fallu choisir un autre participe passé : « venues » ou « importées », par exemple. Quoi qu’il en soit, si la phrase s’était arrêtée à « jardin d’Orsay », tout le monde aurait admis l’omission de la séquence « qu’on avait » ou « qui avaient été ». Mais puisque la phrase se poursuit, il faut un verbe complet ; c’est sur ce verbe que s’appuient les constructions utilisées dans la suite. L’ajout est d’autant plus nécessaire qu’après le groupe « entre des corbeilles de fleurs et les statues de pierre » (complément circonstanciel de lieu, se rapportant au verbe « parcourut »), plus aucune des actions évoquées au sein de la phrase n’a pour agent le personnage de Saint-Aubin, représenté par le premier pronom il.

 

Dans le cas où avoir devait apparaître avec son sens plein, la lacune est plus ou moins dissimulée par la présence d’un déterminant (possessif, par exemple) ou par la présence de la préposition à, qui tente de faire du second groupe nominal un complément de caractérisation :

« Le président M’Ba, que ses amis français ont convaincu de reprendre les rênes du pouvoir, revient à Libreville. Le pays est désormais solidement tenu par Jacques Foccart et ses hommes sur place, au point d’être qualifié de “Foccartland” par le journaliste Pierre Péan […]. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 61-62.) Proposons ceci : « Le pays est désormais solidement tenu par Jacques Foccart et (par) les hommes que celui-ci a sur place, au point d’être qualifié de “Foccartland”… »

John (ou Johnny) Knocks, jeune meurtrier dont le visage rappelle celui d’Alexandre le Grand, est en prison et il attend son procès : « Alexandre le Grand tournait en rond dans sa cage aux barreaux d’acier gros comme le bras. » (Vladimir Volkoff, « Le cochon et le chevalier », dans Nouvelles américaines, éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1986, p. 199.)

Écrire : « Alexandre le Grand tournait en rond dans sa cage, qui avait des barreaux d’acier gros comme le bras. » (Voir aussi : Expansions du nom : attention aux excès de poids.)

 

On croit devoir biffer le plus grand nombre possible d’occurrences des verbes être et avoir, alors que ces verbes tout simples (et leurs équivalents sémantiques) sont indispensables, soit pour ancrer dans le temps le processus qu’on veut évoquer, soit pour rattacher ce processus au sujet qui en est l’agent (ou le siège).

Comme nous venons de le voir, la plupart des cas d’omission du pronom relatif suivi d’un auxiliaire se produisent lorsque le verbe complet aurait dû être au passif (auxiliaire être) ou avoir pour sujet le pronom on (auxiliaire avoir). Au passage, rappelons qu’il est généralement inutile de remplacer « qu’on » par « que l’on » (voir : La tentation de l’hypercorrection : quand « que l’on » chasse « qu’on »).

L’omission se produit rarement quand il aurait fallu exprimer le pronom il(s) ou elle(s), voire un nom commun ou un nom propre. Je crois que l’auteur ne juge cette omission possible que lorsque l’identité de celui qui est l’agent du processus n’a pas la moindre importance pour le récit – bien qu’elle en ait pour la syntaxe.

 

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Published by Forator
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